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Arrêt du tabac: "un million de fumeurs en moins", pourquoi est-ce probablement faux?

Si le nombre de fumeurs a sans doute baissé, le chiffre de "un million" est surévalué. - ©Thomas Samson/AFP

Le slogan "un million de fumeurs en moins" brandi par les pouvoirs publics n'est pas validé par les professionnels de terrain. Il est surtout issu de données collectées par les buralistes qui font abstraction de l'économie informelle autour du tabac. Jean-Yves Archer, spécialiste des finances publiques et dirigeant du cabinet Archer, détaille pour "France-Soir" les incohérences chiffrées du raisonnement.

Pour beaucoup, fumer est un plaisir. Mais hélas, au fil de la vie, nombreux sont ceux qui découvrent dans leur chair les conséquences nocives du tabac. Dès lors, il parait tout simplement logique que les pouvoirs publics aient engagé une politique de prévention des risques (cancers notamment) à l'adresse des fumeurs et une série d'initiatives visant à contrecarrer les méfaits du tabagisme passif.

Il faut ici rappeler que l'État a agi avec gradualisme. Tout d'abord avec la loi Evin visant la publicité pour le tabac. Puis, l'interdiction de fumer en entreprises et dans les lieux publics (Xavier Bertrand) édictée en parallèle d'une hausse tendancielle du prix du paquet de cigarettes. Marisol Touraine avait poursuivi l'offensive avec l'instauration du paquet neutre pour contrecarrer les talents en marketing de l'industrie. Enfin, la diffusion d'études objectives sur les méfaits du tabac a permis une véritable information de l'opinion loin des analyses biaisées commandées par certains fabricants à des médecins ou chercheurs peu scrupuleux. L'actuelle ministre de la Santé, Agnès Buzyn, poursuit la politique engagée avec une hausse programmée du paquet à dix euros en 2020, un remboursement de certains patchs nicotiniques, des campagnes de prévention en univers scolaire, etc.

Tout récemment un chiffre symbolique est sorti dans le débat public: il y aurait eu, en France, un million de fumeurs quotidiens en moins sur la période 2016-2017. Ce chiffre ne semble pas crédible car il vient d'une compilation du chiffre d'affaires des buralistes et gomme, de ce fait, l'évolution de la délicate question des saisies douanières.

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Mi-mars 2018, le ministre Darmanin a fait part des résultats de l'année 2017. Ils fournissent une image incertaine au regard de la réalité. Les saisies de tabacs de contrebande réalisées en France reculent de 8% (soit 238 tonnes contre 257 tonnes en 2016). Pour les saisies effectuées à l'étranger sur le fondement d'informations actives des Douanes, elles s'effondrent. Passant ainsi de 207 tonnes à 112 tonnes en 2017. Il y a clairement un problème car la mise en perspective est déroutante: 630 tonnes saisies en 2015 contre 441 en 2016 et 351 en 2017 (note: ces derniers chiffres ne comprenant pas les DOM-TOM).

Qui peut accorder du crédit à cette séquence? La réalité –décrite par la Fédération des buralistes-, c'est que les contrebandes sont de plus en plus diffuses (délinquance "de fourmis" ) et qu'il faut y ajouter les achats transfrontaliers. Autant dire que cela nuance le slogan racoleur du "million de fumeurs en moins" qui n'est validé par aucun professionnel du terrain à commencer par ceux qui s'occupent des tonnages sans cesse croissants de mégots collectés sur la voie publique.

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En matière de commerce, il ne fait pas bon être buraliste français le long de la frontière belge, près d'Andorre, près du Perthus ou même près du métro Barbès-Rochechouart. Le nier serait une véritable contrevérité. S'il faut effectivement poursuivre la prévention anti-tabac, rien n'habilite l'État à jouer avec les statistiques. La cause est trop sérieuse pour s'habiller de fausses gloires.


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