C'était dans "France-Soir"

Juin 1944, "Défense de la France" entretient la mobilisation

La Une de "Défense de la France" de juin 1944. - ©DR

En juin 1944, cinq mois avant la naissance de "France-Soir", son prédécesseur "Défense de la France", créé dans la clandestinité trois ans auparavant, ne s'intéresse pas au Débarquement de Normandie. Il se concentre sur les actions de la Résistance et entretient la mobilisation de ses militants.

Le 6 juin 1944, au moment du Débarquement, France-Soir n'existait pas encore. Le journal de Pierre Lazareff n'a publié son premier numéro que cinq mois plus tard, le 8 novembre 1944.

Mais le journal Défense de la France, sur lequel a été fondé France-Soir, oeuvrait déjà depuis trois ans pour entretenir la flamme de la Résistance.

Le journal avait été créé dans la clandestinité, le 14 juillet 1941, par deux jeunes étudiants de la Sorbonne, Robert Salmon et Philippe Viannay, âgés de 23 et 24 ans.

Deux semaines plus tard, le 30 juillet 1941, ils ont fait paraître, tiré dans les caves de la Sorbonne à 5.000 exemplaires, le premier numéro de Défense de la France. Le journal clandestin allait atteindre plus de 400.000 exemplaires dans les trois années suivantes.

En juin 1944, quelques jours avant le Débarquement, Défense de la France ne parle cependant pas de la grande opération militaire qui se prépare –même si ses responsables sont, pour la plupart, au courant de ce qui se trame. Le journal de Robert Salmon et Philippe Viannay se concentre plutôt sur la résistance intérieure.

A la Une de son numéro-46, le journal, qui se définit comme "Organe du Mouvement de la Libération Nationale", rappelle qu'il a été "fondé le 14 juillet 1941" et, sous une Croix de Lorraine symbole du gaullisme, met en exergue une citation de Pascal: "Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger".

Dans un article titré "La France est en guerre", le journal souligne que "l’action contre l’ennemi et ses agents est la tâche fondamentale du mouvement" de résistance. Mais "cette action ne doit pas être conçue comme le fait exclusif de petits groupes spécialisés. Bien au contraire, tout doit être mis en œuvre pour faire de notre combat le combat du peuple français tout entier et pour entraîner la plupart des Français à la participation directe ou indirecte à la lutte contre l’ennemi".

"L’action est l’affaire de l’ensemble du mouvement", poursuit Défense de la France. "Il ne s’agit pas d’immobiliser ’’l’arme au pied’’ de vastes formations hiérarchiques tandis que, par ailleurs, une action limitée serait confiée à quelques ’’têtes chaudes’’. Il ne s’agit pas d’attendre un Jour J problématique qui serait une apothéose, tandis qu’aujourd’hui l’action armée serait une affaire accessoire".

Dans un autre article, des "consignes d’action" sont données aux militants du mouvement de résistance, "à la veille de l’insurrection nationale dont le signal nous sera donné par le général de Gaulle".

Ces consignes prennent la forme d’une série de questions, parmi lesquelles: "Avez-vous prévu tous les P.C. nécessaires pour la période d’alerte?" ou "Avez-vous entrepris le recrutement d’un personnel de liaison femmes?".

Enfin, dans un éditorial intitulé "L’alliance franco-russe" et signé du pseudonyme Jean Lorraine, un des responsables du journal rend hommage aux "héroïques armées rouges (qui) ont atteint les frontières de l’Allemagne: sous leurs coups redoublés, le monstre nazi chancelle, à bout de souffle".

"La Résistance française, sans cesse décimée dans son obscur combat, mais toujours renaissante, salue avec émotion les victoires de nos frères d’arme soviétiques", poursuit Défense de la France.

"On peut n’être pas communiste et reconnaître, au point de vue diplomatique et militaire, la nécessité absolue de l’alliance russe comme garantie contre les agressions perpétuelles d’un peuple allemand belliqueux par nature, deux fois plus nombreux que le nôtre".

On est loin du Débarquement sur les plages de Normandie –auquel De Gaulle n'avait pas été directement associé. Mais quelques semaines plus tard, en août 1944, pendant la libération de Paris, Robert Salmon et ses camadares de Défense de la France s'installeront dans l'immeuble du 100 rue Réaumur, en y délogeant les Allemands qui y imprimaient leur propagande.

France-Soir naîtra de la rencontre, quelques mois plus tard, en octobre 1944, entre Pierre Lazareff (qui avait dirigé Paris-Soir dans les années 1930) et Robert Salmon. Celui-ci, décédé le 23 octobre 2013 à 95 ans, l'a racontée en 2011 dans un documentaire sur Arte consacré à la Résistance.

Evoquant Philippe Barrès, le fils de Maurice Barrès, qui a obtenu du général de Gaulle l’autorisation de lancer un journal du soir du nom de Paris-Presse, Robert Salmon s'adresse à Pierre Lazareff. "Je lui dis ''Pierre, écoutez, tout le monde pense à Paris-Soir, que vous avez fait. S'il prend Paris, il nous reste Soir. Alors on va l'appeler France-Soir''. Il me dit ''d'accord. Ce ne sera pas facile à prononcer, Fran-ce-Soir''. Je lui dis ''si vous trouvez mieux...''. Et donc on l'a appelé France-Soir, parce que Barrès faisait paraître Paris-Presse".

Le premier numéro du plus grand journal de la seconde moitié du XXe siècle paraîtra, sous le double titre France-Soir/Défense de la France, le mercredi 8 novembre 1944.

 


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