La cour des Miracles a-t-elle investi les Champs Elysées ? Les touristes ne s’attendent sans doute pas, lorsqu’ils remontent la plus belle avenue du monde, de la station Franklin-Roosevelt à la place de l’Etoile, à côtoyer là tant de misère. Devant la vitrine Vuitton ou le luxueux Georges V, dans la chiquissime galerie des Arcades et dans chaque encoignure des rues adjacentes, on trouve, bien sûr, des dizaines de Roms venus profiter de la manne touristique avant de regagner, le soir, leur bidonville de Montreuil. Mais aussi de véritables sans-abri qui vivent là à plein-temps, nombreux. Trop nombreux. 1.500, sur la totalité du VIIIe arrondissement, d’après le « Bilan Hiver » du Samu social.
Ces gueules cassées de la vie ont trouvé aux Champs-Elysées «
un décor plaisant », selon l’un d’eux, et surtout, une meilleure rentabilité. Pourtant, sur cette avenue ultrachic, la vie n’est pas facile pour les déshérités. D’abord les flics, qui les délogent quotidiennement. Puis certains commerçants, peu friands des odeurs que dégagent les SDF à quelques mètres de leur pas-de-porte. Mais certains tirent leur épingle du jeu et ont établi gentiment la cohabitation au fil du temps : Jean-Pierre, avec la boutique Infinitif devant laquelle il a pris ses quartiers. Jérôme, que plusieurs enseignes de la rue de Washington nourrissent depuis des années. Ou encore Farid, qui a bien compris que les sorties de boîtes de nuit représentaient un vrai potentiel de subsistance.
Intrigués par ces contrastes, juste sous les fenêtres de nos bureaux, nous sommes partis à leur rencontre afin de découvrir qui ils sont, et pourquoi ils ont choisi cette trouée de lumière, ces hommes que tout pousse habituellement vers les coins sombres de la ville.
Portraits
Roberto : « Mon chien m’a sauvé ! »
C’est son lieu de travail : en face du Queen, haut lieu des nuits branchées parisiennes, presque à l’angle de la rue de Berri. Assis au pied d’un arbre, toujours le même, Roberto a des horaires précis. De 13 heures à 14 heures, il fait la manche. De 14 heures à 15 heures, il promène son labrador, Pete, l’amour de sa vie. Et s’en refait une petite heure, avant de rejoindre sa tente, à Nanterre, «
à 10 mn, en RER ». Gain de la journée : entre 20 et 25 €. «
Ça me suffit pour nous nourrir, Pete et moi », affirme ce grand gaillard de 39 ans.
Roberto survit dans la rue depuis 23 ans. Hongrois, il quitte son pays à la mort de sa mère, alcoolique. Cherche son père, inconnu. Puis échoue en Italie, se trouve une copine experte en tatouages -en témoigne son corps couvert de dessins – et commence une vie de dérive, entre alcool, cannabis et petits boulots. «
Pendant 14 ans, moi, toujours bourré » avoue-t-il dans son français approximatif. Et de décrire sa remontée des enfers, il y a neuf ans, à partir du jour où il découvre Pete, chiot abandonné dans une poubelle. «
Il m’a sauvé ! » Pour lui, Roberto lâche la bouteille, quitte l’Italie pour fuir ceux qui l’encouragent à boire encore, et débarque à Paris.
Depuis, au pied de son arbre, il reconstruit sa vie, sou par sou. Soudain, il se lève et dévoile sous ses fesses un sac au contenu miraculeux pour un SDF : un ordinateur portable et un appareil photo haut de gamme ! «
Un an d’économie pour chaque appareil », précise-t-il, fier. Chaque soir, à l’abri de sa tente « Médecins du monde » installée près d’une source d’électricité, il travaille à la création d’un site Internet de photos de tatouages :
www.skullsfire.eu. Ambition ? Le traduire en 5 langues et vendre les photos dans toute l’Europe. «
Quand je l’aurais fini, je quitterai la rue ! », annonce-t-il en arborant son sourire édenté. Même si le projet ressemble à une utopie, pour Roberto, les Champs-Elysées sont devenus l’avenue de l’espoir.
