L’histoire est digne des premières pages d’un roman noir auquel la ville de Los Angeles se prête si bien, entre les lumières louches de l’industrie du cinéma, la criminalité décomplexée d’une modernité en manque de repères et la solitude des grandes villes. Et comme dans un roman, l’extraordinaire jaillit de gestes quotidiens. En l’occurrence, un grand ménage de printemps.
Elles sont deux femmes, Gloria Gomez et Yiming Xing. La première est la gérante du Glen-Donald Building, un bel immeuble de briques vernies à l’angle de Lake Street et du James Wood boulevard, dans le quartier de Westlake, proche du quartier des affaires de la Cité des anges. Avec l’aide de la seconde, qui habite l’immeuble, elle est chargée de dégager, en vue de rénovations, l’ancienne salle de bal de l’immeuble cossu encombrée aujourd’hui de cartons et meubles accumulés par les locataires. Tout au fond, trois vieilles malles de voyage restent abandonnées. Le propriétaire les offre à Maria Gomez.
Des cartes postales, une robe, et… deux cadavres
Avec l’excitation des découvreurs de trésors, les deux amies forcent les serrures avec un tournevis et plongent tout droit dans l’histoire intime d’une femme, la propriétaire des malles, Jean M. Barrie. L’inventaire laisse libre cours à l’imagination : des cigarettes, une coupe de cristal, un ticket d’entrée aux Jeux olympiques de 1932 à Los Angeles, une belle robe blanche, des cartes postales de Corée et d’Amérique latine, des photographies d’une belle jeune femme, de vieux livres – dont un exemplaire du grand classique, Peter Pan–, un certificat d’appartenance au Peter Pan Woodland Club, un country club chic de Big Bear, un lieu de vacances à quelques kilomètres à l’est de Los Angeles, dans le parc national de San Bernardino, où la bourgeoisie de la ville venait, jusqu’à un incendie dévastateur en 1948, profiter du lac, de la piscine, des parcours de golf et d’un terrain de chasse.
Outre ces objets anodins qui témoignent simplement d’une époque révolue, deux sacoches de médecin en cuir. A l’intérieur de chacune d’entre elles, un paquet enrobé de pages du Los Angeles Times, datées de 1935, proposant des vacances au Canada à 79 $. Une autre époque. Ecartant les pages froissées du journal, le frisson de la découverte laisse place à l’effroi. En effet, les deux femmes y trouvent deux corps de nourrissons momifiés.
L’ombre d’un écrivain mythique
La police, appelée sur les lieux, est bien décidée à percer le mystère. Même s’il n’est plus l’heure de chercher un responsable pour le présenter à la justice, une enquête est ouverte sur le décès des deux bébés. Les premiers examens révèlent que l’un des nourrissons est prématuré. La question, désormais, est de savoir grâce à des tests ADN s’ils sont génétiquement liés, en clair de savoir s’ils ont la même mère. Il s’agira naturellement d’essayer de déterminer les causes de leur mort : fausses couches, avortements clandestins, homicides ?
Outre l’usage de ces techniques modernes d’investigation criminelle, les enquêteurs du Los Angeles Police Department (le célèbre LAPD) tentent aussi de savoir qui est cette Jean M. Barrie. Grâce à ce nom et à des formulaires médicaux trouvés près des bébés, l’enquête s’est tournée vers une femme portant ce nom, née à San Francisco en 1916, infirmière à Los Angeles et ayant habité à quelques kilomètres du Glen-Donald Building. Mais aussi vers une actrice et conteuse de la côte est des Etats-Unis, descendante de James M. Barrie, auteur d’un célébrissime livre pour enfants : Peter Pan.
Avec cette affaire vieille de soixante-quinze ans, c’est une petite lucarne, certes embuée par les années, qui s’ouvre sur une époque mouvementée des Etats-Unis et de la Californie, prise encore en 1935 dans la tourmente des années d’après-crise, et sur la situation des femmes face à la question de l’avortement, prohibé à cette époque. Prohibé, mais pas inexistant, comme le clame peut-être ce témoignage à retardement sur l’intimité d’une femme prise dans un autre temps. Finalement, chacun trouvera un sens à cette extraordinaire découverte. Pour Yiming Xing, l’une des «
archéologues » du Glen-Donald, il y a une part de soulagement dans ce drame : «
Peut-être que nous avons libéré leurs esprits et qu’ils vont pouvoir s’envoler. »