La France paye au prix fort les erreurs lourdes du passé qui ont conduit à l’actuelle pénurie de médecins. Et les mesures prises pour l’enrayer ne sont pas convaincantes.
Urgences saturées, praticiens non remplacés, délais de rendez-vous interminables… chaque patient sait combien il peut être difficile d’accéder à un médecin. Pourtant, le pire reste à venir : le nombre de médecins par habitant devrait être au plus bas en 2020, provoquant une pénurie sans précédent, en particulier dans les zones rurales. Pourtant, les médecins n’ont jamais été aussi nombreux : le conseil de l’ordre recense 261.378 praticiens, toutes spécialités confondues. En trente ans, leur nombre a augmenté de 93,1 %, bien plus que la population. Mais, depuis deux ans, la tendance est en train de s’inverser : l’effet retard de décisions aberrantes dont on paye aujourd’hui le prix. A commencer par la baisse drastique du nombre d’étudiants en médecine (numerus clausus) dans les années 1980 et 1990, instaurée dans l’espoir de réduire les dépenses de santé.
A quoi s’ajoute l’essoufflement général de certaines régions rurales. Les médecins n’y sont plus remplacés, et les effectifs de plus en plus mal répartis en France, ce qui paralyse le système de santé de nombreux départements . Les praticiens qui exercent dans ces déserts médicaux croulent sous le travail, tandis que leurs jeunes confrères fuient leurs contraintes et leur mode de vie. C’est le reflet d’importants changements sociologiques, fait observer le Dr Olivier Aynaud, président de l’Union nationale des professions libérales (UNAPL) : « Les médecins cherchent à exercer près d’une agglomération dans laquelle leur conjoint peut travailler, en évitant les problèmes de garde d’enfant. L’image du notable statique dont l’épouse ne travaille pas est dépassée. » La cote des spécialités, elle aussi, est totalement bouleversée : longtemps réservée aux mieux classés des concours d’internat, la chirurgie est massivement délaissée au profit de disciplines moins contraignantes, comme la dermatologie et l’ophtalmologie. Dans certaines régions, le manque d’anesthésistes et d’obstétriciens a atteint un seuil critique, les jeunes médecins redoutant la multiplication des procès intentés par les patients.
Ouvrir son propre cabinet ne fait plus rêver. Moins d’un médecin sur dix s’installe désormais en libéral (soit 8,6 % des diplômés), contre un sur deux dans les années 1980. A ce rythme, un généraliste sur cinq aura disparu dans dix ans. Les jeunes plébiscitent les postes salariés dans les hôpitaux, les centres de santé ou même au sein de la médecine du travail. « La lourdeur administrative d’un cabinet les rebute, ainsi que l’isolement. Ils ont envie de travailler en groupe », explique Patrick Romestaing, responsable de la publication des atlas démographiques de l’ordre des médecins. Attentifs à leur qualité de vie, les nouveaux arrivants rechignent aussi à s’installer en banlieue des grandes villes. « Les revenus sont plus faibles, et le taux d’insécurité élevé », observe Olivier Aynaud. Même l’Ile-de-France pourrait manquer de médecins dès 2030.
Contrairement à d’autres pays d’Europe, la France autorise les médecins à s’installer où ils le souhaitent. Jusqu’ici, les mesures de contrainte ont échoué. Le gouvernement a donc tout misé sur l’incitation. Depuis l’an dernier, 400 futurs médecins ont signé un « contrat d’engagement de service public ». L’Etat leur verse 1.200 € par mois pendant la durée de leurs études. En contrepartie, ils doivent exercer 1 à 5 ans dans une région désertée. Pour relancer les vocations, les stages chez les médecins généralistes vont également être rendus obligatoires. Le nombre d’internes affectés dans les régions rurales progresse depuis trois ans. « Nous croyons beaucoup à ces mesures. Lorsqu’on étudie dans une région, on crée des liens qui incitent à y rester après », croit-on au ministère de la Santé.
Dr Michel Chassang, président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF)
FRANCE-SOIR. Doit-on remettre en cause le principe de la libre installation des médecins ?
