L'école ne suffira pas: le seul agrégé de corse appelle les insulaires à parler leur langue

L'école ne suffira pas: le seul agrégé de corse appelle les insulaires à parler leur langue

Publié le :

Vendredi 22 Mars 2019 - 06:19

Mise à jour :

Vendredi 22 Mars 2019 - 11:04
© PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP/Archives
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Par Maureen COFFLARD - Ajaccio (AFP)

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"L'école n'est pas là pour sauver la langue": unique agrégé de corse, devenu indépendantiste après un "électrochoc niçois", Marceddu Jureczek appelle les insulaires à préserver la "clé de leur identité" en la parlant et la transmettant à leurs enfants.

"Aujourd'hui les nationalistes demandent à l'école de sauver la langue (mais) si les Corses ne prennent pas leur langue en main, on n'y arrivera pas", confie à l'AFP ce professeur de 46 ans du collège Laetitia d'Ajaccio.

La question est chère aux insulaires, et tout particulièrement aux nationalistes, attendus nombreux à une manifestation prévue samedi à Ajaccio pour demander que le corse soit obligatoire à l'école jusqu'en terminale, et pas seulement optionnel comme aujourd'hui.

Père de deux garçons de 10 et 14 ans à qui il ne "parle que corse", Marceddu Jureczek estime à "100.000" le nombre de locuteurs de corse, corsophones de Sardaigne et diaspora compris. Mais "plus de la moitié ont dépassé les 50 ans" et aujourd'hui "la transmission directe de la langue ne concerne que 3% des enfants. Ce chiffre me terrorise, ça veut dire que dans une génération la langue aura disparu".

Né le 2 février 1973 à Ajaccio, Marceddu perd son père à deux ans et est élevé par sa mère, ses grand-parents maternels et son oncle. Sans "attaches particulières" avec la Pologne de ses grands-parents paternels dont il garde le patronyme, il se souvient qu'"à la maison, les adultes ne parlaient que corse" même si sa mère lui "parlait systématiquement en français". Il grandit en maniant les deux langues sans aucun "conflit linguistique".

Mais vers 18 ans, éprouvant "un rejet de la Corse, ce côté un peu étouffant, familial", il part faire un DUT technique de commercialisation à Nice et vit un véritable "électrochoc niçois".

Dans la résidence universitaire Jean Médecin où il loge, il y avait "un étage par communauté": "les Africains entre eux, les arabes syro-libanais, les Corses et les autres". "J'ai pris conscience que moi aussi je possédais une culture. Moi qui n'était pas du tout engagé (...), je suis devenu indépendantiste et je le suis encore aujourd'hui".

- "Rien n'est perdu" -

A Nice, il côtoie aussi punks et mouvements anarchistes et se forge des idées anticapitalistes avant de rentrer à l'université à Corte, où il prépare le Capes d'histoire. Mais, apprenant qu'il devra quitter la Corse s'il réussit le concours, il abandonne et s'inscrit pour le Capes de Corse qu'il obtient en 2001 avant l'agrégation "Langues de France, option corse" en 2018.

"A Corte, on refaisait le monde, on passait des nuits entières à chanter", se souvient celui qui était "un soutien inconditionnel des actions du FLNC" mais assure n'avoir jamais "participé à des actions violentes" et "jamais milité dans aucun parti".

Pour lui, "l'ennemi de la Corse, ce n'est pas la France, c'est la société de consommation". "Beaucoup de Corses sont devenus spectateurs, consommateurs de leur propre culture. Ils sont dans un délire folkloriste, ils ont fétichisé la langue, ils croient qu'il suffit de parler deux trois mots pour se sentir locuteur de corse".

Quant aux "nationalistes au pouvoir, j'ai l'impression que pour eux, pour être corse demain il suffira de voter nationaliste", regrette-t-il, estimant la langue "essentielle" pour "casser la communautarisation galopante de la société corse" où coexistent notamment d'importantes communautés maghrébine et portugaise avec les Corses et les Continentaux.

Fréquemment interrogé par les parents d'élèves sur l'utilité du corse, il n'a "pas la certitude que ça va les aider à trouver un emploi". Mais "le corse ça leur sert à être corse", assène-t-il.

Auteur de cinq ouvrages en corse dont deux romans, il "écrit pour créer un espace de vie pour la langue" même s'il évalue "à moins de 2.000" les lecteurs réguliers de corse.

Optimiste, il veut croire que, si la langue est menacée, "rien n'est perdu". "On a encore tous les éléments pour la faire +spampilullà+... Je n'ai pas le mot français, ça veut dire fleurir à nouveau" en corse.

Marceddu Jureczek dans le collège Laetitia à Ajaccio le 17 janvier 2019

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