Des dirigeants de Ford Argentine accusés de complicité avec la dictature

Des dirigeants de Ford Argentine accusés de complicité avec la dictature

Publié le :

Lundi 17 Septembre 2018 - 06:45

Mise à jour :

Lundi 17 Septembre 2018 - 08:38
© EITAN ABRAMOVICH / AFP/Archives
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Par Nina NEGRON - Buenos Aires (AFP)

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Ils étaient ouvriers, délégués syndicaux de l'usine Ford en Argentine. Après le coup d'Etat militaire de 1976 ils ont été torturés et emprisonnés pendant deux ans. Aujourd'hui les dirigeants de l'usine sont sur le banc des accusés.

Plus de quarante ans après, Pedro Troiani et Carlos Propato relatent devant le juge comment se sont déroulées leur arrestation et les séances de tortures au sein même de l'usine argentine de la marque américaine.

En 1976, la répression militaire était féroce et des cas semblables sont survenus dans d'autres usines, comme Mercedes, Renault et Fiat. Pour l'heure, seul les ex-dirigeants de Ford sont traduits devant la justice depuis décembre 2017.

La procédure judiciaire ne vise pas l'entreprise, mais deux de ses anciens dirigeants, de nationalité argentine, Héctor Sibilla et Pedro Muller, qui n'assistent pas aux audiences.

Sollicités par l'AFP, leurs avocats ont refusé de s'exprimer.

Les victimes souhaitent cependant démontrer la complicité de Ford avec la dictature militaire, qui a duré de 1976 à 1983, faisant 30.000 disparus.

- La sinistre Ford Falcon -

"Sans la participation des civils, et de ces entreprises, ce coup d'Etat n'aurait pas réussi. Ces gens ont collaboré, les entreprises ont fourni des véhicules, des aliments, de l'essence", accuse Pedro Troiani, une des victimes dont la plainte est à l'origine du procès.

Dans la localité de General Pacheco, 40 km au nord de Buenos Aires, l'usine Ford est toujours au même endroit.

"Ils ont collaboré. Les Ford Falcon utilisées durant la répression, je les ai peintes", dit Carlos Propato en référence à ces berlines au coffre volumineux, de sinistre réputation, très prisées des militaires car elles permettaient de transporter des personnes enlevées ou des cadavres.

Pedro Troiani comme Carlos Propato assurent qu'ils n'étaient pas engagés politiquement, et que s'ils ont été arrêtés, c'est dû à leur engagement syndical.

Dans l'usine Ford, 24 des 100 délégués syndicaux ont été interpelés sur leur poste de travail.

Des détachements militaires s'étaient même installées dans l'usine de General Pacheco et les soldats déjeunaient dans le réfectoire, selon le témoignage des ouvriers.

- L'armée à l'usine -

"Ils m'ont trimballé dans toute l'usine, menottes aux poings, comme pour dire: +regardez ce qui peut vous arriver+. Les camarades leur jetaient des vis", se souvient Troiani en marge d'une audience du procès.

Il raconte que lui et les autres suspects étaient torturés pendant des heures, un sac plastique transparent sur la tête, qu'il avait réussi à percer, après avoir été au bord de l'asphyxie.

De là, ils étaient conduits au commissariat de Tigre, autre ville de la banlieue de Buenos Aires, temporairement, avant d'être transférés vers d'autres centres de détention.

Un militaire, Santiago Riveros, fait également partie des accusés au procès des deux ex-dirigeants de Ford.

L'historienne Victoria Basualdo indique qu'au milieu de l'effervescence des années 1970, l'action syndicale "était une préoccupation centrale aussi bien pour l'armée que pour la direction des entreprises".

Cela explique "le degré de répression sur le lieu de travail, la mobilisation d'hommes armés dans de nombreuses usines" dès la prise du pouvoir par la junte militaire.

En Amérique latine, c'est en Argentine que les procès des responsables de la dictature sont allés le plus loin. Des centaines de militaires de haut rang ont été jugés et emprisonnés.

"En 1983, se souvient Troiani, du retour à la démocratie, avec Raúl Alfonsín (1983-1989), il y a eu les premiers procès, et on a commencé à nous réunir et à nous demander: +pourquoi cela nous est-il arrivé? Et on a compris que la justice pourrait être rendue".

Aujourd'hui, seuls 13 des anciens délégués syndicaux sont encore en vie.

Des dizaines de témoins se sont succédé à la barre du tribunal de San Martin. Le verdict est attendu fin 2018 ou début 2019.

Pour Pedro Troiani, ce procès doit avoir valeur d'exemple. "Nous voulons qu'ils assument leurs responsabilités et que ce procès fasse jurisprudence pour les camarades d'autres usines".

Carlos Propato (g) et Pedro Troiani, anciens ouvriers de l'usine argentine Ford à General Pacheco, lors d'une interview avec l'AFP le 16 mars 2018 à Buenos Aires


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