MICHEL CHASSANG Rien ne saurait forcer un jeune diplômé à s’installer là où il ne veut pas. En revanche, on peut agir en amont en déterminant le nombre de médecins nécessaires par spécialité et par région. Cela me semble totalement aberrant qu’on ne le fasse pas encore. Actuellement, le numerus clausus est réparti à la louche entre les différentes facultés. Résultat, on attribue toujours autant de postes dans les zones qui ont trop de médecins. Le numerus clausus doit être adapté au cas par cas.
F.-S. Que pensez-vous des mesures mises en place par le gouvernement pour s’attaquer aux déserts médicaux ?
M. C. Les mesures contraignantes ne serviront qu’à décourager les rares étudiants qui ont encore envie d’ouvrir un cabinet. Ainsi, la loi Bachelot sur la santé de juillet 2009 oblige les généralistes installés en ville à aller consulter une demi-journée par semaine à la campagne, prévoyant des pénalités pour les praticiens récalcitrants. C’est ridicule et catastrophique. Un médecin ne peut justifier ses absences auprès de ses patients réguliers.
F.-S. Quelles solutions préconisez-vous ?
M. C. Il faut augmenter les aides fiscales dans les zones désertiques pour permettre aux médecins de s’associer. Contrairement aux idées reçues, cela coûte plus cher de s’installer à plusieurs que de rester seul. Et un médecin isolé a beaucoup de difficultés à se faire remplacer. Par ailleurs, il faut repeupler les campagnes avant d’y installer des médecins ! Le gouvernement doit mettre en place une vraie politique d’aménagement du territoire pour revitaliser certaines régions. Personne n’a envie de s’installer dans un village où il n’y a pas d’école pour scolariser les enfants, pas de caserne, de boulangerie, ni de service public…
Une forte augmentation du numerus clausus serait délétère pour la qualité de l'enseignement.
Dans notre fac, pour les dissections, il y a un corps pour 26 personnes et si le nombre d'étudiant augmente encore, les dissections seront annulées comme c'est déjà le cas pour la majorité des facs.
Les stages aussi pourraient aussi sauter...
"la chirurgie est massivement délaissée au profit de disciplines moins contraignantes, comme la dermatologie et l’ophtalmologie". L'ophtalmologie n'est pas délaissée? Demandons aux habitants du Nord de la France. C'est également une spécialité chirurgicale.
La médecine française, qui est une médecine "étatisée", en déficit chronique, et non libérale; elle va rejoindre la médecine des anciens pays de l'Est, dont on sait, qu'elle n'était ni attractive, ni performante... Celui qui a une ambition personnelle, ne choisira, certainement pas une voie médicale. Il faut que les français sachent que certains "patrons" de service hospitaliers (le summum dans cette profession) partent à l'étranger , vers de meilleurs cieux, faute de moyens opérationnels et avec de meilleurs salaires.
Croire que le numérus clausus est seul responsable du déficit, est une erreur; ce déficit touche tout les acteurs: les infirmiers, les kinésithérapeutes...
La médecine "gratuite" a un coût : celui de sa non attractivité et de la mort lente de cette économie.
Seul un véritable libéralisme, permettra d'inverser le mouvement. Pour cela, nous devons encore descendre les marches de la paupérisation afin qu'il n'y ait pas d'autres choix; nous sommes psychologiquement ainsi faits.
Meuse : un médecin broyé par l'administration
Un médecin dans un petit village de campagne, broyé par l’administration. C’est le récit d’un ancien docteur ardéchois installé désormais à Neuville-sur-Ornain. Témoignage.
L’histoire de Robert Escande se déroule en Ardèche, mais elle pourrait tout aussi bien se passer dans la Meuse.
Dans ces petits villages parfois loin de tout pour qui le médecin est synonyme de survie, au sens propre et figuré.
Installé à Neuville-sur-Ornain depuis deux ans, il raconte dans un roman, « Médecin, quand reviendras-tu ? », sa vie de toubib de campagne dans la vallée de Saint-Etienne en Montagne. Ses 4.000 patients par an, ses 10.000 actes annuels et « une incohérence totale entre le discours des pouvoirs publics et la réalité du terrain ».
« J’étais médecin propharmacien dans un petit village de 550 habitants, à une heure de route en été de l’hôpital le plus proche, quasiment inaccessible en hiver. Lorsque je me déplaçais pour une urgence, j’apportais avec moi les médicaments, ce qui était tout à fait légal », explique Robert Escande.
