Il y avait d’abord eu, à partir de septembre 1939, deux armées face à face, la française, confiante en sa ligne Maginot, d’autant plus assurée de sa supériorité qu’elle avait reçu de son allié britannique le renfort d’un important contingent, et l’allemande, sûre de sa puissance, après l’annexion de l’Autriche et l’invasion de la Tchécoslovaquie et de la Pologne. A la première, les discours officiels assénaient : «
Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts. » Et les soldats de fredonner la chanson de Ray Ventura : «
Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegried ». A la seconde, Hitler promettait, au nom de la supériorité de la race aryenne, un Reich de mille ans.
Mais rien ne se passait. Ou presque. Seules, quelques escarmouches entre patrouilles de reconnaissance rappelaient que l’Europe était en guerre. «
Drôle de guerre », écrivait Roland Dorgelès dans
Gringoire. Ainsi un fantassin du 172e régiment d’infanterie se souvient des échanges de politesses avec les lignes ennemies. Les uns et les autres se prévenaient lorsqu’ils allaient tirer. Il fallait bien décrasser les canons tout en évitant les balles perdues. Et cette unité de pionniers affectés dans le Nord. Chacun d’eux avait reçu une pelle et une pioche. Pas forcément une arme. Alors ils creusaient des trous sans savoir pourquoi. Ailleurs, un poste d’observation avait été aménagé juste derrière une colline, qui bouchait toute possibilité d’observer. Un emplacement inadapté ? Qu’importe, l’Allemagne, devant l’assurance du coq gaulois, n’allait tarder à rendre les armes.
L’offensive du Fall Gelb
C’est le contraire qui se produisit. Le 10 mai, Hitler lance le
Fall Gelb (plan jaune), autrement dit une vaste offensive vers le Luxembourg, les Pays-Bas et la Belgique. Au bout de cinq jours, les Pays-Bas sont envahis, et, au bout de dix jours, la Belgique. Puis, traversant les Ardennes, jugées infranchissables par l’état-major français, les armées allemandes contournent la ligne Maginot, fierté technologique des théoriciens tricolores, devenue inutile, malgré ses 700 kilomètres de béton et d’acier.
Rien ne semble devoir arrêter leur progression. En tout cas, pas le gouvernement français qui, le 10 juin, se réfugie à Tours, avant de descendre, quatre jours plus tard, à Bordeaux. En avril, des journaux français s’étaient gaussés d’une prévision prêtée à Hitler, selon laquelle l’armée allemande entrerait dans Paris le 15 juin. Finalement elle a un jour d’avance. Le 16, le président du Conseil, Paul Reynaud, démissionne. Le lendemain, alors que la croix gammée a atteint la Loire, le président de la République, Albert Lebrun, le remplace par le maréchal Pétain, qui, à peine nommé, déclare dans un discours radiophonique diffusé vers midi : «
Je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur. » Trois phrases plus loin, il chevrote : «
C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. » Le 22, son gouvernement signera l’armistice, aux conditions imposées par Hitler.
Le «
vainqueur de Verdun » se pliera à une autre exigence d’Hitler : le document sera signé à l’endroit même, dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne, et dans le wagon, où avait été ratifié celui de 1918. Bilan de quarante-cinq jours de
Blitzkrieg : 90.000 soldats français tués, soit autant que durant les six premiers mois de la Première Guerre mondiale, 200.000 blessés et 1,9 million de prisonniers. Sur les 800 pilotes engagés dans les airs, près de 200 ont péri, 188 ont été blessés et 31 faits prisonniers. Sept millions de civils erraient alors sur les routes de l’exode.
Un officier jugé non-conformiste
Les Français, qui se croyaient protégés par leur armée, la première au monde, leur martelait la propagande, sombrent dans un cauchemar. Désemparés, ils s’en remettent aux paroles apaisantes du maréchal Pétain. Son paternalisme et ses cheveux blancs les rassurent. Néanmoins, certains refusent de cesser le combat. Parmi eux, un général, deux étoiles toutes neuves, peu connu de la population : Charles de Gaulle, 49 ans. Son père, Henri, professeur de lettres, mathématiques et histoire, qui, bien que, proche des monarchistes, a pris la défense du capitaine Dreyfus, lui a transmis des valeurs catholiques et patriotes. De sa mère Jeanne, il confiera qu’elle «
portait à la patrie une passion intransigeante à l’égal de sa piété religieuse ». Autre particularité familiale, relevée par sa grand-mère qui disait : «
Ces de Gaulle, ils promènent leur nez devant eux comme le Saint-Sacrement. » Charles ne déroge pas à la tradition.
