Richard Peduzzi, génie du décor au défi d'une nouvelle scène

Le sénographe Richard Peduzzi, à Paris, le 15 juin 2018. - © JOEL SAGET / AFP/Archives


Avec la mort en 2013 de son "alter ego", le grand metteur en scène Patrice Chéreau, Richard Peduzzi avait perdu le goût du travail. Mais le célèbre scénographe, créateur de décors avant-gardistes d'opéra et de théâtre, est de retour.

Le public parisien découvrira cette semaine la dernière œuvre de l'artiste français d'origine italienne: la scénographie de la Scala, ancien music-hall, théâtre de boulevard et multiplexe pornographique reconverti en théâtre ultramoderne, inauguré ce mardi.

"Cet endroit, c'est un rêve échoué au Boulevard de Strasbourg", sourit M. Peduzzi, dans un entretien à l'AFP.

Il a fallu son audace pour faire peindre tout le théâtre en bleu. Cette même hardiesse a marqué toute la carrière du scénographe de 75 ans qui, avec l'iconoclaste Chéreau, a révolutionné l'opéra moderne grâce notamment à la production du "Ring" de Wagner en 1976.

"C'était passionnant de réinventer un théâtre avec toute l'équipe", souligne M. Peduzzi à propos de la Scala, qui sera unique avec ses 220 panneaux acoustiques variables, son gradin rétractable et une jauge modulable (entre 550 et 750 places).

- "Perdu" -

Cette passion l'avait toutefois abandonné après la mort de Chéreau, rencontré alors qu'ils avaient la vingtaine. "Dans mon esprit, c'était un chaos absolument terrible. J'étais perdu", se souvient-il.

"Pendant très très longtemps, je ne voulais voir personne, je restais chez moi", confie le scénographe, qui perd deux ans plus tard un autre ami et collaborateur, le réalisateur et metteur en scène suisse Luc Bondy.

Fin 2015, il répond à l'appel de Frédéric Biessy, producteur, et de sa femme Mélanie, femme d'affaires, qui se lancent dans l'aventure folle de rouvrir la Scala -- qui n'a rien de commun avec son homonyme de Milan excepté le nom.

En visitant les lieux la première fois, il n'y avait que des gravats, des pigeons, des salles de ciné porno. Il repart peu convaincu, avant de revenir trois jours plus tard. "Ce théâtre, c'est une +cage de scène+ où on peut inventer tous ses rêves", dit-il.

Né à Argentan (Orne), son enfance est assombrie par le souvenir de sa mère emprisonnée. Ses décors -- souvent des masses verticales symbolisant les dangers qui guettent les personnages-- en seront marqués.

"Faire des décors de théâtre, pour moi, c'est une façon d'échapper à l'enfermement", racontera-t-il dans son livre "Là-bas, c'est dehors".

Le souvenir de Chéreau le hante encore. "Quand je dessine chez moi et j'ai envie de dire à Patrice +alors comment tu le trouves le dessin?+", dit-il.

- Le décor comme acteur -

Ensemble, ils ont ulcéré les puristes wagnériens avec un décor inspiré de la révolution industrielle pour le "Ring" à Bayreuth au lieu des casques ailés et peaux de bêtes traditionnels. La production récolta finalement une ovation de 45 minutes, l'une des plus longues de l'histoire moderne.

Le duo n'a pas été épargné par les critiques -- la production de l'opéra "Lulu" d'Alan Berg en 1979 a été qualifié par le New York Times de "vandalisme esthétique" -- mais au-delà de la controverse, la signature Chéreau-Peduzzi fascinait, au théâtre comme à l'opéra mais aussi au cinéma.

Les décors de "La reine Margot", le plus grand succès de Chéreau, sont également l'oeuvre de Peduzzi avec Olivier Radot.

"Patrice pouvait me parler de décors, moi de la mise en scène, ce mélange était notre monde", affirme M. Peduzzi.

Sa vision de la scénographie n'a pas changé: "le décor doit vivre, c'est lui-même un acteur qui participe à l'action".

Lui qui a donné ses lettres de noblesse au métier encore incompris de scénographe dit se battre encore pour cet art à part entière.

"Les mots italien +scenografo+ et anglais +set designer+ veulent dire décorateur de théâtre. En France, scénographe peut signifier décorer une expo ou aménager une fromagerie!", plaisante cet homme affable. "Un scénographe, ce n'est pas simplement un décorateur à qui un metteur en scène dit +là je veux trois portes, là une fenêtre."


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