Campagne d'assassinats ciblés

Neuf mois après sa défaite, l'Etat islamique est de retour à Raqqa

Les forces antiterroristes kurdes tentant de lutter contre le retour des djihadistes de l'EI à Raqqa. - ©DR

Neuf mois après la reprise de Raqqa, capitale de l'Etat islamique, par les Forces démocratiques syriennes, les djihadistes de l'organisation terroriste ont fait leur retour dans la grande ville du nord de la Syrie. Matteo Puxton, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du conflit syrien, dévoile sur France-Soir, les modalités du retour des combattants de l'EI et leurs actions sur fond de tensions entre les populations arabes et les forces kurdes.

Le 17 octobre 2017, l'Etat islamique abandonnait Raqqa, sa capitale syrienne, reprise par les Forces démocratiques syriennes (FDS) après près de cinq mois de combats. C'était la conclusion d'une campagne commencée près d'un an plus tôt, en novembre 2016, pour encercler la ville avant de la réduire. Le 22 juin 2018, un peu plus de huit mois plus tard, l'EI revendique pour la première fois une attaque dans la wilayat al-Raqqah. L'attaque à l'IED (engin explosif improvisé) vise deux véhicules "du PKK" (Parti des travailleurs kurdes, pourtant non présent dans la région contrairement au PYD des Kurdes de Syrie), selon le communiqué de l'organisation salafiste, au sud d'Hammam al-Turkman, dans le nord de la province de Raqqa. Elle fait suite à une autre, non revendiquée par le groupe, où un combattant des FDS aurait été tué à un checkpoint au nord de Raqqa, le 15 juin.

L'incident survient alors que la reconstruction tarde dans Raqqa, ravagée par la bataille (et dont des corps sont encore sortis des décombres, comme à Mossoul), qu'une nouvelle formation, la Résistance populaire dans la région orientale, est apparue dans la province en février dernier, ne cachant pas ses sympathies pour le régime, et que les FDS sont aussi victimes des attaques ciblées du groupe Harakat al-Qiyam (mouvement local anti-FDS).

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Le 24 juin, les FDS annoncent un couvre-feu de 48 heures à Raqqa: des informations font état de l'infiltration d'éléments de l'Etat islamique dans la ville afin de mener une campagne d'attaques à l'intérieur de la cité. Mais ce couvre-feu s'inscrit aussi dans une tension latente entre la population et les combattants arabo-kurdes. Les habitants de Raqqa, comme d'autres zones contrôlées par les FDS comme Manbij et ses environs, sont très hostiles à la politique de conscription forcée établie par la coalition arabo-kurde, et à la présence kurde, vécue comme une occupation.

En outre, les Forces démocratiques syriennes cibleraient en fait, via ce couvre-feu, le groupe Jabhat Thuwar al-Raqqa, une formation arabe membre des FDS mais qui s'est régulièrement affrontée à l'YPG kurde depuis trois ans, ne supportant pas la mainmise des Kurdes sur l'organisation politique et militaire. Le 27 mai dernier, Jabhat Thuwar al-Raqqa avait appelé la population de Raqqa à manifester contre les pratiques des FDS: celles-ci dispersent la manifestation en tirant en l'air et imposent un couvre-feu, soi-disant pour lutter contre les "cellules dormantes" de l'Etat islamique. Puis le 4 juin, les arabo-kurdes arrêtent un commandant du groupe au nord de Aïn el-Issa, au nord de Raqqa: s'ensuivent des attaques à l'IED contre les FDS dans ce secteur. Il n'est pas dit que la revendication de ces attaques à l'explosif de l'EI le 22 juin ne soit pas l'un de ces incidents.