Farid : « Mon enfance, ça ne me regarde pas »
Quand on croise Farid, aux alentours de la Brioche Dorée, le premier réflexe est de s’éloigner. Hirsute, barbe et cheveux indissociables, séchés par la poussière, pieds nus, le regard halluciné, il ne mendie même pas vraiment. Son odeur le précède et crée le vide. Son truc, à Farid, c’est la nuit. Les sorties de boîtes, où les noceurs éméchés se sentent en veine de générosité. D’ailleurs, il a établi son QG rue de Ponthieu, juste devant les portes du Pink Paradise. Le matin, les travailleurs du quartier passent devant ce tas emmêlé difficilement identifiable, un duvet sans âge maculé, des sacs, quelques fringues en bouchon et les reliefs des bouteilles de la veille. Dessous, Farid. Farid qui boit plus qu’il ne mange. Du Label 5. Un litre par jour. Ça, plus deux paquets de clopes, ça en fait des heures, dans la nuit, à tendre la main.
A 43 ans, il compte déjà vingt-sept années de rue. Et ne se plaint pas. Il raconte même, avec des étoiles dans les yeux, cette nuit miraculeuse de Saint-Sylvestre où il a récolté, de bar en discothèques, un pactole de 2.800 € ! Vrai, pas vrai ? Quelle importance au fond ?
Difficile de savoir ce qui a mené dans la rue, à 14 ans, un enfant d’origine saoudienne, né au Blanc-Mesnil. «
Je ne voulais pas être homosexuel. Pour travailler, il faut être gay », lance-t-il. Souvenir d’une mauvaise expérience ? Fable qu’il se raconte à lui-même ? Impossible de savoir. Impossible, aussi, de le faire parler de son enfance : «
Mon enfance ne me regarde pas », esquive-t-il, sans réaliser la fêlure que révèle cette phrase. Mais Farid a l’art de ces phrases qui cognent. A la question des amis, il répond : «
Celui qui a des murs, il ne peut pas comprendre. J’ai pas d’amis. » A celle de l’argent : «
Quand on devient riche, on perd l’honneur. » Entre confusion et brumes alcooliques, Farid reste un sage.
Waldemar : « My baby, my baby ! »
Alors que nous le saluons quotidiennement devant le Quick, à l’angle de la rue de la Boétie et de l’avenue des Champs-Elysées, aujourd’hui, nous retrouvons Waldemar à l’entrée du parking, à peine 30 m plus loin. Il a transbahuté son sac de couchage, sa boîte de petits pois, et sa bouteille de Vieux Pape, toutes ses possessions du jour. «
La police ! » lance-t-il, fataliste, pour expliquer ce déménagement. C’est dans un sabir entre polonais et anglais, qu’il tente d’expliquer son combat quotidien contre le fast-food qui refuse de le laisser tranquille. Si Waldemar a jeté son dévolu sur ce coin de trottoir au soleil, c’est d’abord parce qu’il s’agit d’un lieu passant, donc rémunérateur, et parce qu’il y récupère les reliefs de repas des clients. Alors il s’obstine. Et revient toujours. «
Ici, ma maison », lance-t-il. Certes, on peut comprendre les motivations de l’enseigne : effluves d’urine et d’alcool, tapage parfois, après quelques lampées de trop… Pourtant, il n’y a pas plus gentil que Waldemar. Il vous accueille toujours avec un grand sourire presque enfantin, qui explose en manifestation de joie quand vous lui glissez quelques pièces.
