Oubliés dans le désert syrien, les déplacés du camp de Rokbane

Oubliés dans le désert syrien, les déplacés du camp de Rokbane

Publié le :

Jeudi 25 Octobre 2018 - 09:52

Mise à jour :

Jeudi 25 Octobre 2018 - 09:54
© KHALIL MAZRAAWI / AFP/Archives
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Par Tony GAMAL-GABRIEL - Beyrouth (AFP)

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En plein désert, à la frontière entre la Syrie en guerre et la Jordanie, environ 50.000 personnes vivent dans des tentes ou des huttes de terre, avec une seule clinique et pas de couches pour bébés.

Le camp de Rokbane est surnommé "le camp de la mort", lâche Abou Nachouane, un Syrien qui a fui les combats dans la province de Homs, au centre de la Syrie. Depuis trois ans et demi, il vit avec sa famille dans ce lieu oublié.

Début octobre, deux nouveaux-nés sont décédés à Rokbane en raison du manque de soins: un bébé de cinq jours qui souffrait de septicémie et de malnutrition sévère, et une fillette de quatre mois, victime de septicémie et de déshydratation, selon l'Unicef.

Dans ce vaste camp de fortune installé au milieu d'un paysage aride du sud-est de la Syrie, les tentes faites de bâches s'alignent près de modestes cases de terre et n'offrent qu'une maigre protection face à la pluie et au froid, expliquent cinq habitants contactés par l'AFP.

"Les gens ont besoin de tout: de farine, de sucre, de riz, d'huile, de concentré de tomates, de légumes secs", énumère le quinquagénaire Abou Nachouane, joint via l'application WhatsApp.

Pour ces déplacés arrivés dès 2014 de Homs, de Palmyre (centre), voire même du nord-est de la Syrie, les pénuries de nourriture, de médicaments et de produits d'hygiène sont un cauchemar quotidien.

Face à cette misère, l'ONU a annoncé l'envoi imminent d'un convoi d'aides à Rokbane, en partenariat avec le Croissant-Rouge syrien.

- Bébés sans couches -

La dernière livraison de vivres et de médicaments remonte à janvier, il y a près de neuf mois. Car atteindre le camp relève d'un véritable parcours du combattant.

En juin 2016, après un attentat suicide de l'EI contre l'armée jordanienne, Amman a fermé sa frontière avec la Syrie à cet endroit et interdit temporairement l'acheminement de toute aide aux déplacés depuis son territoire.

Depuis, les autorités jordaniennes n'ont autorisé que quelques livraisons, sur demande de l'ONU. Fin 2017, pour ne pas être impliquées, elles ont même exigé que ces aides soient transférées aux déplacés de Rokbane directement depuis la Syrie.

Alors les familles comptent essentiellement sur les produits arrivant par voie de contrebande depuis les territoires du régime syrien, et vendue à prix d'or. Or, depuis quelques semaines, les restrictions aux barrages sont plus nombreuses et les marchandises n'arrivent presque plus, selon des déplacés.

"Certains utilisent des bouts de tissus à la place des couches ou donnent à leur nourrisson de l'eau avec du sucre ou du thé" en remplacement du lait, raconte Mahmoud Abou Salah, père d'une petite fille d'à peine deux mois.

Quant aux adultes, ils se nourrissent uniquement de pain, de riz et de boulgour, déplore ce trentenaire, instituteur et journaliste citoyen.

Il vit depuis bientôt trois ans dans ce camp, après avoir fui la localité de Chadadi, dans le nord-est syrien, alors sous contrôle du groupe jihadiste Etat islamique (EI).

Evoquant le prochain convoi de l'ONU, il réclame toutefois une solution durable: une réhabilitation du camp avec tous les services de base ou un transfert des déplacés vers un autre secteur.

- "Pas de médecins" -

Le camp se trouve dans une zone dite de "déconfliction" mise en place en Syrie autour de la base militaire d'Al-Tanaf, tenue par la coalition internationale antijihadistes dirigée par Washington, pour éviter les accrochages avec les forces loyales au régime syrien.

L'eau est fournie par la Jordanie voisine tandis que l'électricité est disponible par intermittence, grâce à des générateurs ou des panneaux solaires fournis par des contrebandiers.

Les services de santé sont précaires, malgré l'existence d'une clinique de l'ONU à un kilomètre de là, en territoire jordanien.

L'ONU a négocié un accord avec l'armée jordanienne pour autoriser les déplacés à s'y rendre sous encadrement, mais l'établissement ferme à 15H00 tous les jours, déplorent des habitants.

"Ces services sont très basiques", reconnaît un porte-parole du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA), David Swanson.

"Il n'y pas d'infrastructures médicales à Rokbane même", ajoute-t-il, expliquant que les cas les plus compliqués doivent être transférés vers des hôpitaux en Jordanie.

Selon quatre habitants contactés par l'AFP, ces transferts sont quasi-impossible à obtenir.

Dans le camp, de rares infirmeries de fortune montées par des déplacés avec les moyens du bord tentent de soulager les souffrances. Mais leurs services sont très primaires, témoignent les habitants.

"Il n'y a pas de médecins", déplore Abdel Fattah al-Khaled, directeur d'une école montée par les déplacés.

Même son de cloche chez Mohamed al-Khaledi, originaire de Palmyre, qui se sent oublié à Rokbane.

"C'est comme si on n'était pas sur cette planète", lâche ce père de dix enfants.

Des réfugiés du camp de Rokbane, à la frontière entre la Syrie en guerre et la Jordanie, se rendent dans une clinique de l'ONU, située du côté jordanien, le 1er mars 2017


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