D’un côté, Kenza Drider. Jeune femme de 31 ans, mère de quatre enfants, «
sereine », «
libre », comme elle se décrit elle-même. Et drapée dans un long voile intégral. De l’autre, Zeina, en minijupe, un droit qu’elle a acquis au péril de sa vie le jour où elle a quitté son mari qui l’emprisonnait sous le niqab.
La première s’expose : plus une émission qui n’ait reçu Kenza, plus une réunion publique où on ne l’ai vue défendre la cause des «
sœurs ». La seconde se cache. Menacée, Zeina consent à nous recevoir afin de faire entendre la voix de toutes celles qui, comme ce fut son cas, portent un voile intégral sous la contrainte. De son histoire, elle a fait un livre poignant,
Sous mon niqab (éd. Plon), qu’elle signe sous pseudo.
Kenza la militante, Zeina la fragile. Un seul point commun : elles rejettent le projet de loi d’interdiction totale de la burqa. Pour le reste, tout les oppose, à commencer par les raisons de ce refus. Elles ont accepté de nous livrer leurs arguments.
Zeina : "J’ai vécu le niqab comme une prison"
Elle arrive, timide et discrète, la voix tendue. A peine consciente de l’importance de sa parole. Zeina n’est pas une familière des médias. On ne lui a pas appris la liberté d’expression. Au fil de l’entretien, elle se détend, fait même preuve d’humour pour raconter le cauchemar qu’elle a vécu, emprisonnée sous ce qu’elle appelait la «
pieuvre », ce voile intégral que son mari lui a imposé des années durant.
France-Soir. Vous qui avez enlevé votre voile intégral au risque d’en mourir, pourquoi ne pas soutenir la loi d’interdiction totale ?
Zeina. Chez les salafistes (1), le niqab est la dernière étape avant la réclusion totale des femmes. Cette loi ne fera qu’aider les islamistes à cloîtrer définitivement leurs épouses. Peut-être que les Français seront tranquilles, mais c’est elles qui seront punies.
F.-S. De notre point de vue laïque, on a du mal à comprendre l’intérêt qu’ils auraient à les enfermer, ne serait-ce que pour les courses, la sortie de l’école… Pouvez-vous nous l’expliquer ?
Z. La réclusion est l’aboutissement d’un long chemin vers la « pureté », comme ils disent. Au début, on commence par se dissimuler les cheveux, puis la silhouette. Mais ce n’est jamais suffisant. Le niqab complet, avec les yeux masqués, isole du regard des hommes, mais la meilleure façon de nous éviter le contact avec eux, et donc de susciter leur désir, c’est encore de nous enfermer. Cela n’a rien à voir avec le machisme qui voudrait qu’une bonne épouse fasse les courses. Le chemin du paradis est bien plus important que les courses.
F.-S. Comment avez-vous été amenée à porter le niqab ?
Z. Rien ne m’y préparait. Ma famille était musulmane pratiquante, mais aucune femme ne se voilait. En revanche, j’ai toujours su qu’il me faudrait respecter mon mari. Quand je l’ai rencontré – une histoire d’amour, au début –, il ne faisait même pas les prières, et moi, je travaillais. Puis il s’est fait de nouveaux amis et a changé. Il m’a fait lire La Voie du musulman. On y décrit les femmes comme des démons destinés aux flammes de l’enfer. Très peu gagneront le paradis, et seulement à force de perfection. Ce livre est terrorisant. J’étais très jeune et ignorante, j’y ai cru. Pourtant, au début, j’ai résisté. J’ai résisté au foulard, au jilbab (
long vêtement ample ne laissant apparaître que le visage, NDLR), à l’arrêt du travail. Mais il m’a cognée, de plus en plus fort, et je n’ai plus résisté. Puis il m’a présenté des femmes en niqab, des «
femmes bien », «
admirables » : elles, elles étaient dignes du paradis.
