En ce mois de novembre 1940, Paris, capitale d’une grande nation effondrée, humiliée, a pris des allures de ville soumise. Certes, les soldats allemands se montrent «
korrects » avec la population, mais l’Occupation se lit sur les panneaux de signalisation désormais rédigés en caractères gothiques et les bannières rouge et noir qui balafrent les façades des bâtiments réquisitionnés.
Des affiches conseillent : «
Faites confiance au soldat allemand. » Le mois précédent, le 24 octobre, sur un quai de la gare de Montoire, paisible bourgade du Vendômois, le maréchal Pétain a serré la main d’Hitler. Le long d’une voie, était garé un train spécial frappé de la croix gammée qui remontait d’Hendaye où le Führer avait rencontré Franco. Le vainqueur de Verdun avait, lui, fait en voiture le voyage depuis Vichy. Après son appel à cesser le combat le 17 juin et l’armistice signé, le 22 juin, en forêt de Compiègne, dans la clairière de Rethondes, là-même où, le 11 novembre 1918, l’Allemagne avait admis sa défaite, il engageait officiellement la France dans la collaboration.
L’Etat français
Dans le pays, l’atmosphère s’alourdit. Le 27 août, l’Etat français, qui désormais remplace la République, a supprimé le délit d’injure raciste. Le 27 septembre, les Allemands ont publié une ordonnance imposant le «
recensement des juifs et de leurs biens en zone occupée ». Le 3 octobre, Vichy a promulgué le premier statut des juifs. Le 19, la mention «
juif » ou «
juive » est devenue obligatoire sur les cartes d’identité des israélites. Des mesures qui heurtent la jeunesse. Dans son numéro spécial de la rentrée, la revue de l’Union des étudiants et lycéens communistes de France (UELCF),
La Relève, s’indigne : «
Antisémitisme, xénophobie, démagogie sont devenus les fondements de la politique du gouvernement de Vichy. On tourne le dos à la vraie culture et à l’intelligence. A la porte les usurpateurs de Vichy, l’université française ne sera pas fasciste ! »
Arrestation de Paul Langevin
Le 30 octobre, la Gestapo a arrêté un éminent physicien, Paul Langevin, professeur au Collège de France, qui, en 1934, avait participé à la création du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Dans l’après-midi du 8 novembre, au Quartier latin, que quadrille un imposant dispositif de policiers français et d’automitrailleuses allemandes, des universitaires et des étudiants de toutes tendances politiques participent à un rassemblement de soutien au chercheur emprisonné. Une information circule : rendez-vous le 11 novembre sur les Champs-Elysées. D’autres appels vont se succéder : les étudiants communistes, les jeunes socialistes du mouvement Les Faucons rouges, les gaullistes de Maintenir, la radio de Londres…
Des tracts vont être distribués dans les lycées, à la corpo de droit, à la Sorbonne, dans les cafés du Quartier latin. Sur l’un d’eux, on peut lire : «
Le 11 novembre est resté pour toi jour de fête nationale. Malgré l’ordre des autorités allemandes, il sera jour de recueillement. Tu n’assisteras à aucun cours, tu iras honorer le Soldat inconnu à 17 h 30. Le 11 novembre 1918 fut le jour d’une grande victoire, le 11 novembre 1940 sera le signal d’une plus grande encore. Tous les étudiants sont solidaires pour que vive la France. Recopie ces lignes et diffuse-les. » De leur côté, la kommandantur parisienne et la préfecture de police ont interdit «
toute cérémonie commémorative ou démonstration publique ». Les journaux ont également publié cet avis : «
Les administrations publiques et les entreprises privées travailleront normalement le 11 novembre prochain à Paris et dans le département de la Seine. »
Un jour historique
Le matin du 11 novembre, devant une nef comble, Mgr Piguet, évêque de Clermont-Ferrand, accueille chaleureusement le maréchal Pétain : «
Nous demandons à Dieu, monsieur le Maréchal, de bénir votre personne vénérée et respectueusement aimée, et de lui permettre de mener à bien son œuvre courageuse et magnifique de renouveau, pour le bonheur de la France, dotée, une fois de plus par la providence, au milieu de ses infortunes, de l’homme capable d’atténuer son malheur, de reconstruire ses ruines, de préparer l’avenir. »
Bientôt, l’admiration du prélat pour le Maréchal va s’émousser. Il va notamment inciter les institutions catholiques de son diocèse à cacher les enfants juifs. Arrêté en mai 1944 par la Gestapo, il sera déporté à Dachau. Le 22 juin 2001, le mémorial Yad Vashem de Jérusalem l’honorera à titre posthume de la médaille des Justes.
Toujours dans la matinée du 11 novembre, des inspecteurs de police se rendent dans les lycées parisiens. Ils ne remarquent rien de particulier. Des agents allemands visitent les facultés : même constat. C’est à partir de 16 heures, à la sortie des cours, que des petits groupes se dirigent, à pied ou en métro, vers les Champs-Elysées. Puis l’avenue va résonner de La Marseillaise et du Chant du départ. Des cris s’élèvent : «
Vive la France », «
Vive de Gaulle », «
A bas Pétain », «
A bas Hitler », «
Libérez Paul Langevin ».
Certains manifestants arborent des rubans tricolores. D’autres brandissent un drapeau ou deux gaules, en référence au chef de la France Libre. Des lycéens de Janson-de-Sailly déposent une croix de Lorraine faite d’œillets teints en bleu sur la dalle sacrée de l’Arc de Triomphe. Samuel Tyszelman, 19 ans, surnommé «
Titi », vient du IVe arrondissement. Il sera fusillé le 19 août 1941 pour sa participation à une autre manifestation, sur les grands boulevards. Avant de mourir, il écrira à ses parents : «
Si dans ma vie je vous ai parfois fait quelques misères, pardonnez-moi ; d’ailleurs, je suis sûr que vous m’avez pardonné. »
Autour de l’Arc de Triomphe, les policiers français conseillent aux jeunes de déguerpir. En vain. Soudain, vers 18 heures, surgissent des soldats allemands, certains sur des side-cars ou à bord de véhicules qui foncent en zigzag sur la chaussée et les trottoirs au milieu de la foule. Matraques et crosses de fusils s’abattent sur les dos et les têtes. Des coups de feu sont tirés.
Bilan de cette journée : une dizaine de blessés, un millier d’interpellations et une centaine d’incarcérations à la prison du Cherche-Midi et celle de la Santé.
Les larmes du général
Plus tard, Maurice Schumann, porte-parole de la France libre à la radio de Londres, dira : «
L’importance politique de l’événement a aussitôt égalé son importance morale. Pour rétablir le rang de la France dans le camp des futurs vainqueurs, le général de Gaulle entendait prendre appui sur un peuple qui n’était ni complice ni résigné. Il comprit sur-le-champ que l’élite de notre jeunesse lui apportait un renfort inestimable. Quand je lui lus le passage d’un récit qui décrivait les « deux gaules » brandies par des manifestants, il écrasa furtivement une larme. Pour la première fois depuis le 18 juin, la gratitude et la fierté l’emportaient sur le chagrin. »