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L'Etat islamique a-t-il réussi à activer des cellules dans Raqqa? Le 3 juillet, un communiqué annonce une attaque à l'IED près de la mosquée al-Nour, en plein cœur de la ville, contre un véhicule "du PKK", qui aurait tué deux hommes. Le 6 juillet, l'organisation djihadiste revendique cette fois une attaque contre un véhicule avec mitrailleuse DSHK et quatre occupants près de l'hôpital de médecine moderne dans la rue al-Nour. Le même jour, l'Etat islamique annonce aussi avoir attaqué la veille un véhicule près du parc al-Baydah, tuant ses quatre occupants. Toutes ces attaques se concentrent dans le secteur nord-ouest de Raqqa. Mais certaines sources indiquent que l'incident du 3 juillet, impliquant un véhicule civil et causant deux morts, serait dû à un IED/mine laissé par l'EI au moment de la bataille de Raqqa. Idem pour l'attaque du parc al-Baydah le 6 juillet, qui aurait blessé un civil. Seule la dernière attaque ne trouve pas de correspondance. Les djihadistes s'approprieraient donc peut-être des explosions provoquées par ses engins disposés à la fin de la bataille de Raqqa pour faire croire l'activation d'une cellule dans la ville.

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Les revendications de l'Etat islamique continuent au mois de juillet. Le 8 juillet, un véhicule est visé par un IED à l'ouest du souk halal au sud-ouest de Raqqa. Le 11 juillet, le groupe salafiste annonce avoir mitraillé des éléments "du PKK" à l'ouest de l'aéroport de Tabqa; il déclare aussi avoir ciblé à l'IED un véhicule au sud de Raqqa. Le 12 juillet, l'EI revendique la destruction d'un QG "du PKK" près du village d'al-Hamam, tuant une personne.

Cette fois-ci, les sources locales semblent confirmer certaines des attaques de l'Etat islamique. L'attaque à l'IED du 11 juillet dans la partie sud de Raqqa a bien eu lieu. De la même façon, une autre attaque à l'explosif du 8 juillet correspond bien cette fois à l'explosion d'un IED à cet endroit.

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Dix autres revendications surviennent entre les 13 et 26 juillet. L'une d'entre elles correspond à un IED ayant explosé dans Raqqa, près d'une installation militaire des Forces démocratiques, attaque revendiquée par la Résistance populaire dans la région orientale, la faction pro-régime. Deux autres attaques semblent correspondre à des revendications, également, d'opportunité. Pas de confirmation pour les autres.

Le 6 août, l'Etat islamique annonce la destruction d'un véhicule à l'IED, et la mort de ses cinq occupants, près du village al Artawaziya, au nord de Raqqa. Cette revendication ressemble à d'autres, opportunistes, récupérant des actions menées contre les FDS par des groupes hostiles à celles-ci.

L'image diffusée par le groupe djihadiste le 10 août est la première preuve visuelle d'un retour de l'activité de l'EI dans la province de Raqqa. L'assassinat ciblé aurait eu lieu à l'est d'al-Karamah, à 25 km à peine au sud-est de Raqqa, sur la rive nord de l'Euphrate. Si cet assassinat se confirme comme étant imputable à l'Etat islamique, cela confirmerait que le groupe a réussi à introduire des cellules clandestines dans la province. Le mode opératoire (armes avec silencieux) ressemble en tout cas fortement à celui de l'Amniyat (service de sécurité et de renseignement du groupe djihadiste). En tout état de cause, la situation dans la province de Raqqa reste extrêmement complexe, les Forces démocratiques syriennes faisant face à l'hostilité d'une partie du contingent arabe de cette coalition, à celle d'autres acteurs arabes, à l'agitation entretenue par la faction du régime (Résistance populaire dans la région orientale) et aux attaques du groupe Harakat al-Qiyam, entre autres.

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Le 12 août, l'Etat islamique revendique une attaque à l'IED la veille sur un pont près de Mansourah, au sud-ouest de Raqqa, cette fois dans l'ouest de la province. Le même jour, un assassinat est revendiqué dans le secteur du "Nouveau Khabour" près d'al-Karamah, ce qui renvoie à la cellule active dans ce secteur. Une autre attaque à l'engin explosif est revendiquée sur un checkpoint à l'entrée de Raqqa, qui aurait tué selon l'EI deux hommes "du PKK". Cette attaque aurait eu lieu au checkpoint al-Qaqa, à l'est de la vieille ville et aurait fait trois blessés.

