Groupe salafiste

Syrie: Ahrar al-Sharqiya, ces anciens d'al-Nosra devenus supplétifs de la Turquie

Des combattants d'Ahrar al-Sharqiya à Afrin, brandissant leur emblème frappé de la shadada et posant avec une arme américaine. - ©DR

Ahrar al-Sharqiya, groupe rebelle syrien, illustre parfaitement les changements d’allégeance des différentes organisations au cours du conflit. Matteo Puxton, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du conflit irako-syrien, présente en partenariat avec "France-Soir", ce groupe salafiste qui a participé à l'opération Rameau d'olivier contre le canton d'Afrin comme supplétif de l'armée turque.

Le groupe rebelle Ahrar al-Sharqiya, qui s'est fait remarquer pendant la campagne turque dans le canton d'Afrin suite à des vidéos de chants djihadistes ou de destructions de biens (magasins d'alcools notamment), et que l'on a souvent présenté comme un groupe "paravent" de djihadistes de l'ex-Front al-Nosra, est en réalité une formation à l'histoire assez complexe.

Au départ de l'histoire de ce groupe se trouve un personnage important, Abou Marya Qahtani (de son vrai nom Maysar Ali al-Joubouri), né en 1976 en Irak. C'est un des membres fondateurs du conseil de la shoura (organe central) du Front al-Nosra, obsédé par la lutte contre l'Etat islamique.

Il a étudié à l'université locale et a un diplôme de management. Il sert dans les feddayin de Saddam Hussein, devient officier de police après l'invasion américaine de 2003 puis rejoint les djihadistes. Arrêté en 2004, il passe plusieurs années en prison. A sa libération, il devient le chef religieux de Mossoul pour l'Etat Islamique en Irak, puis le chef de la police religieuse, gérant les relations avec les tribus sunnites. Il est de nouveau arrêté et emprisonné par les autorités irakiennes, avant d'être relâché. Blessé en 2010 au sein de l'Etat Islamique d'Irak, il s'installe dans l'est de la Syrie pour se faire opérer. Missionné en 2011 avec Abou Mohammed al-Jolani et d'autres par Abou Bakr al-Baghdadi pour créer le front al-Nosra en Syrie, il refuse ensuite de plus en plus les ordres donnés par le chef de l'EI d'Irak et reste avec le Front al-Nosra au moment de la fitna (discorde entre les deux organisations, le Front al-Nosra et l'Etat Islamique en Irak et au Levant créé en avril 2013).

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Photo déjà ancienne d'Abou Marya al-Qahtani.

Proche de Jolani, émir du Front al-Nosra pour l'est de la Syrie, mufti et qadi d'al-Nosra (chef religieux et juge religieux), Abou Marya Qahtani sert d'intermédiaire entre Jolani et d'autres personnages importants de la rébellion syrienne comme Zahran Alloush, le chef du groupe Jaysh al-Islam. Très critique de l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL), il est visé par un attentat à l'explosif à son domicile près de la ville de Deir Ezzor en novembre 2013. Il aurait personnellement exécuté un officier alaouite du régime syrien à al-Boukamal. Qahtani, en rupture avec le Front al-Nosra en raison de sa ligne dure contre l'EIIL dans la province de Deir Ezzor, fonde probablement Ahrar al-Sharqiya dès cette époque, en mai 2014. Après la défaite du Front al-Nosra à Deir Ezzor face à l'EI, à l'été 2014, il rallie le sud de la Syrie (Deraa) avec 700 personnes, combattants et familles. N'eût été cette défaite, il aurait probablement dirigé une formation indépendante dans la province de Deir Ezzor.

Il suscite du remous dans la branche locale d'al-Nosra par son ton très dur contre l'Etat islamique, contre la direction de son propre groupe et par son attitude sans compromis à l'égard des autres factions. A ce moment il est démis de sa position de chef religieux d'al-Nosra (son compte Twitter a tout de même compté jusqu'à 60.000 abonnés) et il est remplacé par un Jordanien, Sami al-Oreidi, alias Abou Mahmoud al-Shami. Il est marginalisé au sein de l'organisation djihadiste, alors même qu'il est de plus en plus virulent contre l'EI, qu'il juge être l'adversaire principal du groupe. Qahtani a ensuite envoyé ses partisans dans le nord-ouest de la Syrie, ou ceux-ci se sont aussi déplacés de leur propre chef.

Bien que Qahtani annonce la naissance d'Ahrar al-Sharqiya en janvier 2016 dans le nord-ouest de la Syrie, il ne semble pas y avoir de lien étroit ensuite lui-même et cette formation, qui a ses propres chefs, pour beaucoup issus d'Ahrar al-Sham. En avril 2018, le commandant d'Ahrar al-Sharqiya est Abou Hatim Shaqra, qui avait participé à la fondation de la brigade Liwa al-Habib al-Mustafa dans la Ghouta orientale, puis d'Ahrar al-Sham dans la province de Deir Ezzor. Ahrar al-Sharqiya reste majoritairement composé d'exilés de la province de Deir Ezzor, qui se sont ralliés des éléments locaux.

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Abou Hatim Shaqra, le chef d'Ahrar al-Sharqiya, dans une vidéo datée du 28 mars 2018. On note le drapeau de l'ASL au fond et sur la manche.

