Opération Tsukiji: rideau sur le marché tokyoïte, haro sur les rats

Un rat dans la zone du marché Tsukiji à Tokyo, qui doit bientôt fermer, le 30 août 2018 - © Kazuhiro NOGI / AFP


L'opération doit être sans pitié, minutieuse et silencieuse. A Tokyo, un escadron d'experts hautement qualifiés se prépare à exterminer des milliers de rats, prêts à profiter du déménagement du gigantesque marché de Tsukiji pour partir à l'assaut de la capitale.

Après 83 ans d'une vie bien remplie au rythme des touristiques ventes aux enchères de thon, Tsukiji, le plus important marché au monde de produits de la mer, fruits et légumes, va tirer sa révérence début octobre.

Le transfert vers le moderne site de Toyosu dans la baie de Tokyo, à 2,3 km de là, est sans précédent par son ampleur: en cinq jours, quelque 900 entreprises vont quitter les lieux. Sur leurs étals, 480 sortes de poissons, 270 variétés de fruits et légumes, pour un total de 3.000 tonnes de marchandises vendues quotidiennement et une recette journalière de 15 millions d'euros.

Or cet espace de 23 hectares abrite "non pas des milliers, mais des dizaines de milliers" de rats, appâtés par les restes de poissons et le labyrinthe d'égouts, selon Tatsuo Yabe, consultant spécialisé dans la dératisation.

- Tout un arsenal -

Des milliers de camions et chariots vont participer au déménagement qui va générer des tonnes de déchets, un festin pour les rongeurs qui peuplent les lieux.

"Ils vont probablement commencer à se déplacer en masse une fois qu'ils auront remarqué quelque chose d'inhabituel", explique un responsable de la ville de Tokyo chargé de l'opération anti-rats de Tsukiji. Mais "la véritable bataille débutera après la fermeture du marché", prévue le 6 octobre, assure-t-il.

Déjà les agents municipaux fourbissent leurs armes pour éviter que ces bestioles n'envahissent le quartier voisin de Ginza et ne sèment la terreur dans les boutiques de luxe et restaurants de renom.

Epaulés dans cette mission par des exterminateurs expérimentés, ils s'affairent à obstruer les sorties des divers tuyaux et égouts et à combler les moindres interstices dans les barrières.

Puis, quand viendra le moment des hostilités, ils érigeront une forteresse imprenable faite d'acier et haute de trois mètres autour de la zone. A l'intérieur de ce périmètre, ils avanceront masqués pour surprendre et attraper les rats, détaille le commandant des opérations s'exprimant sous couvert d'anonymat.

Afin de ne rien laisser au hasard, ils déploieront aussi 40.000 tôles recouvertes de glue, tout comme des pièges et 300 kg de poison.

- Chats et oiseaux -

Si, malgré tout, des nuisibles téméraires passent entre les mailles du filet, ils seront attendus au tournant par les propriétaires des bars et tables du coin, sur le qui-vive.

"C'est effrayant", confie l'un d'entre eux. "Certains de nos voisins nourrissent même des chats errants" dans l'espoir qu'ils tuent les rongeurs. "C'est pour vous dire à quel point on est sur nos gardes", raconte ce restaurateur de 56 ans.

Signe de la fébrilité des commerçants, une association du quartier a créé une équipe spéciale antirats l'an dernier, à l'affût du moindre mouvement suspect annonciateur d'une invasion de rongeurs.

"Nous appelons nos clients à être vigilants et à ne pas laisser les portes ouvertes parce que les rats d'égouts risquent de surgir dès que le déménagement commencera", prévient Kazuya Takahashi, employé d'une entreprise de dératisation.

Le marché, lui, défend sa réputation.

Hiroyasu Ito, un des patriarches des lieux, a connu l'époque où acheteurs et vendeurs communiquaient par télégramme.

Aujourd'hui président de l'association des grossistes, il est conscient "des nombreux problèmes" du vétuste et insalubre marché. "Les oiseaux volent à l'intérieur et des bestioles diverses comme les rats vont et viennent librement", reconnaît-il, tout en défendant l'hygiène des lieux.

- En huis clos -

Au cours des dernières décennies, des efforts sanitaires importants ont été réalisés, des inspecteurs vérifiant la sécurité des aliments tous les jours.

"Nous n'avons quasiment jamais eu de cas d'empoisonnement alimentaire. Nous en sommes fiers", lance le vétéran qui va désormais mettre le cap sur Toyosu.

Le complexe flambant neuf, deux fois plus grand que Tsukiji, est enfin prêt à recevoir ses nouveaux occupants après maints reports, en raison notamment des difficultés à éradiquer la pollution du sol sur lequel était érigé une usine à gaz.

"La plus grosse différence, c'est que Toyosu est un marché clos: l'ensemble des opérations de vente et d'achat se déroulent à l'intérieur des bâtiments", souligne Masataka Miyake, qui s'occupe des préparatifs pour la municipalité de Tokyo.

L'accès sera strictement contrôlé: l'ouverture de portes ou volets dotés de capteurs y met en branle une puissante soufflerie pour chasser d'éventuels intrus comme poussière, insectes ou autres animaux. Les rats n'auront a priori aucune chance d'envahir les lieux.


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