Bilan

Macron année 1: des succès, des échecs, et des échéances décisives

En un an, le parcours d'Emmanuel Macron a déjà été riches de réformes, mais aussi d'erreurs. - ©Pool/AFP

Emmanuel Macron est depuis plus d'un an aux commandes de l'Elysée, et sur cette première partie du quinquennat, le chef de l'exécutif peut déjà se vanter de quelques succès, combinés malgré tout à des manquements. Jean-Yves Archer, spécialiste des finances publiques et dirigeant du cabinet Archer, décrypte en partenariat avec France-Soir cette première année élyséenne d'un président bien différent de son prédécesseur, mais qui peine malgré tout dans les enquêtes d'opinion malgré la rupture qu'il incarne.

Les mois filent depuis l'élection présidentielle et, plus d'un an après, il est réaliste de se risquer à souligner quelques points forts et quelques faiblesses de cette présidence dite jupitérienne par-delà les grésillements très vraisemblablement durables de l'affaire Benalla.

En premier lieu, prenons le temps d'un souvenir ardent: qui ne se souvient des nombreuses tribunes de chercheurs, d'éditorialistes, de femmes et hommes politiques qui dénonçaient en chœur –et avec un vrai zest de vérité– le lourd penchant de François Hollande pour la procrastination voire pour l'inertie coupable. Avec 370 milliards de dettes publiques accumulées sous son quinquennat, comment oser dire qu'il a "laissé le pays en meilleur état" qu'il ne l'avait trouvé. Cette phrase ne résiste pas à l'analyse ni des contemporains ni des futurs historiens de ce quinquennat des occasions manquées ou des renoncements surprenants. Un exemple parmi d'autres (souvent oublié): la loi de 2014 sur la SNCF portée par un pâle Alain Vidalies qui savait bien, en son for intérieur, qu'elle ne réglait aucune des questions à l'agenda de la Société nationale. Pas un économiste, pas un spécialiste de droit public n'ont validé intellectuellement la création de trois EPIC qui n'ont fait que compliquer le fonctionnement interne mais effectivement permis de "gagner" du temps par rapport aux exigences –approuvées par plusieurs majorités de couleurs politiques opposées– d'ouverture à la concurrence.

On est libre de penser –évidemment– que la réforme ferroviaire de 2018 n'est ni complète ni parfaite mais elle permet de rétablir la vérité des comptes, de faire acte de lucidité avec la reprise incontournable de plus de 30 milliards de dette (que l'État va honorer à des taux moindres que ceux que la SNCF devait affronter ce qui représentera, décennie après décennie, un gain substantiel) et de proposer un cadre pour l'avenir du rail en France. Nul ne saurait nier le courage politique d'Elisabeth Borne ou la claire détermination de messieurs Macron et Philippe. C'est donc une loi qui mérite d'être inscrite à l'actif de ce quinquennat.

En revanche, et malgré l'aura médiatique croissante de la ministre Agnès Buzyn, on demeure interdit face à la lenteur d'élaboration du plan hospitalier. Ira-t-on jusqu'à un big-bang qui substituerait la T2A (tarification à l'acte) ou se contentera-t-on d'une réforme aux ailes rognées? Une chose est acquise, le report de la réforme dans un secteur aussi crucial et lourd en termes de finances publiques est plus que regrettable. On nous avait parlé de fin juin "au plus tard", finalement on parle de la Toussaint. Ceci est objectivement regrettable et matérialise un passif gouvernemental auquel il faut accolet le report du plan anti-pauvreté.

A l'inverse, il faut admettre que les méthodes de travail du ministre Blanquer permettent de quitter une vision dogmatique des enseignements et de se résoudre à cesser de construire une tour de Pise pour tenter, rivets après rivets (donc mesures ponctuelles après mesures ponctuelles) d'ériger une tour Eiffel. Oui, il s'agit bien d'enfin comprendre que tout commence dès les premiers apprentissages, que plus de discipline ne saurait nuire au sein des collèges, que la réforme du baccalauréat permettra d'établir une meilleure passerelle entre le temps des études secondaires et le temps du supérieur. Que Parcoursup' et ses imperfections est autrement plus républicain que cette funeste idée de Najat Vallaud-Belkacem de tirage au sort. Heureusement que cette ministre n'occupait pas le poste de Marisol Touraine, elle aurait été capable d'instaurer le tirage au sort à l'entrée des blocs opératoires.

