Après l'agression, la délicate reconstruction des victimes d'homophobie

Après l'agression, la délicate reconstruction des victimes d'homophobie

Publié le :

Jeudi 17 Janvier 2019 - 10:07

Mise à jour :

Jeudi 17 Janvier 2019 - 11:44
© MARTIN BUREAU / AFP
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Par Alexandre HIELARD - Paris (AFP)

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Accepter les traces laissées par les coups, décupler sa vigilance en public, consulter un psy, de préférence gay-friendly: les agressions homophobes infligent à leurs victimes, visées dans "leur façon de vivre", un traumatisme dont les effets peuvent s'installer dans la durée.

En avril 2013, son visage tuméfié posté sur Facebook et accompagné du message "Voici le visage de l'homophobie", avait été abondamment relayé par les médias, en plein débat sur le mariage pour tous.

"C'est la meilleure décision que j'ai jamais pu prendre", juge le documentariste Wilfred de Bruijn, agressé à Paris avec son compagnon. "C'était une façon de revendiquer ce visage, d'être plus visible que jamais avant".

"Pendant un jour ou deux", il recouvre les miroirs de son appartement, mais assez rapidement le traumatisme s'estompe: "la médiatisation de l'affaire, la volonté d'être fort et le procès à venir" l'ont anesthésié.

Deux semaines plus tard, il retourne en taxi dans le quartier de son agression: "je ne voulais pas me laisser intimider, même si je flippais, je tremblais". Dans la foulée, il prend rendez-vous avec un psychiatre mais n'ira pas au-delà de trois consultations: "j'allais bien, j'étais fier".

"En médiatisant, on régule ses émotions par l'action, et on vire l'anxiété. C'était une réaction très saine, à la fois militante et thérapeutique", analyse le psychiatre Bruno Boniface, qui reçoit de nombreux patients LGBT.

Aujourd'hui, pourtant, la page n'est pas tournée et Wilfred est retourné en septembre voir un spécialiste: "je ne me suis rendu compte des effets néfastes de mon agression que trois ou quatre ans plus tard".

Devenu "extrêmement peureux et nerveux", il "traverse la rue" dès qu'il croise un groupe de plusieurs hommes ou est pris d'une "envie de courir" s'il se retrouve seul le soir dans un lieu désert.

- "Seconde agression" -

Son histoire a durablement marqué la communauté LGBT. C'est à lui qu'Arnaud Gagnoud, agressé en septembre à la sortie d'un théâtre à Paris, a pensé avant d'exposer à son tour son visage abîmé sur les réseaux sociaux, suivi par d'autres victimes après une série d'actes homophobes à l'automne.

Fin octobre, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner avait indiqué que les plaintes pour homophobie avaient augmenté de 15% entre janvier et septembre 2018 par rapport à la même période en 2017, avec 262 faits constatés.

Arnaud et son compagnon ne se sont "pas tenu la main en public" pendant quelques semaines, mais ont décidé ensuite "de ne plus se cacher, de vivre comme avant". Au prix d'une "vigilance décuplée", d'autant que plusieurs de leurs agresseurs sont encore dans la nature.

Il est suivi depuis quelques semaines par une psychologue. "Je n'en ressentais pas le besoin au début. Mais un matin, face à la glace, j'ai pris conscience que je verrai toute ma vie cette cicatrice dans le sourcil, comme un rappel: +attention, ce que tu es peut énerver des gens au point de te faire du mal+", explique-t-il.

Marie, agressée en février à Pontoise (Val d'Oise) avec sa copine Laurie (prénoms modifiés), a aussi ressenti le besoin de retourner voir sa psy. "Je me suis demandé: +est-ce que c'est bien d'être avec une fille+?, +est-ce que j'ai le droit d'être moi-même" ?

"Il y a une spécificité de l'agression homophobe, différente de l'agression pour un vol ou même de l'agression raciste, observe Bruno Boniface. On ne vous agresse pas pour ce que vous avez, ou ce que vous êtes, mais pour votre façon de vivre."

Certaines victimes hésitent avant de pousser la porte d'un professionnel. "Certains psys peuvent avoir des réactions critiques vis à vis de l'orientation sexuelle des patients", explique le psychanalyste Marc Antoine Bourdeu, président de PsyGay.

Cette association regroupe une quarantaine de praticiens (psychologues, psychiatres, psychanalystes) spécialisés dans le suivi des personnes LGBT. "Quand ils viennent, ils savent qu'ils ne vont pas être jugés et sont plus à l'aise pour parler de leur sexualité", affirme M. Bourdeu.

Arnaud Gagnoud a trouvé sa spécialiste gay-friendly dans le carnet d'adresses de SOS Homophobie. "Ca m'a rassuré, confie-t-il. J'avais peur de tomber sur quelqu'un qui me dise que je l'avais bien cherché. D'avoir une seconde agression."

Wilfred de Bruijn (g) et son ami Olivier Couderc (c) arrivent avec leur avocate Caroline Mecary (d) au tribunal de Paris, le 6 mai 2014

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