A cause de la barrière de la langue, la communication est difficile. «
My baby, my baby ! Dead. My wife… » murmure-t-il d’une voix brisée par les larmes qui montent. On sent la rage de ne pas posséder les mots pour mieux raconter la cassure qui l’a mené à la rue. Nous tentons de comprendre si son enfant est mort, ou sa femme. Si elle est partie parce qu’il buvait ou si c’est le contraire. Peut-être même parle-t-il de sa propre mort intérieure ? Nous ne saurons finalement rien de sûr sur son histoire. Rien, si ce n’est l’existence d’une rupture radicale, affective, qui semble l’avoir détruit à jamais.
Jean-Pierre : « Des espions anglais me surveillent »
A 47 ans, Jean-Pierre en paraît facile quinze de plus. Vingt-six années dans la rue, ça use un homme. Celui-là vit dans son monde. Un monde d’esthète, un brin intello. Comme beaucoup, il boit. Mais uniquement du bon, du côtes-du-rhône précisément, «
à 4 € la bouteille, c’est cher mais ça les vaut ». Et de raconter comment un prince saoudien le gratifierait parfois de champagne ou de bordeaux millésimé, servi à «
domicile », devant la boutique Infinitif, par un majordome. Ou comment Mohammed Al Fayed, le père de Dodi (l’amant de Lady Di, tué avec elle en 1997), lui glisserait 500 € chaque fois qu’il le croise, «
une fois par an, en moyenne ». D’ailleurs, l’histoire de Jean-Pierre avec la famille royale d’Angleterre ne s’arrête pas là : sa mère de 95 ans, qu’il surnomme sur un ton de mépris souverain «
la reine mère », ressemblerait à s’y méprendre à Elisabeth II. «
C’est pour ça que les services secrets britanniques me surveillent », assure-t-il à mi-voix en regardant prudemment autour de lui. Jean-Pierre aurait aussi un Gaughin planqué dans un grenier familial, mais «
chut, ma mère ne le sait pas ». Sa mère, dont il parle beaucoup mais qu’il n’a pas revue depuis l’adolescence. «
Je resterai fâché avec elle jusqu’à sa mort ! » Sur les raisons de cette brouille, Jean-Pierre laisse planer le mystère. Comme sur tant de choses d’ailleurs…
Curieux mélange que cet élégant bonhomme cabossé, avec son pull blanc, «
presque » propre, et ses breloques d’argent en sautoir. Un jour sur deux, il achète le journal, «
France-Soir, le plus souvent, c’est le moins cher », glisse-t-il, complice, et l’épluche de la première à la dernière ligne, mots croisés compris. Incollable sur l’actualité politique, sportive, sociale. Tout comme il se révèle une source d’informations inégalable sur la vie et les projets de l’avenue des Champs-Elysées. Pensez ! Dix-sept ans qu’après avoir beaucoup bourlingué, il en a fait son territoire d’élection.
Nicolaï
Il aimerait bien engager la conversation, Nicolaï. Sauf qu’il ne parle que roumain. Nous tentons tout de même, autour d’un café à même le trottoir, de faire connaissance. Avec ses airs de brahmane indien, sa barbe grise bien lissée, sa position en tailleur, il dégage un calme et un ascétisme, rares dans la rue. Nul doute qu’il ne boit pas. Il refuse même une cigarette.
Il détonne, rue de Washington, dans son ample chemise de bûcheron impeccable, à l’entrée de ce parking peu accueillant.
Avec beaucoup de douceur, Nicolaï tente de donner des détails sur son quotidien. Une tente, installée non loin de là. Des horaires de « travail », de 19 heures à 1 heure du matin. Et, surtout, une famille, des enfants, dans la rue comme lui. Sa femme nous rejoint, d’ailleurs. Plus jeune, d’allure plus évidemment « rom » : ample jupe colorée et voile couvrant les cheveux. Le couple appartient à cette communauté venue de Roumanie, musulmans pour beaucoup, qui ont envahi les abords de tous les lieux passants de Paris.