Chez les jésuites, le jeune Charles s’est également forgé une solide culture générale et humaniste, avant de se tourner vers les glorieux horizons d’une carrière militaire, «
une des plus grandes choses du monde ». Saint-Cyrien, promotion Fès de 1909, il allait très vite payer le prix de la bravoure : grièvement blessé à Douaumont, le 2 mars 1916, il fut laissé pour mort, recevant même à titre posthume une citation à l’ordre de l’armée. Après la Grande Guerre, il a suivi un parcours classique d’officier, alternant postes d’état-major et de commandement. Toutefois, il se distinguait de ses pairs par des idées jugées particulièrement non-conformistes.
Dans des articles et dans plusieurs ouvrages, dont, en 1932,
Le Fil de l’Epée, il développait des thèses inédites, sur le poids des circonstances dans l’action militaire et l’utilisation des blindés, qui bousculaient les credo stratégiques de l’état-major. En mai 1940, affecté au commandement de la 4e division cuirassée, il va d’ailleurs les mettre en pratique dans l’Aisne et la Somme. En septembre 1938, indigné par la lâcheté des accords de Munich, il avait écrit à sa femme, Yvonne : «
La France a cessé d’être une grande nation. »
Départ pour Londres
Promu général de brigade à titre temporaire le 1er juin, nommé quatre jours plus tard par Paul Reynaud sous-secrétaire d’Etat à la Défense nationale et à la Guerre, le 9 juin et le 16, il se trouve à Londres, chargé par le gouvernement français, de demander des avions et des bateaux de transport à Winston Churchill. De retour à Bordeaux dans la soirée du 16, il apprend l’imminence de la nomination de Pétain à la présidence du Conseil.
Le 17 au matin, il s’envole pour l’Angleterre, accompagné de son aide de camp, le lieutenant Geoffroy de Courcel, et du général Spears, chargé de mission de Winston Churchill auprès des autorités françaises. Dans la soirée, il dîne chez Jean Monnet qui, quelques heures auparavant, dirigeait encore la commission franco-britannique d’achat de matériel de guerre. Durant le repas, Sylviane Monnet lui demande : «
Vous êtes en mission à Londres, général ? » Il répond : «
Je ne suis pas en mission, madame. Je suis ici pour sauver l’honneur de la France. »
Le lendemain, il lance son appel. Enregistré peu après 18 heures, il est diffusé à 22 heures, pendant le bulletin d’information. Un moment historique, qui n’est pas photographié. Et l’enregistrement n’est pas conservé. En fait, peu de Français, en ce mois de juin 1940, écoutent la BBC. Il faut attendre le 19 pour qu’ils aient connaissance du discours grâce aux journaux.
Ce jour-là,
Le Petit Provençal le reprend en première page dans son intégralité sous ce titre, «
Un appel du général de Gaule » (le nom de l’officier a perdu un L) et trois lignes d’introduction : «
La BBC communique : le général français de Gaule, actuellement à Londres, s’est exprimé en ces termes. » Dans
Le Petit Dauphinois, également en première page : «
Une allocution du général de Gaulle ». Un titre que reprend
Le Progrès, avec ce commentaire : «
Le général de Gaulle, auteur de nombreuses études sur le rôle des chars d’assaut, a prononcé ce soir une allocution à la radio de Londres. »
Le 20 juin, un ouvrier agricole de de 42 ans, Etienne Achavanne, sabote les lignes de communication reliant la feldkommandantur de Rouen et le terrain d’aviation de Boos. La Royal Air Force en profite pour bombarder la zone, détruisant dix-huit appareils frappés de la croix gammée et tuant 22 soldant. Etienne Achavanne sera arrêté sur dénonciation, un tribunal allemand le condamnera à mort le 24 juin et il sera fusillé le 6 juillet, au lieu-dit «
La Maison hantée ». Il fut premier martyr de l’«
armée de l’ombre ».
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