Battisti en Italie, victoire en trompe-l'oeil pour Bolsonaro

Battisti en Italie, victoire en trompe-l'oeil pour Bolsonaro

Publié le :

Lundi 14 Janvier 2019 - 16:37

Mise à jour :

Lundi 14 Janvier 2019 - 17:36
© Alberto PIZZOLI / AFP
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Par Louis GENOT - Rio de Janeiro (AFP)

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La capture et le rapatriement vers l'Italie de l'ex-activiste gauchiste Cesare Battisti ont été salués par des tweets triomphalistes des deux gouvernements d'extrême droite à Rome et Brasilia. Pourtant, pour Jair Bolsonaro, il s'agit d'une victoire en trompe-l'oeil, selon les analystes.

Le nouveau président brésilien rêvait de livrer lui-même aux autorités italiennes celui qu'il a qualifié d'"assassin déguisé en réfugié politique".

Il a félicité dimanche sur Twitter les responsables de la capture, affirmant que "justice sera faite", mais sans même mentionner les autorités boliviennes.

Pour lui, le fait que Cesare Battisti ait fui en Bolivie au nez et à la barbe de la police brésilienne pour être finalement arrêté dans le pays voisin est un camouflet.

D'autant plus que la Bolive est dirigée depuis 2006 par le président de gauche Evo Morales, qui avait noué des relations étroites avec l'ex-président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva (2003-2010), aujourd'hui en prison pour corruption et leader d'une gauche honnie par Bolsonaro.

- "Coup manqué" -

"L'affaire Battisti est une humiliation totale", estime l'éditorialiste Leandro Colon lundi dans le journal de référence Folha de S.Paulo.

"Après avoir abrité un terroriste, le Brésil n'a pas empêché sa fuite du pays et a dû avaler son expulsion par le voisin", ajoute-t-il.

Pour Gaspard Estrada, spécialiste de l'Amérique latine à Sciences Po, cette victoire n’est pas à l’origine celle des autorités brésiliennes mais boliviennes.

"C'est en quelque sorte un coup manqué pour Bolsonaro, qui a été privé d'une photo de Battisti sur le territoire brésilien", observe M. Estrada.

Pourtant, le gouvernement Bolsonaro a fait des pieds et des mains pour que l'Italien repasse par le Brésil avant d'être ramené à Rome.

Éminence grise du nouveau président, le ministre du Cabinet de Sécurité institutionnelle Augusto Heleno avait même annoncé dimanche à la mi-journée qu'un avion de la police fédérale brésilienne avait décollé pour aller le chercher en Bolivie et le ramener au Brésil.

Mais peu après, les gouvernements d'Italie et de Bolivie annonçaient que l'Italien partirait directement de Santa Cruz (est de la Bolivie) pour Rome.

Brasilia ne s'est manifesté à nouveau que plusieurs heures plus tard, peu avant que le captif n'embarque à destination de l'Italie, en estimant que "l'important, c'est que Cesare Battisti réponde des graves crimes qu'il a commis".

Pour le journal Estado de S.Paulo, ce voyage sans escale représente une "frustration" pour Jair Bolsonaro, qui souhaitait "tenir sa promesse de campagne" en livrant Battisti lui-même aux Italiens.

Une des hypothèses prévues par le gouvernement brésilien était même que l'ex-militant d'extrême gauche fasse un crochet par la capitale Brasilia, où M. Bolsonaro a pris ses fonctions le 1er janvier.

"Le Planalto (palais présidentiel) n'a pas eu son trophée", a conclu l'éditorialiste Leonardo Cavalcanti, du Correio Braziliense.

"Le gouvernement italien a cherché à éviter tout passage de Battisti par le territoire brésilien", explique Gaspard Estrada.

"Il a eu la volonté de le rapatrier au plus vite, pour éviter tout problème sur le territoire brésilien sur le plan politique ou juridique qui entraverait une extradition", selon l'expert de Sciences Po.

- "Petit cadeau" -

La présidence du Brésil a tout de même révélé dans un communiqué que l'homme fort du gouvernement italien Matteo Salvini avait tenu à remercier Jair Bolsonaro lundi matin par téléphone, insistant sur le fait que "sans l'intervention (du président brésilien), l'extradition ne se serait pas concrétisée".

Même si, techniquement, c'est bien son prédécesseur Michel Temer qui a signé l'acte d'extradition à la mi-décembre, l'élection du président d'extrême droite fin octobre a changé la donne.

En 2010, Cesare Battisti avait bénéficié d'une décision du président de gauche Luiz Inacio Lula da Silva, du Parti des Travailleurs (PT), qui avait bloqué son extradition vers l'Italie pourtant autorisée par la Cour suprême.

Jair Bolsonaro n'a cessé de clamer dès la campagne électorale son intention de le livrer aux autorités italiennes et un juge de cette même Cour suprême a fini par ordonner son arrestation le 13 décembre.

Malgré tout, le "petit cadeau" promis aux Italiens via Twitter par le fils du président brésilien, le député Eduardo Bolsonaro, a filé entre les doigts des autorités brésiliennes.

Un article de Folha de S.Paulo raconte comment le fugitif Cesare Battisti a "dribblé" la police, qui l'a recherché à plusieurs adresses, y compris dans des ambassades, et même dans un bateau sur l'Amazone.

L'ancien militant communiste italien Cesare Battisti (C) de retour à Rome le 14 janvier 2019


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