La Drôme provençale a deux visages. D’un côté, la plaine agricole, les abricotiers, les champs de melons de Valréas, Nyons et ses airs de ville thermale de la fin du XIXe siècle, l’Eygues limpide aux reflets d’émeraude qui coule sur les galets. De l’autre, la Drôme des collines, rocheuse et austère, quasiment déserte, semée de bergeries et de villages silencieux, au pied du mont Angèle au sommet enneigé.
Léa Fleurot vivait à Nyons, dans un studio de l’immeuble Les Roches, à deux pas du pont Roman qui fait la fierté de la ville. Samedi dernier au matin, elle se met en route pour aller garder les enfants de la famille B., des artistes « néoruraux » qui habitent et restaurent le moulin de Rousset-les-Vignes. En faisant de l’auto-stop, elle rencontre Jean-Luc Duch, un berger d’Eyroles, là-haut au bout du bout des mauvaises routes en lacets, qui la prend à bord de sa camionnette plus habituée aux brebis qu’aux jeunes femmes. Quelques heures plus tard, la jeune fille est retrouvée étranglée au pied du pont de Guilles, sur la Rieumau – la « rivière mauvaise » en occitan – à l’entrée de Rousset. A quelques mètres de la maison de ses employeurs, sa destination. Le jour même, Jean-Luc Duch se présente au centre hospitalier de Montfavet, près d’Avignon dans le Vaucluse voisin, déclarant selon le procureur de la République de Valence avoir «
tué une jeune femme ».
Léa et le « meilleur des choses »
Dans les environs, dès la nouvelle annoncée, on maudit la «
faute à pas de chance », le hasard malheureux qui a fait aller Léa à la rencontre de celui qui, quelques dizaines de minutes plus tard, la tuera. On évoque la jeune fille de 24 ans, élevée à Valréas auprès de sa mère Betty et de son frère Morgan, ses longs cheveux châtain, sa beauté. Ceux qui la connaissaient n’ont que plus de peine à raconter «
une fille bien » à qui l’on promettait une longue vie qui lui rendrait ce qu’elle donne. Pierre C., son voisin de palier depuis février, au second étage de la résidence, se souvient d’elle avec tristesse : «
De temps en temps, on bavardait dans le jardin. Elle parlait de reprendre ses études d’ethnologie à Lyon à la rentrée prochaine, on discutait d’un bouquin sur la communication non violente que je lui avais prêté… Une fille pas tapageuse, agréable, ouverte aux autres. »
D’autres parlent de son goût pour les enfants ou encore de son intérêt pour les cultures africaines qu’elle faisait partager au sein de l’association Africultures en animant son site Internet, en diffusant les initiatives culturelles sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter. Mais ce sont ses amis qui en parlent le mieux. Guillaume est un fidèle de la «
bande des filles » dont faisait partie Léa, un noyau dur éparpillé aux quatre coins du monde mais capable de se ressouder en un clin d’œil autour d’un barbecue, d’une soirée dans les villages de la montagne, entre Aubres, Montaulieu et Les Pilles. Sans avoir à réfléchir, il évoque la Léa qu’il connaît : «
Je ne l’ai jamais vue sans un sourire magnifique, faire autre chose que tirer le meilleur des choses. »
Un berger solitaire
L’effarement causé dans la région par cette découverte a rapidement fait place à la colère lorsqu’est révélé le pedigree du meurtrier présumé : âgé de 44 ans, Jean-Luc Duch a passé une grande partie de sa vie derrière les barreaux, est passé trois fois devant les assises, cumulant 28 années de prison. Trois fois, pour trois viols. A deux reprises, en 1988 et 1991, il est condamné en Savoie à cinq et quinze ans de réclusion. En 2004, c’est au tour de la cour d’assises de la Drôme de l’envoyer huit ans en prison.
Peu de gens peuvent affirmer connaître Jean-Luc Duch. A Eyroles, on évoque un homme costaud, «
beau gars », avec ses cheveux longs châtain et sa barbe fleurie. Mais surtout, qu’il s’agisse de Michel, l’ancien facteur, de « Djamou » à la ferme du Sigala voisine de la bergerie, Yvan le doyen braconnier ou « Baldi », tous retiennent un «
regard bas », des «
yeux fuyants » qui changent d’éclat «
en un coup de rouge ». Il y a bien Christine, la compagne de Jean-Luc, triste femme en fin de trentaine que l’on croise entourée de ses chiens à proximité de la bergerie, de leur caravane. De sa part, des gestes menaçants, et un seul mot, hurlé et répété : «
Dégagez ! » On la croise aussi, pantalon de travail et grosses chaussures, traversant la place du docteur Bourdongle, en plein centre de Nyons, un journal à la main, son ami à la une. Un zombie. Sur ses épaules, le poids d’une amitié que personne n’explique, n’accepte. Pour eux pourtant, l’histoire commençait bien, avec leur rencontre dans le cadre pastoral des alpages de Tignes, en Savoie, où Jean-Luc a grandi. Petit dernier d’une fratrie de sept sœurs, il a trouvé sa vie, après quelques petits boulots d’entretien dans les stations de sports d’hiver, auprès des moutons dans la solitude de la transhumance. Elle a trouvé sa vie, à ses côtés. A Eyroles, c’est « la Bergère », celle qui étonne tout le monde, femme dans un monde d’hommes, à attendre dans les montagnes que Jean-Luc sorte de prison. La dernière fois, c’était le 24 octobre 2009, il y a six mois à peine.
Il y a son père aussi, Maurice Duch, pour témoigner, depuis la vallée de la Tarentaise familiale. Visiteur fidèle de ses années de prison près de Chambéry, il l’a accueilli ces derniers mois, notant les progrès dus au suivi socio-judiciaire imposé par le jury d’assises en 2004 : «
Il était impeccable, ça allait beaucoup mieux, je ne comprends pas… »
Ce que beaucoup de gens ne comprennent pas, c’est la remise en liberté de Jean-Luc Duch. Pourtant, de sa première condamnation jusqu’à sa dernière sortie de prison, toutes ses peines ont été purgées, sans libération conditionnelle hasardeuse. Sans légèreté dans les soins psychologiques non plus, d’après le procureur de la République, qui cite le rapport rendu en janvier dernier par le médecin chargé du suivi de Jean-Luc Duch témoignant du respect de la procédure. Toujours est-il, si le droit a été appliqué à la lettre, qu’aucune barrière n’a été dressée entre Jean-Luc et ses pulsions, entre Léa et son meurtrier. Dans cette rencontre, Léa est morte. Avec elle, la tranquillité d’une région qui déjà murmurait, en voyant Jean-Luc Duch reprendre à sa libération la vie à l’identique, «
ça va arriver, ça va arriver… »