Après un naufrage meurtrier, Mossoul endeuillée veut la démission des "corrompus"

Après un naufrage meurtrier, Mossoul endeuillée veut la démission des "corrompus"

Publié le :

Vendredi 22 Mars 2019 - 11:33

Mise à jour :

Vendredi 22 Mars 2019 - 19:10
© Waleed AL-KHALED / AFP
PARTAGER :

Par Raad AL-JAMMAS - Mossoul (Irak) (AFP)

-A +A

"Démission", "Non à la corruption" ou encore "Rendez des comptes": à Mossoul, la foule endeuillée crie sa colère vendredi contre entrepreneurs et hommes politiques irakiens après la mort de 100 personnes dans le naufrage d'un bac sur le Tigre.

Les victimes, en majorité des femmes et des enfants, célébraient jeudi le Nouvel An kurde et la Fête des Mères, quand le bac surchargé sur lequel elles devaient rejoindre un parc de loisirs s'est retourné, les engloutissant dans les flots.

Abou Salem est revenu vendredi sur la rive du fleuve qui a emporté la veille sa femme et leurs deux enfants, dans l'accident le plus meurtrier en Irak depuis des années.

Après la prière aux défunts organisée dans tout le pays au deuxième jour de deuil national, il s'emporte: "Les gestionnaires du parc (de loisir) sont des criminels".

Ce sont eux qui gèrent les traversées en bac dans la grande ville du nord. "Je veux qu'ils payent et je resterai ici jusqu'à ce que ce soit fait", clame cet Irakien de 50 ans, au milieu d'une foule criant son désespoir.

Dès jeudi, un responsable des services de sécurité de la ville expliquait à l'AFP que l'accident résultait de la conjonction entre surcharge du bateau et haut niveau du Tigre en raison de récentes pluies.

- "La corruption nous tue" -

A Mossoul, meurtrie par trois ans d'occupation jihadiste et par les combats pour chasser le groupe Etat islamique (EI), la foule tempête aujourd'hui contre ce qu'elle dénonce comme un nouvel exemple des maux chroniques du pays: corruption et incurie.

En Irak, 12e pays le plus corrompu au monde, la corruption a coûté 194 milliards d'euros en quinze ans, selon le Parlement, soit deux fois le budget de l'Etat.

"La corruption nous tue", "Nous ne nous tairons pas", scandent les habitants alors que pour les rescapés, beaucoup trop de personnes étaient à bord et elles n'auraient pas dû être autorisées à monter si nombreuses.

Si rien n'est fait pour faire cesser les passe-droits accordées à certains entrepreneurs et mettre le holà aux installations ouvertes au public sans règles de sécurité strictes et appliquées, "d'autres accidents arriveront", insiste Abou Salem.

Pour éviter une nouvelle tragédie, "il faut remplacer immédiatement les responsables de la province et leur faire rendre des comptes", s'emporte Chaïmaa Mahmoud qui a perdu la veille un cousin et une amie.

Autour d'elle, des cris résonnent: "Démissionne!", "Dégage!", crient des proches de victimes au gouverneur provincial, reparti sous les jets de briques sur sa voiture.

En soirée, le Premier ministre Adel Abdel Mahdi a annoncé qu'un comité avait été formé pour gérer la crise, comprenant les hauts gradés de la province de Ninive, dont Mossoul est le chef-lieu, mais excluant le gouverneur.

Ce comité a les "pouvoirs exécutifs" pour "faire aboutir l'enquête au plus vite, punir les responsables et décider des dédommagements".

- Abandon -

Les responsables locaux, poursuit Chaïmaa Mahmoud, 25 ans, doivent payer pour "l'abandon" de cette région qui continue de subir "la corruption ayant permis à un bateau de naviguer alors qu'il ne répond à aucune norme de sécurité".

Qoussaï Abbas, député de la province de Ninive, pointe lui aussi un responsable: "la corruption administrative", qui permet à des sociétés privées de fonctionner sans respecter les règles de sécurité.

"Il faut pointer la responsabilité des manquements de la gestion du parc de loisirs", poursuit-il, alors que la justice a déjà délivré des mandats d'arrêt contre les propriétaires du bateau et du complexe touristique.

Ces dernières années, des responsables de nombreux scandales financiers ou sanitaires en Irak avaient réussi à fuir le pays.

Le président de la République Barham Saleh, sur place dans la matinée, a lui aussi accusé "la corruption et la mauvaise gestion", de même que le chef religieux de la plupart des chiites du pays, le grand ayatollah Ali Sistani.

Dans son sermon ce vendredi, il a dénoncé "la corruption" et le fait que "les autorités de surveillance ne font pas leur travail".

Pendant ce temps, les corps repêchés dans les eaux du Tigre, parfois à plusieurs dizaines de kilomètres de là en raison du courant, continuent d'arriver à la morgue de la ville.

De nombreuses familles ont déjà enterré leurs proches à Mossoul, mais certains corps n'ont toujours pas été identifiés.

Le pape François, l'Union européenne et plusieurs capitales arabes ont envoyé leurs condoléances à l'Irak.

Mais pour Chaïmaa, en deuil à Mossoul, "les responsables viennent aujourd'hui, uniquement pour être vus dans les médias".

"Ils font des promesses mais rien ne change".

Le corps d'une des victimes du naufrage qui a fait 100 morts à Mossoul en Irak arrive à la morgue, le 22 mars 2019


Commentaires

-