En 1938, après un incendie meurtrier, Marseille sous tutelle

En 1938, après un incendie meurtrier, Marseille sous tutelle

Publié le :

Vendredi 23 Novembre 2018 - 09:00

Mise à jour :

Vendredi 23 Novembre 2018 - 15:52
© - / AFP/Archives
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Par Julie Pacorel - Marseille (AFP)

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"Messieurs Tasso et cie...la population marseillaise vous hurle: partez ! démission ! A la porte !", écrit le Petit Marseillais le 30 octobre 1938. Deux jours plus tôt, l'incendie des Nouvelles Galeries sur la Canebière a fait 73 morts.

Un drame et une colère qui viennent hanter, 80 ans plus tard, la cité phocéenne, alors que deux immeubles viennent de s'effondrer à deux cents mètres seulement de cette même Canebière.

Jean-Claude Gaudin, le maire LR, "va finir comme Henri Tasso, qui avait été révoqué après l'incendie des Nouvelles Galeries", avance un élu local Les Républicains à l'AFP. La révocation du maire socialiste d'alors, puis la mise sous tutelle de la ville, avaient traumatisé durablement Marseille.

Tout avait commencé par un vendredi après-midi de mistral, sur la Canebière, avenue symbolique, à l'époque, de tout ce que Marseille possédait de richesses. Vers 14h30, soudain, une clameur retentit: "Il y a le feu!". Une épaisse fumée noire sort des étages des Nouvelles Galeries, grandiose immeuble construit en 1901 surmonté d'une coupole d'ardoise.

Quelques minutes plus tard, attisé par le vent et le stock de peinture qu'il vient d'atteindre, l'incendie sème la panique. Les passants se massent, impuissants, au pied du grand magasin, dont des clients et des employés prisonniers des flammes enjambent les rambardes des fenêtres et se jettent dans la rue. Albert Mambert, journaliste au Petit Marseillais, raconte avec émotion: "+Non, non!+, fit la foule, les yeux pleins de larmes. Combien en est-il tombé ? Dix ? Douze ? Davantage ?"

Un vendeur rescapé témoigne dans le Petit Marseillais: "J'étais en train de présenter un couvre-pied à deux clientes lorsque (...) je vis d'immenses flammes". Ces deux clientes, des trentenaires, ne survivront pas à la course effrénée dans les étages du magasin.

Le journaliste constate que "vingt-cinq minutes" après les appels au secours, les pompiers arrivent enfin. Le soulagement est de courte durée: "Il n'y a pas d'échelle. Il n'y a pas de couverture. Il n'y a que des hommes qui s'affairent mais dont les mains restent vides de tout."

Le salut viendra des renforts des marins-pompiers de Toulon, qui parviennent à éteindre l'incendie. Le bilan est catastrophique. Le glorieux bâtiment aux charpentes Eiffel n'est plus qu'un squelette noirci, les hôtels autour sont ravagés. Mais surtout, 73 personnes sont mortes.

En majorité des femmes, des hommes aussi, dont les portraits s'étaleront dans les journaux dès le lendemain du drame. Au-delà de l'horreur, tout de suite, la polémique surgit. Le Petit Marseillais, qui a peu de sympathie pour la mairie, dénonce "l'effarante pauvreté des moyens mis en oeuvre".

- "spécificité de l'inconduite" -

Une "imprévoyance" que constate de ses yeux le président du conseil, Edouard Daladier, à Marseille ce jour-là pour le congrès du Parti radical. Le chef d'Etat se précipite sur la Canebière: "Mais qui commande dans cette ville?", hurle-t-il.

Le maire de Marseille, Henri Tasso, déjà affaibli par une opposition municipale virulente, tente de défendre dans la presse parisienne que "le matériel était suffisant".

D'après l'historien Pierre Echinard, "Marseille souffrait déjà d'une mauvaise réputation, avec notamment l'assassinat en 1934 sur la Canebière du roi Alexandre de Yougoslavie et du ministre Barthou". Un an plus tard, la ville avait fait parler d'elle pour un autre fait divers très médiatique: l'enlèvement d'un bébé de 18 mois, Claude Malmejac, par une inconnue.

Le 14 novembre 1938, aux obsèques des victimes de l’incendie, le ministre de l’Intérieur Albert Sarraut achève d'accabler une ville qui a besoin "d'hygiène physique et morale". Par décret du 20 mars 1939, Marseille est placée sous tutelle de l'Etat. Elle y restera près de dix ans, du jamais vu en France. "Ce genre de catastrophe n'arrive qu'à Marseille", analyse M. Echinard. Le quotidien l'Oeuvre assure le 30 octobre qu'un tel incendie "n'aurait pu, à Paris, tourner en catastrophe".

Le corps des sapeurs-pompiers est dissous, remplacé par un bataillon des marins-pompiers (BMPM) de Marseille, toujours en place. Aujourd'hui, à l'emplacement de l'ancien immeuble des Nouvelles Galeries, un poste d'intervention du BMPM occupe le rez-de-chaussée.

Le 5 novembre 2018, deux immeubles vétustes se sont effondrés, engloutissant huit occupants dont aucun ne survivra. Dans la foulée, une centaine d'immeubles sont évacués, jugés "en péril imminent". "L'idée renaît que Marseille n'est pas une ville comme les autres, il y a ici une spécificité de l'inconduite et des erreurs coupables", conclut Pierre Echinard.

L'immeuble des Nouvelles Galeries ravagé par un incendie sur la Canebière à Marseille, le 1er octobre 1938


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