A titre personnel, j'ignore s'il faut –dans le dur– applaudir Jean-Michel Blanquer mais il nous faut collectivement observer son humilité dans l'action et son alignement avec des conclusions de rapports de spécialistes de l'éducation. Le cap ressort de l'opportun ce qui tranche avec un opportunisme effréné déployé lors de la dernière période.

S'agissant d'opportunisme, le président Macron a fort mal été inspiré de rogner un peu moins de 200 millions d'euros du budget des Armées en cours d'été 2017. C'était une paille rapportée aux îlots d'insincérité du dernier budget Hollande (plus de cinq milliards selon l'audit de la Cour des comptes). C'était une paille rapportée au total du budget des Armées qui dépasse 33 milliards. C'était une poutre lancée sans nuance sur la tête du commandement militaire et particulièrement du chef d'état-major des Armées.

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Dans un très vieux livre, il est écrit: "Au commencement était le Verbe". Quelle curiosité que de reconduire au 1er juillet 2017 le général de Villiers (qui avait atteint l'âge de la retraite) pour 12 jours plus tard, soit le 13, tenir un verbe haut ("je suis votre chef") et inutilement vexatoire puisqu'exclamé en public, à l'adresse de toute la nation.

En matière de finances publiques, l'équipe Macron a dû redresser la barre car l'équipe sortante était brouillée avec la vérité des additions budgétaires n'en déplaise aux dénégations postérieures si laborieuses de Christian Eckert ou de Michel Sapin qui cumule désormais habilement des fonctions au Conseil d'État et au sein de la fondation Hollande La France s'engage. Face aux ardoises, on serait tenté de dire: La France enrage! A ceux qui trouverait que ces lignes sont rugueuses pour l'ancien élu de Corrèze, je renvoie à la lecture de plusieurs prises de position –par essence publiques– de l'avocat Jean-Pierre Mignard (ami intime de François Hollande) qui a clairement démontré les insondables limites du quinquennat crépusculaire.

Au demeurant, comme l'a indiqué à plusieurs reprises –par exemple– Gérard Mestrallet (ancien président d'Engie et président de Paris Europlace)"l'élection d'Emmanuel Macron a incontestablement déclenché un sentiment de confiance".

Dans le Macron-bashing qui prospère depuis trois mois (piscine de Brégançon, service de la manufacture de Sèvres, expressions maladroites du type "les aides sociales, çà coûte un pognon dingue", Benalla et "qu'ils viennent me chercher!", etc), le peuple français est en situation de trouble et d'inconfort. Il pressent qu'il n'y a pas d'alternative et en même temps il est insensible à l'aura internationale du chef de l'État (qui est pourtant une dissemblance avec le quinquennat précédent), ne regarde guère les propos pertinents de Nicolas Dufourcq (le dirigeant de BPI France) sur la nouvelle attractivité restaurée de la France, ignore le travail méthodique et efficace à la Caisse des Dépôts mise en œuvre par Eric Lombard.

Au moment où les Français commencent à connaître l'équipe ministérielle et le premier d'entre eux, au moment où des centaines de dossiers sont enfin sur l'établi dans les ministères et les agences publiques, au moment où l'appareil d'État est sous tension, il émerge une question fondamentale: peut-on réformer le pays (Constitution, retraites, etc) avec un président de la République dont la cote de popularité est inférieure à 30%? Grisés par la victoire affirmée de 2017, les femmes et les hommes d'En Marche! n'ont pas assez porté de considération au travail de sape notamment conduit par les élus de La France Insoumise. C'est une grave erreur d'avoir imaginé que les discours et autres interjections de messieurs Ruffin, Coquerel ou Quattenens pouvaient être qualifiés et considérés comme marginaux.

