La Scala-Paris, le théâtre aux sept vies

La présidente du théâtre La Scala-Paris Melanie Biessy, le 30 mai 2018, sur le chantier de l'ancien music-hall qui va être transformé en théâtre - © JOEL SAGET / AFP


Il a été tour à tour le plus beau café-concert parisien fin de siècle, un théâtre de boulevard, un cinéma, un multiplexe pornographique, un lieu de drague et a même failli devenir le siège d'une église brésilienne.

C'est le parcours extraordinaire de la Scala-Paris qui va renaître de ses cendres le 11 septembre après environ 20 ans de fermeture. Son ambition : devenir le théâtre le plus moderne de Paris avec des artistes qui auront carte blanche pour concevoir la programmation.

Le nom pourrait faire croire à une franchise de la Scala de Milan mais il n'en est rien : c'était un music-hall célébrissime créé en 1873 par une veuve fortunée tombée amoureuse du théâtre italien.

"Ce qui est prodigieux dans l'histoire de ce lieu c'est qu'à chaque fois, quelqu'un a détruit intégralement ce qu'il y avait avant et inventé quelque chose qui était à la pointe de l'innovation", explique à l'AFP Frédéric Biessy, son directeur général.

C'est son rêve fou et celui de sa femme Mélanie, qui va insuffler une nouvelle vie au 13, Boulevard de Strasbourg (10e arrondissement), face au Comedia et au Théâtre Antoine.

"Ca ne m'intéresse pas de faire un théâtre de plus", explique à l'AFP M. Biessy, "tombé amoureux" du lieu que lui a fait découvrir l'artiste James Thierrée, petit-fils de Charlie Chaplin.

- Premier multiplexe porno -

Fin 19e siècle, la Scala était là où "il fallait passer si on voulait être consacré comme super-vedette" à Paris, explique Olivier Schmitt, conseiller artistique du projet. Mistinguett, Mayol, Fréhel ou Yvette Guilbert s'y sont produits.

"Avec la Première guerre mondiale vint la première vague des destructions et reconversions de théâtres parisiens et la Scala devient en 1915 un théâtre de boulevard où sont repris tous les succès de Feydeau", selon M. Schmitt qui va publier un livre en septembre sur le sujet.

Avec l'apparition du cinéma parlant dans les années 30, le théâtre se reconvertit et va offrir au fil des ans les meilleurs films français et américains en exclusivité.

Vers la fin des années 60, alors que le coeur économique de Paris se déplace vers l'ouest, le quartier d'affaires périclite.

Une décennie plus tard, la Scala devient le premier multiplexe pornographique avec cinq salles, 800 fauteuils, avec succès jusqu'à l'arrivée de la VHS, puis l'endroit attire prostitution et drogue.

En 1999, le dernier acquéreur fait sursauter la mairie de Paris : la plus grande église baptiste brésilienne, l'Eglise universelle du royaume de Dieu. Elle jettera l'éponge quand la Scala est classée lieu de culture.

L'endroit reste fermé jusqu'à son rachat en 2016 par le couple Biessy à 3,8 millions d'euros sur leurs deniers, Mélanie étant à la tête d'un fonds d'investissement lucratif.

- "Ephémère, caméléon" -

"Il y a une âme dans ce théâtre... reconstruire une salle comme ça en plein Paris, ça n'existe plus depuis le 19e siècle", s'enthousiasme M. Biessy, producteur indépendant depuis 30 ans.

Malgré un budget d'investissement de 19 millions, le couple n'a jamais hésité. "C'est une prise de risque énorme mais on risque aussi d'avoir un succès fou", rit-il.

Rassemblant toutes les disciplines, des arts plastiques à la musique contemporaine, le théâtre sera unique à Paris avec ses 220 panneaux acoustiques variables, un gradin rétractable et une jauge modulable de 550 places pouvant aller jusqu'à 750.

Le jongleur et acrobate Yoann Bourgeois, le metteur en scène Thomas Jolly ou encore la dramaturge Yasmina Reza sont parmi les dizaines d'artistes au rendez-vous pour la première saison.

"On a le sentiment que le système actuel est cloisonné, avec des directeurs de théâtre qui décident de tout", dit M. Biessy. "Ici, les artistes ont façonné eux-mêmes le lieu". L'architecture d'intérieur est signée Richard Peduzzi, collaborateur fétiche de Patrice Chéreau, et l'acoustique de Philippe Manoury.

M. Biessy envisage toutefois son projet comme "éphémère, caméléon".

"Ca ne sera pas la Scala si dans 50 ans, on ne casse pas tout pour refaire autre chose".


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