L'opium, source de financement des insurgés
Etrange ironie du sort. En 2000, le gouvernement des Talibans, alors au pouvoir en Afghanistan, interdit la culture du pavot. La production chute à 200 tonnes en 2001, contre 3.300 l'année précédente. Le mollah Omar déclare alors à des journalistes allemands : «
A long terme, notre objectif est de nettoyer complétement l'Afghanistan de la drogue. »
Vient ensuite le 11 septembre 2001 et l'entrée en guerre de la coalition. Le régime des Talibans est renversé. Ceux-ci redeviennent des insurgés. Avec un manque permanent d'argent. La drogue redevient pour eux un grand moyen de financement.
Depuis le déclenchement de la guerre en Afghanistan, la production d'opium a ainsi augmenté dans les territoires du sud alors que le Nord l'a peu à peu abandonnée. Or, c'est au sud que les combats sont les plus acharnés et que les Talibans ont la plus grande emprise sur le territoire en offrant aux paysans cultivateurs d'opium leur protection et en menaçant les autres. En touchant une part de la manne financière que représentent les plantations, l'opium leur rapporterait ainsi plus de 400 millions de dollars par an.
Une politique anti-drogue hybride, entre chimie et éducation
Depuis qu'ils sont passés dans le camp des insurgés, cherchant à renverser le gouvernement soutenu par les coalisés, les Talibans ont donc revu leur politique vis à vis de la culture du pavot, obligeant l'Otan à intégrer ce paramètre dans sa stratégie de combat. Ainsi, la vaste offensive, lancée le 13 février 2010 contre le bastion de Marjah, dans la province du Helmand, visait surtout à déloger les Talibans d'une région devenue l'une des plus importantes productrices d'opium de la planète.
La politique est simple : couper la source de financement des Talibans afin de les affaiblir. Mais la stratégie occidentale oscille entre deux avis. Il y a la manière forte, défendue par les Américains : éradiquer les plantations, quitte à employer des moyens radicaux comme l'épandage de produits chimiques. Les Etats-Unis ont de l'expérience dans le domaine : la technique est la même que celle utilisée en Colombie.
Il y a également la manière douce, soutenue par les Européens et le gouvernement afghan de Hamid Karzaï : développer les cultures alternatives. C'est à dire permettre aux paysans de se reconvertir dans des cultures légales, notamment vivrières, comme le blé.
En effet, une mesure aussi radicale que l'épandage mettrait en péril toute l'économie d'un pays basée en grande partie, à 35% selon un rapport du Sénat en 2005, sur la culture du pavot. Quelque 1,6 million d'Afghans vivraient ainsi des retombées des plantations en 2009.
Pour l'heure, la politique anti-drogue des coalisés cumule les deux options. Le 3 mars 2010, le général MacChrystal annonçait ainsi une grande campagne de destruction des champs de pavot. Toutefois, celle-ci comportait trois phases : avertissement, prévention, et en dernier recours, éradication.
Une stratégie en échec dans des régions corrompues
Le succès de la politique anti-drogue n'est cependant pas éclatant. En effet, dans le sud du pays, selon les Nations Unies, 80% des villages confrontés à des mauvaises conditions de sécurité cultiveraient le pavot. Si, en mai 2010, l'ONUDC (Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime) annonçait que la moitié de la récolte afghane était détruite, ce n'était que suite à l'attaque d'un champignon inconnu. Un renfort naturel de poids qui ne cache pas les difficultés induites par le paysage politique du pays.
Le pouvoir central afghan, à qui les Nations Unies remettent peu à peu le pouvoir, n'exerce en effet une réelle influence qu'autour de Kaboul, la capitale. Ce sont donc les chefs de province qui contrôlent en grande partie le pays. Or, ceux-ci sont parfois réticents à appliquer les directives de la politique anti-drogue nationale.
Ils sont surtout soupçonnés de corruption, que ce soit au nord ou au sud, où l'influence des Talibans est forte. Détournement du financement, participation des « seigneurs de guerre » au trafic, pots de vin, les soupçons vont jusqu'à porter sur la police afghane anti-drogue, pourtant formée par la Drug Enforcement Administration (DEA) américaine, considérée comme le nec plus ultra en la matière.
Conséquence : les Nations Unies hésitent à transférer les compétences de cette politique au gouvernement afghan tant que les doutes ne seront pas écartés. Et l'audit publié en mars par le département d'état américain est loin d'aller dans ce sens. Selon lui, les forces de police afghane auraient reçu l'ordre de ne pas s'attaquer à certaines parcelles. Et pour cause, celles-ci appartiendraient à des proches de dignitaires du régime. Le nom d'Hamid Karzaï, le chef du gouvernement, est même fréquemment cité. Pour l'ONUDC, l'Afghanistan risquerait même à tout moment de basculer dans le club fermé des narco-états.