Recruter des réfugiés, le pari d'entreprises japonaises face à la pénurie de bras

Recruter des réfugiés, le pari d'entreprises japonaises face à la pénurie de bras

Publié le :

Vendredi 23 Mars 2018 - 15:55

Mise à jour :

Vendredi 23 Mars 2018 - 15:58
© KAZUHIRO NOGI / AFP
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Par Anne BEADE - Tokyo (AFP)

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Ils se sont mis sur leur "31" pour l'occasion. Une dizaine de réfugiés face à trois employeurs japonais: l'événement, organisé cette semaine à Tokyo, témoigne de l'intérêt croissant du monde de l'entreprise envers les étrangers, pour pallier le manque de bras.

Dans un anglais sommaire, Kenichi Osaka brosse en quelques lignes un portrait de son entreprise d'assemblage de panneaux d'isolation thermique, Dairyu, devant une assistance attentive, composée d'une majorité d'Africains, avant de mener des entretiens personnalisés d'une dizaine de minutes.

Salaire de 813 yens de l'heure (6,20 euros), logement payé, trois semaines de vacances par an et une couverture sociale, il détaille les conditions de travail et ses exigences, résumées en un triptyque: "Respecter les règles et votre parole, essayer de rester positif, chercher à être le meilleur".

"Nous voudrions recruter des réfugiés car nous ne trouvons pas assez de main-d'oeuvre au Japon", explique M. Osaka à l'AFP. Le taux de chômage dans le grisonnant archipel est au plus bas depuis 25 ans (2,4% en janvier) et le nombre d'offres dépasse de loin les demandes (159 pour 100), selon les dernières statistiques officielles.

Sa société a commencé à embaucher des étrangers venus d'Asie il y a dix ans, mais c'est la première fois qu'il élargit ses horizons aux réfugiés. Il espère d'eux "de nouvelles idées qui ne viendraient pas à l'esprit des Japonais", même s'il a conscience des difficultés.

L'usine se trouve dans la région rurale de Shiga (ouest) et "nos employés n'ont jamais vu de Noirs", avoue-t-il.

- 20 réfugiés en 2017 -

Si le Japon, nation insulaire, s'ouvre lentement à l'immigration par la force des choses, le gouvernement reste très méfiant à l'égard des réfugiés. Il n'en a accueilli que 20 en 2017 sur près de 20.000 dossiers déposés: la plupart postulent pour des raisons économiques, arguent les autorités.

Le statut n'est accordé qu'à ceux qui ont apporté la preuve de persécutions, alors que de nombreuses personnes fuient leur pays par peur, relèvent des spécialistes de ces questions.

Parmi les participants à ce salon de l'emploi organisé par l'Association japonaise des réfugiés (JAR), un demandeur d'asile, arrivé à Tokyo en mai 2017, raconte l'insupportable attente. "Cela pourrait prendre quatre ans avant d'obtenir une réponse. Ils devraient accélérer le processus, j'en ai mal à la tête", dit sous couvert d'anonymat l'élégant homme en chemise blanche, qui a laissé sa famille au pays.

En attendant, il recherche activement un travail mais se heurte à la barrière linguistique. Grâce aux contacts noués ce jour-là, il espère décrocher un poste d'agent de nettoyage dans un hôtel après un précédent échec pour cause de salaire trop bas.

"On nous rapporte souvent que les réfugiés sont traités très différemment des Japonais en termes de rémunération et d'aides", confirme Eri Ishikawa, présidente du conseil d'administration de la JAR. "Ils sont plus vulnérables et susceptibles d'être exploités."

"De nombreuses entreprises nous contactent en raison de la pénurie de main-d'oeuvre, mais recruter des réfugiés pour ce seul motif ne peut fonctionner", prévient-elle, soulignant que son association prend soin de sonder "les motivations" réelles des sociétés avant de les convier à l'événement.

- L'exemple d'Uniqlo -

Mme Ishikawa salue l'exemple du géant Fast Retailing, connu pour sa griffe de vêtements Uniqlo, dont le PDG Tadashi Yanai est très actif sur le sujet. Outre un programme de recyclage des habits usagés à destination des réfugiés dans le monde, le groupe a démarré en 2011 un projet pour en embaucher dans ses magasins.

Aujourd'hui il en emploie 46 au Japon et organise des séminaires pour "partager son expérience et éveiller une prise de conscience" au sein d'autres entreprises, sans cacher les défis que cela représente, explique Kurumi Shindo, du département développement durable d'Uniqlo.

"Il faut leur apporter un soutien pendant les premiers mois, leur enseigner les valeurs de l'entreprise, la langue et la culture", dit-elle.

Cing, qui a fui en 2008 la Birmanie pour des raisons politiques, a enchaîné les petits boulots pendant cinq ans, à la plonge puis comme serveuse dans des restaurants, avant d'entrer chez Uniqlo.

Les débuts ont été "compliqués", en particulier pour se familiariser avec les différents niveaux de langage utilisés au Japon selon qu'on s'adresse à ses collègues ou à un client, raconte la jeune femme de 31 ans, qui s'exprime aujourd'hui bien en japonais et fait figure de référence auprès des nouveaux venus.

Ce travail, elle en est fière. "Mes amis sont impressionnés par le chemin que j'ai parcouru", sourit-elle, en se prenant à rêver de participer un jour aux premiers pas d'Uniqlo en Birmanie.

Un recruteur japonais s'entretient avec un réfugié venu d'Afrique le 19 mars 2018 lors d'un salon de l'emploi organisé par l'Association japonaise des réfugiés (JAR)


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