F.-S. Le fait qu’il vous frappe ne vous a-t-il pas fait douter de lui ?
Z. Il me disait qu’il me battait pour mon bien, pour me conduire à la perfection. J’avais peur de l’enfer, et je le croyais.
F.-S. En avez-vous parlé à votre famille ?
Z. Ma mère m’a répondu que les problèmes étaient normaux dans un couple et que je devais obéir à mon mari. Ensuite, quand j’ai porté le voile intégral, je suis devenue leur fierté. La « fierté de l’islam ».
F.-S. Comment vous sentiez-vous sous ce voile ?
Z. Perdue. J’avais perdu mon âme. En fait, je ne sentais plus rien. Je n’avais plus de sentiments. Le niqab est la pire des prisons.
F.-S. Pensez-vous être représentative de l’ensemble des femmes qui le portent ?
Z. Bien sûr. La plupart d’entre elles y sont contraintes par la persuasion, la manipulation ou la force.
F.-S. Kenza nous dit qu’elle n’en a rencontré aucune qui se plaigne ; au contraire.
Z. Je ne me plaignais pas non plus. J’ai moi-même vanté les mérites du voile intégral et encouragé plusieurs jeunes filles à franchir le pas, alors que je me sentais mourir à l’intérieur. Les « sœurs » ont peur de parler, même entre elles. Au-delà des représailles possibles, elles pensent que ce serait contre l’islam. Des femmes comme Kenza les bâillonnent encore davantage. Elles entretiennent cette peur, même sans le vouloir.
F.-S. Pourtant, aidée par une voisine, vous avez réussi à quitter votre mari puis à retirer votre voile. Qu’avez-vous ressenti ce jour-là ?
Z. J’étais affolée, certaine que j’irais en enfer. Mais l’enfer que je vivais était pire que celui qui m’attendait, alors… Après toutes ces années durant lesquelles personne, hors de ma famille proche, n’a entrevu mon visage, on voyait soudain mes expressions, mes larmes. Je me suis sentie nue et sans protection.
F.-S. Aujourd’hui, votre histoire a-t-elle entamé votre foi ?
Z. Non, au contraire. Les prières, qui étaient devenues une corvée, je les fais maintenant avec le cœur. J’ai effectué des recherches, lu d’autres livres, et j’ai découvert un islam de miséricorde et de pardon. Des mots que je n’avais jamais entendus jusque-là.
F.-S. Votre vie est menacée. En témoignant, même anonymement, vous prenez le risque d’être reconnue. Pourquoi le faites-vous ?
Z. Parce que l’on n’entend que celles qui portent le niqab par choix. Les autres, les plus nombreuses, on ne les verra bientôt plus du tout. Il faut les entendre aussi. Je parle en leur nom.
(1)
Le salafisme est un mouvement sunnite prônant un retour à l’islam des origines.
Kenza : "Mon voile, c’est ma liberté !"
Kenza a deux portables dont on se refile les numéros entre journalistes. Elle ne refuse aucun entretien, aucune invitation. En quelques mois, elle est devenue le porte-voix du voile islamique et ne mâche pas ses mots. Volubile et joyeuse, elle refuse d’être assimilée à ce qui ressemble fort à du salafisme, défend sa liberté de choix et ce qu’elle nomme son «
bonheur », ce niqab qu’elle porte depuis dix ans comme une «
seconde peau ».
France-Soir. Pour quelles raisons contestez-vous ce projet de loi ?
Kenza. Parce qu’il est contre la liberté d’expression, contre la liberté de culte et contre la liberté des femmes musulmanes. Nous ne sommes pas des terroristes. J’ai fait un choix vestimentaire pour plaire à mon dieu, c’est tout. L’Etat n’a pas à intervenir dans la religion, c’est une atteinte aux droits de l’homme et à la loi sur la laïcité.
F.-S. Dans quel genre de famille avez-vous grandi ?
