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Bienvenu Pointe-au-Chien Indian Tribe Community. » Ecrite dans un mélange de français et d’anglais sur une pancarte peinte à la main, cette inscription donne le ton. Bien qu’au fin fond de la Louisiane, là où termine la route n° 665, nous sommes dans l’une des dernières communautés indiennes francophones des Etats-Unis où l’on parle encore cajun. Un coin de paradis précieux et isolé, mais menacé de disparition depuis que le pétrole, qui jaillit de la fuite située à plus de 150 km de là, dans le golfe du Mexique, salit les marécages environnants.
« La pire chose en cent ans »
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Comment vous autres t’allez ? » salue en riant poliment Chief Chuckie, 53 ans, le chef des lieux. Point de tenue ou de coiffe traditionnelle, l’homme porte un tee-shirt violet à l’effigie d’une équipe de basket locale et un jean. Seul le grain tanné de sa peau foncée laisse deviner son origine ethnique.
Son village, ce sont 700 âmes vivant dans des maisons en bois d’un étage, parfois précaires, construites sur pilotis sur chacune des rives de l’étroite rivière qui le traverse.
Deux uniques rues, en somme, bordées d’une végétation luxuriante, avec des lianes traversant le bras d’eau et des arbres aux branches immenses et tombantes. Les poules, les canards et les chiens gambadent en liberté d’une maison à l’autre. Planté debout devant sa maison, les bras croisés, visage fermé, Chief Chuckie nous résume la situation dans un anglais marqué. «
Cela fait plus de cent ans que notre communauté vit ici. Je pense que c’est la pire chose qui lui soit arrivée de toute son histoire. Pourtant, nous avons survécu à des moments difficiles comme la grande dépression au début du XXe siècle ou, plus récemment, l’ouragan Katrina. Mais nous pouvions toujours pêcher et manger. Là, les zones de pêche ont été fermées fin mai. Et ici, tout le monde vit de ça de génération en génération. Pour le moment, BP donne du boulot à mes gens en les payant pour installer des bouées autour des bayous. Je leur ai conseillé de prendre ce qu’il y avait à prendre tant que l’on pouvait. La générosité de BP ne va pas durer éternellement. Après… je ne sais pas. Il faudra probablement partir. »
« On a tous du sang en commun »
Pris par d’autres engagements, l’homme nous laisse entre les mains de Russell Dardar, 42 ans, un pêcheur de la communauté qui, lui, refuse de travailler pour British Petroleum. «
Ils disent à nos gens de ne pas porter de masques, parce que les effluves de pétrole ne seraient pas dangereux. Mensonges ! Pour moi, c’est non ! » Au chômage forcé et libre de son temps, il nous propose de monter dans son embarcation à fond plat pour constater l’étendue des dégâts dans les bayous. Et c’est pieds nus qu’il franchit le gravier devant le seuil de sa maison, puis continue jusqu’à son canot. «
Je ne sens plus rien sous mes pieds. C’est du cuir », se justifie dans un timide sourire ce grand gaillard au doux regard vert. Lentement, le bateau démarre et défile devant toutes les maisons du village. Russell salue de la tête tous les gens qu’ils croisent, qui lui répondent parfois dans un français incompréhensible. «
Tout le monde se connaît ici. Il faut dire qu’on a plus ou moins tous du sang en commun… » sourit-il avec malice. Les habitations disparaissent du paysage pour laisser place aux marécages, qui portent le nom de Lake Chien.
« Je n’ai jamais vu ça de ma vie »
Désormais lancé à toute vitesse, Russell se faufile dans ces anciens bras sinueux du Mississippi, sans jamais hésiter lorsque deux chemins méandreux se présentent face à lui. L’homme se saisit soudain d’un masque bleu fluo, semblable à ceux portés en cas d’attaque chimique, et l’enfile, sans un mot. Une minute après, la base des herbes devient violette, sur des dizaines de kilomètres. «
Voilà », nous dit sobrement Russell en coupant le moteur. Lui craint que les ouragans prévus dans les semaines à venir étalent le pétrole à l’intérieur des bayous. «
Or, à chaque fois qu’une tige d’herbe est touchée, la racine meurt, et elle ne repousse plus. Les bayous disparaissent déjà à cause de la salinisation de l’eau. Là, le phénomène va s’accélérer. Mais les hommes politiques ne s’en soucient pas. » Après un silence, il ajoute : «
Je n’ai jamais vu ça de ma vie. » Une vie qu’il a toujours passée ici, depuis sa naissance.
Avant lui, dans sa famille, cinq générations de pêcheurs ont habité Pointe-au-Chien. «
Je suis certain que les zones de pêche ne vont pas rouvrir avant plusieurs années. Cela signifie donc la fin, car moi, je ne sais rien faire d’autre, je n’ai jamais eu d’éducation. Ma vie, la vie que j’aime, c’est partir pêcher le matin à 7 heures et rentrer à midi, chaque jour de l’année. En ville ? Je serais perdu. »
Par
De notre envoyée spéciale à La Nouvelle-Orléans (Louisiane) Alexandra Gonzalez