Qatar: le spleen des travailleurs migrants à quatre ans du Mondial

Qatar: le spleen des travailleurs migrants à quatre ans du Mondial

Publié le :

Mercredi 21 Novembre 2018 - 09:27

Mise à jour :

Mercredi 21 Novembre 2018 - 11:02
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Par David HARDING - Doha (AFP)

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Ojor et Raju, deux tailleurs de pierre, sont en pause déjeuner. Ils sont assis sur un trottoir près d'un beau bâtiment de Doha qu'ils ont aidé à construire, et ressassent leur expérience au Qatar à quatre ans du Mondial de 2022.

"J'ai fait une erreur en venant ici", dit Ojor, 22 ans, originaire du Népal. "J'ai tellement emprunté à la banque (pour les frais de recrutement) que je n'ai plus rien".

Raju, un Bangladais de 39 ans, vêtu d'une salopette bleue, est d'accord. Tous deux gagnent le salaire minimum mensuel de 750 riyals qataris (180 euros).

"Je ne reviendrai plus jamais", dit-il doucement en évoquant, sourire aux lèvres, la fin de son contrat dans quelques mois.

- Critique et réforme -

Depuis que Sepp Blatter, ancien patron de la Fifa, a annoncé que le Qatar accueillerait la Coupe du Monde de football 2022, le pays a été placé sous la loupe.

Le sort du grand nombre de travailleurs migrants, dont beaucoup viennent d'Asie, retient particulièrement l'attention.

Ces travailleurs sont venus gonfler la population du Qatar qui est passée de 1,63 million d'âmes lorsque M. Blatter avait fait son annonce le 2 décembre 2010 à 2,74 millions actuellement.

Les syndicats, les défenseurs des droits de l'Homme et, plus récemment, l'Organisation internationale du travail (OIT) de l'ONU se sont associés pour mettre le Qatar sur la sellette à propos de son système de "Kafala", ou parrainage, qui met les travailleurs étrangers à la merci de leurs employeurs.

Une querelle internationale a éclaté au sujet du nombre de personnes tuées sur les chantiers du Mondial, plus de 1.200 selon une estimation. Un chiffre vigoureusement rejeté par le Comité d'organisation.

Doha a été contrainte à des réformes telles que le salaire minimum, la protection salariale et l'abolition partielle du visa de sortie qui obligeait les travailleurs migrants à obtenir l'autorisation de leurs patrons pour pouvoir quitter le pays.

Plus de 12.000 travailleurs employés sur des chantiers du Mondial devraient bénéficier du remboursement de 52 millions de riyals pour avoir été contraints de payer des frais de recrutement illégaux pour venir au Qatar, a déclaré le Comité d'organisation.

Cette semaine, l'OIT a salué les réformes introduites au Qatar.

Les preuves de l'incroyable transformation du Qatar, alimentée par les énormes revenus gaziers, sont partout: stades, routes, chemins de fer, hôtels, centres commerciaux, ponts et le complexe résidentiel et de bureaux où Ojor et Raju travaillent.

- Un mirage -

Cependant, la Coupe du Monde, qui commence dans exactement quatre ans, le 21 novembre 2022, apparait comme un mirage pour les tailleurs de pierre et leurs camarades, dont certains portent des maillots d'équipe comme Chelsea sous leur bleu de travail.

"Je m'attendais à ce que la Coupe du Monde m'assure une bonne sécurité de l'emploi", explique Mukesh, un Népalais de 23 ans. "Mais on nous a dit que d'ici 2021, personne ne restera ici".

Il travaille 10 heures par jour, gagne trois riyals l'heure pour les heures supplémentaires et ne regrette pas d'être dans le Golfe.

"Nous ne faisions rien chez nous, ici nous gagnons de l'argent", dit-il.

Fan de football, il veut voir son héros Cristiano Ronaldo en 2022 et rêve de soutenir le Portugal.

"Mais je ne pense pas qu'il soit possible pour les travailleurs de voir les matches", dit-il en souriant.

Peu de travailleurs avouent ne pas être au courant des campagnes internationales qui ont été menées en leur nom. Et ceux qui sont au Qatar depuis un certain temps affirment que ces campagnes n'ont guère changé leurs conditions de vie au quotidien.

Ils se plaignent d'être mal payés, de ne pas être payés à temps et du coût de la vie.

Arnold, un Philippin, au Qatar depuis 2009 estime que "neuf ans, c'est assez".

L'un de ceux qui étaient au courant des campagnes syndicales est Prince, un agent de sécurité nigérian.

"Je veux épargner pour aller aux États-Unis", dit le jeune homme de 31 ans.

"Je n'aime pas la vie que je mène ici, je fais la même chose tous les jours, c'est dur et il n'y a pas de fêtes ou quoi que ce soit".

"Nous n'avons pas le droit de faire quoi que ce soit ici", déplore-t-il.

Des travailleurs sur un chantier de construction du Khalifa International Stadium à Doha, le 18 novembre 2018


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