K. Une famille musulmane française. Nous faisions le ramadan, mais les prières n’étaient pas obligatoires. J’ai été élevée dans la tradition plus que dans la religion. Les interdits étaient imposés mais jamais expliqués. Je n’avais pas le droit d’avoir de copains garçons, pas le droit d’aller à la piscine, mais j’ignorais pourquoi. L’enjeu était l’honneur de la famille, pas le respect de Dieu. J’ai voulu comprendre ma religion et j’ai commencé à lire sur le sujet.
F.-S. Qu’avez-vous découvert ?
K. J’y ai découvert que le statut de la femme est supérieur à celui de l’homme. Elle est un diamant qui doit se soumettre au Seigneur, pas à l’homme. Un époux qui force sa femme se place au même niveau que Dieu ! C’est contraire au véritable islam.
F.-S. Zeina nous dit que sa famille lui rappelait souvent une phrase du Coran : « La femme trouve le paradis sous les pieds de son mari. » Qu’en pensez-vous ?
K. C’est une fausse interprétation ! La phrase exacte est : « La femme trouve le paradis sous le talon de sa mère. » Autrement dit, il faut honorer ses parents. Pour ma part, je ne me suis jamais soumise à mon mari.
F.-S. Pourquoi portez-vous le voile intégral ? Aucune sourate du Coran ne vous y contraint…
K. Je veux me rapprocher des traditions du Prophète. Son épouse, Aïcha, portait le niqab. Cela ne l’empêchait pas de se battre pour la liberté des femmes. Elle parlait aux hommes, faisait du commerce, et c’est elle qui a demandé sa main à son mari.
F.-S. Comment a réagi votre époux à ce choix du voile ?
K. Il n’avait jamais envisagé que sa femme porte ne serait-ce qu’un foulard. J’ai acheté mon niqab en cachette et, un matin, je l’ai revêtu. Je ne lui en avais jamais parlé. Il s’est montré surpris, mais il a respecté mon choix.
F.-S. Pourriez-vous sortir dévoilée ?
K. Jamais ! Ce serait mettre un terme à ma vie. Le niqab fait partie de moi. Il symbolise mon cheminement spirituel. Avec lui, je montre mon « être », pas mon «
paraître ». Me l’enlever, c’est m’enlever ma liberté et mon bonheur.
F.-S. Pensez-vous être représentative de celles qui le portent ?
K. Oui, dans leur grande majorité. Toutes celles que j’ai rencontrées tiennent le même discours que le mien. Je n’en ai vu aucune se plaindre.
F.-S. Zeina raconte qu’elle-même en vantait les mérites, alors qu’elle se sentait mourir au-dessous.
K. J’en suis sincèrement désolée pour elle et pour ma religion. On lui a fait croire des horreurs qui n’ont rien à voir avec l’islam.
F.-S. Pour le CFCM (Conseil français du culte musulman), le voile n’est inscrit nulle part dans le Coran.
K. Là-dessus, le CFCM a raison. Il n’y a qu’une minorité de musulmans qui parlent du voile comme d’une pratique religieuse. Mais l’islam ne s’arrête pas au Coran. Nous le portons au plus profond de nous. C’est une histoire de quatorze siècles, une science, un mode de vie. Le voile fait partie de cette histoire. Le problème, c’est qu’en énonçant les choses de cette façon le CFCM permet à l’Etat de se sentir dans son bon droit.
F.-S. Votre quotidien a-t-il changé depuis le début de cette polémique ?
K. Oui. Je me fais insulter chaque fois que je sors. Je commence à avoir peur des islamophobes. Le gouvernement fait, ni plus ni moins, de l’incitation à la haine raciale.
F.-S. Porter un voile participe d’une volonté d’anonymat. Est-ce compatible avec votre omniprésence dans les médias ?
K. A cause de ce débat, la plupart des « sœurs » ont peur d’être reconnues et agressées pour leurs convictions. C’est pourquoi je prends la parole, au nom de toutes les autres.