Infarctus de stress : « On m’a posé neuf stents, un record en France en une seule intervention »
Jusqu’à ce que le fisc veuille le faire payer trois fois : sur ses revenus de médecin, sur ses revenus de pharmacien et sur ses revenus de… vétérinaire.
« Mais je n’ai aucune activité de vétérinaire. C’est juste parce que les vétérinaires sont aussi propharmacien. C’est une façon de me taxer, pour me dégoûter du métier. Si j’avais payé, j’aurais travaillé sans faire aucun bénéfice. »
De ses ennuis avec l’administration, à la jalousie des médecins du secteur et à la curiosité de certains habitants du village qui trouvent que le « toubib » mène grand train (« Ils ont tiqué quand j’ai acheté un 4x4 Humer, mais c’est le seul véhicule qui permet d’accéder aux coins les plus reculés en hiver ») sa vie est devenue un enfer.
Pour autant, Robert Escande, médecin commandant des pompiers, diplômé en urgence et réanimation, n’a jamais voulu lâcher ses patients.
« J’avais un certain train de vie, mais je travaillais sans compter, disponible 24h/24, 330 jours par an. »
Plainte au conseil de l’ordre, procès et Conseil d’Etat, le docteur est relaxé partout. Mais garde quand même un goût amer dans la bouche, la vague sensation que l’Administration veut le broyer, lui et ses quelque 400 confrères médecin propharmacien qui subissent le même sort. « C’est complètement ridicule. Ça ne sert à rien que j’aille voir des patients au beau milieu de la nuit, que je leur fasse une ordonnance et que je les laisse se débrouiller pour aller à la pharmacie, 20 km plus loin, quand ils sont âgés ou très malades. »
Lors d’un séjour en Meuse, Robert Escande se sent mal. « Une forte douleur dans la poitrine. J’ai tout de suite su ce que c’était ».
A l’hôpital de Bar-le-Duc, le chef de service des urgences l’envoie à Nancy, tout de suite.
Le diagnostic tombe : infarctus de stress, à 47 ans. Une situation impossible à gérer a failli avoir raison de lui. « On m’a posé neuf stents (des petits ressorts qui écartent les artères pour laisser passer le sang, NDLA), un record en France en une seule intervention. »
En invalidité, Robert Escande ne retravaillera plus jamais. Il a écrit ce livre pour témoigner. « Je ne suis pas un donneur de leçons et je sais bien que ça ne changera pas les choses. Je rapportais de l’argent à la collectivité. Ils ont fait cesser tout ça en tentant d’en gagner plus. »
Le village de Saint-Etienne en Montagne a installé une maison de santé dans laquelle un médecin consulte une demi-journée par semaine, sur rendez-vous.
Les médecins alentours, selon Robert Escande, ne veulent pas se déplacer. « Ils préféreraient que les patients viennent à eux. » Au final, ce sont les urgences du coin qui voit leur affluence augmenter.
Selon la formule consacrée, toute ressemblance avec une situation réelle en Meuse ne serait que fortuite ou une pure coïncidence…
Marion JACOB
Médecin, quand reviendras-tu ?
Ce roman a le gout de la réalité, du réalisme sauvage et
dérangeant…et nous fait passer du rire aux larmes devant le triste tableau des
conditions d’exercice d’un métier sans concessions. Il n’est pas possible
d’ignorer alors que son auteur est médecin lui-même !
Il nous révèle un monde de souffrance et d’espérance, le
tout écrasé par une dictature administrative que nous ne soupçonnions pas. Il
nous pousse à nous révolter contre cette entreprise de démolition de la
médecine libérale, qui, autrefois, faisait la fierté de notre spécificité
française, tout comme les libertés individuelles, de plus en plus menacées par
un état devenu difficilement supportable.
Bien entendu, les noms des lieux et des personnages sont
fictifs pour respecter le secret médical :
« Toute ressemblance avec des situations existantes ou
ayant existé ne saurait être que fortuite ». On peut toujours essayer de
se rassurer avec un : « ça n’est pas près d’arriver en
France ! ».
Auteur : Robert Escande
Editions Baudelaire ISBN 978-2-35508-778-3
Distributeur : Daudin
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Bluesun, le 26 jui à 17:21
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rafale, le 25 jui à 23:39
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