Le 13 août, une deuxième photo montre un homme "du PKK" selon l'EI, enlevé et exécuté dans le secteur "Nouveau Khabour", près d'al-Karamah. Il s'agirait donc toujours de la même cellule. Une attaque à l'IED est revendiquée le même jour à l'ouest d'al-Karamah.

Le 14 août, l'Etat islamique revendique une attaque à l'IED sur une moto transportant trois membres "du PKK" à l'est d'al-Karamah. Une attaque à l'IED est revendiquée pour la veille à l'ouest de Raqqa (Mahmudli?). Une autre aurait fait, selon l'EI, huit morts et blessés par d'al-Artawaziya, au nord de la province.

Le 15 août, l'organisation terroriste annonce avoir lancé un raid sur un groupe de combattants "du PKK" à al-Ghassaniya, sur la route d'al-Karamah, la veille, en tuant un certain nombre. Il revendique l'explosion d'un IED près de Ratlah, au sud de Raqqa ayant tué trois hommes et en ayant blessé deux autres. Le 16 août, une source rapporte l'explosion d'un engin explosif à Mahmudli, à l'ouest de Raqqa.

Le 17 août, le groupe djihadiste annonce avoir mené une attaque à l'IED al-Kusarat, au sud-ouest de Raqqa, la veille, qui aurait tué trois hommes. Une source rapporte des échanges de tirs entre les FDS et des inconnus près de Tabqa.

Le 18 août, l'EI annonce avoir tué quatre membres "du PKK" après avoir fait exploser un IED sur un véhicule dans la rue al-Nour, à Raqqa. Il annonce aussi avoir tué par balles un autre membre "du PKK" à Mansourah, la veille, et avoir saisi son arme. Plus tard dans la journée, le groupe djihadiste précise que le convoi attaqué dans Raqqa comprenait aussi des Américains. Deux membres "du PKK" auraient été attaqués la veille à al-Karamah par un combattant de l'Etat islamique alors qu'ils étaient à moto. Le groupe revendique finalement avoir blessé trois soldats américains lors de l'attaque à l'IED.

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20 août: l'Etat islamique publie des images de l'attaque à l'IED dans Raqqa contre un convoi, revendiquée le 18 août.

Le 20 août, l'Etat islamique annonce avoir abattu un membre de l'Ayasish (service de renseignements/sécurité du PYD, parti kurde syrien dominant) dans Raqqa. Un autre homme aurait été abattu au nord de la ville. Le 21 août, l'EI revendique encore une attaque à l'IED près du parc al-Bayda dans Raqqa sur un véhicule, et la mort de quatre membres de l'Ayasish, et une autre attaque à l'IED perpétrée la veille. Il faudra attendre le 27 août pour que Daech revendique une nouvelle attaque: un engin explosif improvisé près de l'école al-Rashid, dans le quartier de Takhanah.

S'il reste à déterminer, pour un certain nombre de revendications, s'il s'agit, encore une fois, de coups opportunistes de l'Etat islamique, les images diffusées depuis une dizaine de jours tendent à prouver qu'il y a une cellule active dans la région d'al-Karamah, dans l'est de la province de Raqqa, et sans doute une autre dans la ville de Raqqa elle-même. Il aura donc fallu moins de neuf mois à l'Etat islamique pour se réimplanter dans sa capitale syrienne, en proie à de nombreux problèmes liés à la reconstruction -qui tarde- et à des conflits dans les rangs des vainqueurs.

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Les secteurs où l'EI revendique des attaques dans la seconde quinzaine d'août. En plus de la cellule à al-Karamah, et de celle dans Raqqa, on voit que les revendications concernent aussi le nord et l'ouest de la province, sans confirmation visuelle pour l'instant.

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Carte des attaques aux lieux nommés dans la ville de Raqqa.

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