Bonheur en rayon

On ne voyait que le bonheur, le prix de la vie selon Grégoire Delacourt

"On ne voyait que le bonheur" est le quatrième roman de Grégoire Delacourt. - ©Bruno Charoy

Dans le foisonnement d’œuvres publiées à chaque rentrée, on peut relever cette année la sortie du dernier roman de Grégoire Delacourt, "On ne voyait que le bonheur" (Ed. J.C. Lattès). Un récit prenant, sur la descente aux enfers d’un homme, d’une famille, sur la lâcheté, sur le pardon.

Sur les photos de famille d’Antoine, "on ne voit pas mes larmes d’alors. (…) Le mal qui infusait alors. Le fauve qui se réveillait". Sur ces photos, "on ne voyait que le bonheur".    Un titre qui résonne comme "une menace, un danger", selon l’auteur, Grégoire Delacourt. C’est son quatrième roman, deux ans après le succès de La liste de mes envies (Ed. J.C. Lattès), porté à l’écran au printemps dernier par Didier Le Pêcheur (avec Mathilde Seigner). Puis l’an dernier de La première chose qu’on regarde, qui lui valut un petit contentieux avec Scarlett Johansson dont il avait utilisé le nom et l’image sans son autorisation.    Bombardé écrivain "populaire" ou "à succès", Grégoire Delacourt invite cette fois le lecteur à regarder derrière la peinture et le vernis pour y découvrir les réalités tragiques d’une famille, à travers les regards d’un enfant, d’un mari ou d’un père.   Père de famille à la dérive, fils d’un couple déchiré, frère d’une sœur brisée, Antoine gagne sa vie en estimant la valeur de celle des autres. Expert en assurance, il connaît le prix d’une cicatrice, d’un pied amputé, de la perte d’un enfant. C’est en s’interrogeant sur la valeur de la sienne qu’Antoine la raconte à travers des chapitres courts, des souvenirs, des petits évènements qui forgent une vie et une décision.    Les titres des premiers chapitres sont les montants d’un billet de train, d’un paquet de bonbon, d’un cercueil, comme si la valeur d’une vie se résumait à la valeur de ces choses. Ce style permet de mettre du concret dans des mots souvent galvaudés: "amour", "bonheur", "tristesse", et d’éviter de tomber dans l’introspection facile et lourde. Mais aussi d’alléger pour le lecteur l’exploration de ces thèmes peu réjouissants: "On peut écrire des horreurs de façon agréable et confortable pour les gens", a déclaré l’auteur sur France Inter.   Derrière l’illusion du bonheur, on découvre des mots crus, tranchants, mais qui dans la dépression du personnage sont les seuls justificatifs à l’effondrement de son existence. On y trouve des parents qui n’aiment pas assez leurs enfants, ou des enfants responsables d’une séparation, un fils qui a honte de son père. La lâcheté, les non-dits intériorisés du personnage nourrissent une colère enfouie qui doit finir par éclater, reste à savoir comment et contre qui.

Une fiction au goût de réel

Aspiré dans la vie d’Antoine, le lecteur est pris d’empathie pour ce personnage, pour ses souffrances, ce qui rendra d’autant plus intense la colère et le dédain qu’inspirera la violence de ses actes.    Si la lâcheté quotidienne est au centre de cette première partie, un peu longue, un peu cafardeuse, elle finit avec un coup de tonnerre qui donne un nouveau souffle au récit. Les deux parties suivantes nous confrontent avec sagacité à la rédemption et au pardon. Peut-on se pardonner soi-même ou pardonner aux autres les pires horreurs? Le malheur et la violence font-ils partie du bonheur? C’est en comprenant d’abord la détresse de cet homme qu’on peut comprendre comment il peut faire le ménage dans sa vie, que le vrai bonheur n’est pas celui auquel il aspire. Moralité un peu facile, mais habilement amenée.   Pour ce livre écrit à la première personne et dans la lignée de son premier ouvrage, L’écrivain de la famille (Ed. J.C. Lattès, 2011), Grégoire Delacourt s’inspire une nouvelle fois de sa propre vie, des paysages de son enfance dans le Nord, de sa relation avec son père, pour créer un cadre convaincant fait de détails qui sentent le vécu.   L’histoire est originale, les émotions universelles. Associé à l’écriture fluide de Grégoire Delacourt, cela fait que le livre se dévore. Certes les premières pages sont un peu déstabilisantes en raison des flash-back incessants entre la vie d’enfant et la vie d’adulte du narrateur. Mais cette architecture à laquelle on s’habitue vite illustre bien l’impact de l’enfance, sa valeur, sur le reste d’une vie.

 

On ne voyait que le bonheur   Editions J.C. Lattès   360 pages, 19 euros    

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