Dublin demande au pape de rendre justice aux victimes d'abus

Des touristes se prennent en photo avec une statue de cire représentant le pape François à Dublin, le 24 août 2018 - © Vincenzo PINTO / AFP


Le Premier ministre irlandais a appelé samedi le pape à agir pour rendre "justice" aux victimes d'abus commis par le clergé, François exprimant à ses côtés sa "honte" et sa "souffrance" face à "l'échec des autorités ecclésiastiques" pour affronter ces "crimes ignobles" dans le passé.

Le 24e voyage à l'étranger du pape intervient à un moment particulièrement périlleux pour l'Eglise catholique, ébranlée la semaine dernière par de sordides révélations d'abus sexuels anciens perpétrés aux Etats-Unis.

"Les blessures sont encore ouvertes et il y a beaucoup à faire pour que les victimes et les survivants obtiennent justice, vérité et guérison. Saint-Père, je vous demande d'utiliser votre position et votre influence pour que cela se fasse ici en Irlande et dans le monde entier", a lancé le Premier ministre irlandais Leo Varadkar lors d'une rencontre avec la société civile et politique irlandaise.

"Nous devons à présent veiller à ce que les paroles soient suivies par des actes", a-t-il insisté, ajoutant sa voix à celles de personnalités de l'Eglise et de victimes d'abus.

"Je vous demande d'écouter les victimes", a ajouté le Premier ministre, alors que le pape a promis de rencontrer des victimes irlandaises durant son court voyage de 36 heures.

Depuis 2002, plus de 14.500 personnes se sont déclarées victimes d'abus sexuels commis par des prêtres en Irlande. La hiérarchie de l'Église irlandaise est accusée d'avoir couvert des centaines de prêtres.

- 'Honte' et 'souffrance' -

Après avoir écouté avec gravité, le pape François a exprimé sa "honte" et sa "souffrance" face à "l'échec des autorités ecclésiastiques– évêques, supérieurs religieux, prêtres et autres – pour affronter de manière adéquate ces crimes ignobles" dans le passé.

Trente-neuf ans après la dernière visite d'un souverain pontife, le pape François est arrivé samedi matin en Irlande afin de clôturer la Rencontre mondiale des familles, mais il est surtout attendu sur le dossier des abus du clergé.

"Je ne peux que reconnaître le grave scandale causé en Irlande par les abus sur les mineurs de la part des membres de l'Église chargés de les protéger et de les éduquer", a commenté le pape.

Dans le même temps, le pape a défendu le rôle passé et présent de l'Eglise irlandaise pour la "promotion du bien des enfants".

L'occasion aussi d'encourager ce pays encore très catholique, mais de plus en plus sécularisé, à garder la foi.

"Je prie afin que l'Irlande, tandis qu’elle écoute la polyphonie du débat politico-social contemporain, n’oublie pas les vibrantes mélodies du message chrétien", a-t-il plaidé.

Le pape a aussi rappelé que "la famille est le ciment de la société", un bien qui doit être "promu et protégé par tous les moyens".

Signe que l'influence de l'Eglise recule en Irlande, le pays a légalisé en 2015 le mariage homosexuel, choisi un Premier ministre gay, M. Varadkar, en 2017, et libéralisé, en mai, l'avortement.

M. Varadkar n'a d'ailleurs pas ménagé le pape en lui indiquant que "les mariages ne fonctionnent pas toujours, que les femmes doivent prendre leurs propres décisions et que les familles se présentent sous de nombreuses formes, y compris celles dirigées par un grand-parent, un parent isolé ou des parents de même sexe ou des parents divorcés".

Le pape François, parfois dépeint comme un révolutionnaire en raison de son langage direct, défend l'idéal de la famille traditionnelle, composée d'un homme et d'une femme.

Il présidera samedi le Festival des familles, au stade Croke Park de Dublin, où sont attendues plus de 80.000 personnes, et célèbrera dimanche la messe de clôture de l'évènement au parc Phoenix de Dublin. Un demi-million de fidèles devraient y participer.

L'énorme scandale de pédophilie dans l'Etat américain de Pennsylvanie révélé la semaine dernière - plus de 300 "prêtres prédateurs" ayant commis des abus sur mille enfants - a incité lundi le pape à diffuser une lettre sans précédent aux 1,3 milliard de catholiques de la planète.

Il y reconnaît que l'Eglise n'a pas été à la hauteur et qu'elle a "négligé et abandonné les petits".

"La lettre du pape mentionne pour la première fois l'abus sexuel comme un crime", a salué auprès de l'AFP la septuagénaire irlandaise Marie Collins, victime à 13 ans d'abus sexuels d'un prêtre. "Mais elle ne donne aucune indication concrète sur ce que le pape souhaite réellement faire".

- 'Non au pape' -

En marge de la visite du souverain pontife, plusieurs contre-manifestations sont planifiées. Des milliers d'internautes irlandais ont appelé sur Facebook à "dire non au pape" en boycottant la messe de Phoenix Park.

En parallèle, une marche se déroulera dans les rues de Dublin, jusqu'au "Jardin du souvenir". A Thuam, dans l'ouest du pays, une veillée aura lieu en mémoire des 796 bébés décédés, entre 1925 et 1961, dans l'ancien foyer catholique des sœurs du Bon Secours et qui avaient été enterrés dans une fosse commune.

"La visite du pape est très pénible pour de nombreux survivants (d'abus). Elle réveille de vieilles émotions: honte, humiliation, désespoir, colère", a déclaré Maeve Lewis, la directrice de l'association One in Four, qui vient en aide aux victimes.


Voir la version optimisée mobile de cet article