Le Nobel de littérature 2018 reporté par l'Académie suédoise en ruines

La secrétaire perpétuelle de l'Académie suédoise démissionnaire Sara Danius à Stockholm, le 12 avril 2018 - © Jonas EKSTROMER / TT News Agency/AFP/Archives


Graal des romanciers, poètes et dramaturges depuis plus d'un siècle, le prix Nobel de littérature ne sera pas décerné cette année, victime de la déflagration #MeToo qui a fait imploser l'Académie suédoise.

Le tout-Stockholm littéraire bruissait de la rumeur, comme la chronique d'un désastre annoncé : le nom du lauréat du Nobel 2018 de littérature sera arrêté et dévoilé en même temps que le lauréat 2019, a fait savoir vendredi l'Académie suédoise dans un communiqué, une première en près de soixante-dix ans.

Protagonistes d'un mauvais roman, les académiciens doivent engager "un travail de réforme long et énergique", a expliqué Anders Olsson, son secrétaire perpétuel par intérim.

"Nous jugeons indispensable de nous donner du temps pour rétablir la confiance avant la désignation du prochain lauréat", a-t-il ajouté. "Et ce par respect tant pour les lauréats passés que pour les lauréats à venir".

Une décision saluée par la Fondation Nobel et son directeur, Lars Heikensten : "Cela montre que l'Académie suédoise est consciente de la gravité de la situation [et] a compris qu'il y avait un problème de confiance", a-t-il commenté pour l'AFP.

Créée en 1786 sur le modèle de l'Académie française, l'académie est plongée dans la tourmente depuis les révélations du mouvement #MeToo qui l'ont éclaboussée fin 2017 et s'est depuis déchirée sur la façon de traiter l'affaire.

Ces dernières semaines, six des 18 sages, dont la secrétaire perpétuelle en exercice Sara Danius -qualifiée de "pire" secrétaire depuis 1786 par l'un des membres-, ont annoncé abandonner leur fauteuil. Deux membres ne participaient déjà plus depuis longtemps à ses travaux, réduisant à dix le nombre des académiciens actifs.

Or selon les statuts de l'académie, au moins 12 membres actifs sur les 18 fauteuils sont nécessaires pour choisir un nouveau membre.

- Un Français au coeur du scandale -

Les raisons de la colère ? Les témoignages de 18 femmes reproduits dans le quotidien de référence Dagens Nyheter en novembre, en pleine campagne #MeToo, qui affirment avoir subi des violences ou avoir été victimes de harcèlement sexuel de la part d'un Français, Jean-Claude Arnault, marié à l'académicienne Katarina Frostenson, en retrait (elle ne peut, comme ses pairs, être remplacée de son vivant) depuis.

L'académie a immédiatement rompu tout lien avec M. Arnault et son centre culturel Forum couru de l'intelligentsia stockholmoise, qui a lui aussi dû mettre la clé sous la porte en raison du scandale.

Le parquet criminel de Stockholm a annoncé mi-mars qu'une partie de l'enquête préliminaire ouverte contre lui avait été classée sans suite pour cause de prescription ou faute de preuves. Il s'agit de viols et d'autres agressions présumés commis en 2013 et 2015. Les faits non classés n'ont pas été révélés.

Par la voix de son avocat, interrogé par l'AFP, Jean-Claude Arnault se dit innocent.

L'institution est également au coeur d'un conflit d'intérêts. Une enquête financière a été ouverte, liée au versement de généreux subsides au centre Forum, dont M. Arnault et son épouse étaient copropriétaires.

- Histoire tourmentée -

Pendant la crise #metoo, Kerstin Ekman, une académicienne en retrait depuis plusieurs années, avait comparé à une "secte" l'académie qui, en 2016, sombrait sous un déluge de critiques après l'attribution du Nobel au musicien américain Bob Dylan.

Avant l'édition 2018, l'attribution de la plus haute distinction littéraire du monde avait été reportée cinq fois depuis sa création en 1901.

En 1949 -date du précédent report-, l'Académie avait décidé de différer l'annonce du nom du lauréat, jugeant pour cette année-là qu'"aucune des candidatures ne répondait aux critères énoncés dans le testament d'Alfred Nobel". Un an plus tard, l'écrivain américain William Faulkner avait reçu les honneurs pour l'année 1949.

Le roi, qui est le parrain de l'institution, a par ailleurs annoncé mercredi une modification des statuts : ses membres, initialement élus à vie, pourront démissionner et ainsi être remplacés de leur vivant. En revanche, la nouvelle mesure n'a pas d'effet rétroactif.

La Fondation Nobel a par ailleurs déclaré envisager la possibilité de créer une commission spéciale pour régler les problèmes en cas de nouvelle crise à l'académie, une idée portée par quatre membres aujourd'hui démissionnaires de l'institution.

La précédente vague de démissions qui avait secoué la prestigieuse institution remontait à 1989 : trois de ses membres avaient alors décidé de laisser leur siège vide, furieux qu'elle ne soutienne pas publiquement le Britannique Salman Rushdie, condamné à mort par l'imam Khomeiny pour ses "Versets sataniques". Elle avait fini par dénoncer la fatwa 27 ans plus tard.


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