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Ils ont "tellement salé la soupe" que l'exécutif est moins audible que prévu et que requis. Au demeurant, ces députés ont fait commettre au chef de l'État une erreur constitutionnelle en ce qui concerne la future modification de l'article 18 de la Constitution. En envisageant que le Président demeure au Congrès après sa propre prise de parole et en envisageant (selon l'amendement déposé) qu'il aura –si ceci est voté– la faculté de répondre aux interpellations des parlementaires, on modifie plus qu'à la marge la nature du régime et surtout les rapports entre le Président et le gouvernement. De surcroît, en cas de cohabitation (toujours possible en cas d'aléa de santé du PR ou cas de dissolution), cette disposition serait intenable. Imagine-t-on une majorité de parlementaires en 1986 en train de polémiquer, à Versailles, avec le président François Mitterrand?

Tel qu'il semble devoir être rédigé, en l'état actuel de nos connaissances, ce nouvel article 18 est une erreur de fait et de droit qui sera comme le quinquennat voté dans l'allégresse avant que d'être regretté par des praticiens institutionnels dont l'éminent Michel Charasse. En régime parlementaire, toute vérité est bonne à dire à condition que les formes et le respect mutuel soient au rendez-vous. Si ce n'est déjà pas le cas au Palais Bourbon (voir incident sexiste d'un député LFI au détriment de la Secrétaire d'État Brune Poirson en date du 31 juillet dernier), comment concevoir que cela puisse être le cas lors de joutes verbales surjouées entre le président et tel ou tel élu.

La Ve République a toujours été marquée par "la clef de voûte" (dixit Charles de Gaulle) qu'est le président. Nul ne peut sérieusement croire que Pierre Mauroy ou Jean-Marc Ayrault étaient à l'initiative: ils frôlaient, selon les dossiers, les fonctions d'exécutant. Emmanuel Macron n'a fait que reproduire ce schéma que les textes autorisent et que le temps politico-médiatique exacerbe. L'hyper-présidence n'est pas le point faible de ce mandat. En 2016, Claude Askolovitch, Serge July, Laurent Joffrin, Bruno Jeudy, Guillaume Roquette, Nicolas Beytout et autres réclamaient que le futur élu de 2017 soient quelqu'un qui "arbitre" conformément aux termes de l'article 5 de la Constitution. Quelqu'un qui tranche et impulse. On peut loyalement considérer que cet objectif est atteint par un homme qui apprend, chaque jour davantage, à servir son pays. Fort heureusement, à 40 ans, on apprend encore de la vie!

Cela étant, attaché aux questions de finances publiques, je suis dans l'embarras face à la démarche gouvernementale. Là où il faudrait prendre le temps de redéfinir telle ou telle parcelle de fonction assumée par l'État selon les méthodologies éprouvées de la Suède et du Canada, on se contente de coups de rabot (voir le cas caricatural des APL) et ainsi nos dépenses publiques ont encore progressé depuis l'élection d'Emmanuel Macron.

La croissance s'effiloche et même le nouveau chiffre de 1,8% annoncé par le ministre Darmanin n'emporte pas mon adhésion car il n'intègre pas suffisamment l'impact des hausses énergétiques, de l'essor inflationniste et du rebond protectionniste nord-américain, et des grèves ferroviaires qui ont partiellement désorganisé l'économie. Bien des commandes ont été annulées du fait de retards ou d'impossibilité de livraisons. Au total, si 2018 porte une hausse de 1,6% du PIB, nous pourrons nous estimer non pas satisfaits mais chanceux.

Parlant de chance, de baraka, Emmanuel Macron n'en a pas manqué sur les quatre dernières années. Nous allons voir si le miroir de son destin à venir poursuit une trajectoire de première bissectrice ou si l'usure du pouvoir et la dictature de l’événementiel fabriquent une ligne brisée. Pour l'heure, le projet de loin de finances pour 2019 et le score du parti présidentiel (dans un climat d'europhobie assumée) aux élections européennes de 2019 seront deux moments importants.

Il serait temps que le président Macron, la quarantaine venue, se souvienne habilement de la si belle phrase d'Édouard Herriot (que connait forcément le lyonnais Gérard Collomb): "Il est malin ce Pinay, il s'est même fait une tête d'électeur!". 

Oui, la proximité est une condition sine qua none pour réussir la "réparation" (selon les propos d'Emmanuel Macron) de notre pays et l'apaisement de notre nation qui a hélas dépassé le stade de la fracture sociale décrite par Emmanuel Todd et rendue célèbre par Jacques Chirac.

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Chômage: pourquoi la réalité française empêche une baisse durable

France Télévisions: l'inexorable dérive financière


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