En Espagne, des travailleurs toujours pauvres malgré une forte croissance

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Par Clara WRIGHT - Madrid (AFP)
Publié le 14 novembre 2018 - 12:12
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Des chômeurs font la queue devant une agence pour l'emploi à Madrid, en 2014
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© Sebastien Berda / AFP/Archives
Des chômeurs font la queue devant une agence pour l'emploi à Madrid, en 2014
© Sebastien Berda / AFP/Archives

Contrats précaires, bas salaires: l'Espagne a beau bénéficier d'une solide reprise économique, elle fait face à un problème structurel de "travailleurs pauvres". Un phénomène persistant qui préoccupe le gouvernement.

Près d'une personne travaillant sur six (15%) vit actuellement dans la pauvreté dans le pays, selon le ministère du Travail.

Et d'après les derniers chiffres disponibles d'Eurostat, l'Espagne se classait en 2016 parmi les plus mauvais élèves de l'UE en la matière (13,1% de travailleurs pauvres) derrière la Grèce et la Roumanie.

Depuis sa sortie de crise en 2014, le pays a pourtant enregistré trois ans de croissance d'au moins 3% et table cette année sur 2,6%.

Mais tout le monde n'en profite pas. Elisabet, 44 ans, n'a pas emmené sa fille en vacances "depuis deux ans".

Pourtant employée dans un secteur moteur de la création d'emplois, cette serveuse madrilène en CDD pour trois mois touche actuellement 950 euros par mois.

Un salaire vite épuisé: 400 euros partent dans la location d'une chambre partagée avec sa fille de huit ans, 130 euros dans la cantine, 100 supplémentaires pour qu'une babysitter accompagne son enfant faire ses devoirs dans une association gratuite... Et c'est sans compter les fournitures, le transport, la nourriture.

"Je ne peux pas économiser, c'est un peu compliqué" de se projeter, confie à l'AFP cette mère séparée qui préfère taire son nom de famille.

- Des salaires "pas sensibles" à la reprise -

Après une crise qui a provoqué un "gel des salaires", ces derniers n'ont "pas été sensibles" à la reprise, explique à l'AFP Florentino Felgueroso, chercheur à la Fondation d'études d'économie appliquée (Fedea).

Et ce, en raison d'un taux de chômage qui reste le deuxième plus élevé de la zone euro (14,55% en septembre) après la Grèce et tire la rémunération vers le bas.

Depuis deux ans, la progression du salaire réel, excluant l'inflation, est même négative, a souligné l'OCDE dans un rapport en juillet. Bien loin du bond des salaires enregistré avant la crise, en particulier dans la construction, pointe M. Felgueroso.

Si la reprise a permis une relance de l'emploi, elle reste instable.

Ainsi, le nombre de contrats temporaires - dont l'Espagne détient le record dans l'UE (26,9% des emplois au deuxième trimestre selon Eurostat) - a de nouveau augmenté tandis que leur durée a considérablement réduit ces dernières années, jusqu'à "une semaine, parfois moins", note M. Felgueroso.

Les entreprises ont aussi continué d'embaucher à mi-temps. Les salariés à temps partiel "involontaire" représentaient 8% de la population active en Espagne en 2016, contre 6% dans la zone euro, selon les derniers chiffres de la Banque d'Espagne.

- Plan du gouvernement -

Depuis la fin de la crise, Elisabet, quinze ans d'expérience, n'a décroché qu'une seule fois un CDI: une respiration d'une année, avant d'être licenciée. Alors avec son CDD de trois mois, celle qui a souvent travaillé au noir pour joindre les deux bouts s'estime chanceuse.

"La précarité du marché du travail s'est généralisée" et affecte surtout les femmes, observe M. Felgueroso.

Pour la première fois depuis six ans, le Réseau européen anti-pauvreté (EAPN) a compté globalement plus de femmes pauvres que d'hommes en Espagne en 2017.

Alors que les foyers monoparentaux, pour 80% à la charge d'une femme, se révèlent les plus fragilisés, "un enfant sur trois de moins de 16 ans est en risque de pauvreté ou d'exclusion sociale", indique aussi l'EAPN dans son rapport publié en octobre.

Arrivé au pouvoir en juin, le socialiste Pedro Sanchez a immédiatement lancé "un Plan pour un Travail digne".

Le ministère du Travail a dans ce cadre écrit en août à près de 80.000 entreprises soupçonnées d'abuser du recours aux CDD, ce qui a abouti à la conversion de 47.000 contrats en CDI en septembre. Il veut également augmenter le nombre d'inspecteurs pour lutter contre ces abus.

Mais depuis une réforme du marché du travail en 1984 qui avait, selon M. Felgueroso, développé "l'emploi temporaire à volonté", "aucune autre n'a réussi à le réduire". "C'est très difficile à corriger, ça fait désormais partie des usages" en Espagne.

Mesure phare du projet de budget du gouvernement minoritaire de Sanchez, qui doit encore être voté, le salaire minimum devrait passer de 858 euros à 1.050 euros brut sur douze mois. Ce qui rattrapera un peu l'écart avec le Royaume-Uni (1.401 euros brut en janvier, selon Eurostat) ou la France et l'Allemagne (1.498 euros).

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