Ahrar al-Shariqya apparaît donc dans le nord-ouest de la Syrie en janvier 2016. A partir de mars, le groupe combat l'EI sur le front au nord d'Alep. L'organisation a rallié des brigades salafistes locales et des membres d'Ahrar al-Sham. Il affronte également les Kurdes de l'YPG dans le même secteur. En juillet, Abou Marya al-Qahtani participe à un regroupement de clercs et savants, dont le Saoudien Muhaysini, qui incite les rebelles du sud de la Syrie (Deraa) à attaquer le régime pour le détourner de ses offensives à Alep et autour de Damas. Ahrar al-Sharqiya participe à l'opération Euphrate Shield lancée le 24 août 2016 par l'armée turque. Toutefois, en septembre 2016, quand des forces spéciales américaines se présentent dans la ville d'al-Raï, le groupe se montre très hostile, insultant les Américains -une vidéo de l'incident tourne en boucle sur les réseaux sociaux. Ahrar al-Sharqiya menace donc de se retirer de l'opération Euphrates Shield.

En réalité, Ahrar al-Sharqiya, qui est loin d'être le groupe rebelle le plus important de l'opération, veut surtout assurer sa publicité. Alors basé à Azaz, et profitant du retrait du Front al-Nosra du secteur depuis 2015, l'organisation a réussi à obtenir l'appui turc. En novembre 2016, Ahrar al-Sharqiya déploie un lance-missiles antichars TOW, arme fournie aux rebelles syriens par les Etats-Unis; le groupe avait été "approuvé" par le Département de la Défense américain avant d'être suspendu suite aux incidents avec d'autres groupes rebelles, il a donc probablement obtenu le lanceur d'un groupe "ami".

En 2017, Ahrar al-Sharqiya participe à l'opération turque contre al-Bab, qui n'est reprise qu'en février. Malgré son hostilité manifeste, le groupe n'hésite pas à pratiquer l'échange de prisonniers avec l'EI. En mars, ses combattants s'entraînent autour d'al-Raï. En mai, Abou Maria Qahtani publie un pamphlet critiquant les positions de Jaysh al-Islam, groupe rebelle qui combat alors Hayat Tahrir al-Cham dans la poche de la Ghouta orientale. Le groupe a quant à lui fait le choix de ne pas intégrer la nouvelle coalition djihadiste et de rester sous l'ombrelle turque. En août, alors que le régime syrien pénètre dans la province de Deir Ezzor, Ahrar al-Sharqiya fait partie d'une coalition réunissant plusieurs formations rebelles originaires de la province destinée à barrer la route au régime -ce qui n'aura pas de suite concrète sur le plan militaire. En octobre, Abou Khalid al-Sharqiya, le chef d'Ahrar al-Sharqiya à Jaraboulous, est arrêté après la diffusion d'une vidéo à caractère sexuel où il abuse une jeune fille de 13 à 14 ans; des affrontements éclatent entre les membres du groupe et la police formée par la Turquie. Ce même mois, le groupe installe un comité civil spécial chargé de s'occuper des personnes déplacées originaires de la province de Deir Ezzor.

En janvier 2018, Ahrar al-Sharqiya prend part à l'opération Rameau d'olivier lancée par la Turquie contre le canton d'Afrin. En février, plusieurs combattants et leurs familles font défection auprès du Conseil Militaire de Manbij (Forces Démocratiques Syriennes) en raison des excès commis par le groupe à Afrin (destruction de magasins d'alcools, chants djihadistes, vexations contre les populations...). Ahrar al-Sharqiya serait aussi largement impliqué dans l'exfiltration de membres de l'EI depuis les poches dans l'est de la Syrie jusqu'à la province d'Idlib ou la Turquie, alors qu'un article loue à l'inverse son rôle dans l'arrestation de membres du groupe. Le 25 mars, des affrontements armés éclatent entre Ahrar al-Sharqiya et la division al-Hamza, au départ à cause du pillage d'une maison à Afrin; un commandant d'Ahrar est tué, les combattants d'Ahrar al-Sharqiya capturent de nombreux membres de la division al-Hamza qui est expulsée d'Afrin, et les affrontements s'étendent à al-Raï et al-Bab, avant que l'intervention d'autres groupes rebelles et de la Turquie mettent fin aux hostilités.

Lire aussi - Front d'al-Bab: les rebelles syriens de la division al-Hamza se battent aux côtés de l'armée turque contre Daech

De façon intéressante, la page Facebook du groupe (qui a été supprimée pendant que j'écrivais mon portrait de cette formation) présente l'emblème ancien, le seul existant jusqu'en 2017, montrant le nom Ahrar al-Sharqiya en vert, accompagnée d'une lance sur laquelle flotte un drapeau où est inscrit en noir, sur fond blanc, la shahada, ce qui rattache clairement le groupe à la sphère islamiste (le chef du groupe, sur son compte Twitter, conserve aussi cet emblème).

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Le premier emblème d'Ahrar al-Sharqiya.

L'emblème présenté par le compte Twitter de la formation présente la même disposition, mais cette fois les couleurs de l'Armée syrienne libre remplacent le drapeau avec la shahada. Les deux emblèmes sont encore utilisés aujourd'hui simultanément, sur les véhicules ou au moment de déclarations importantes et filmées, par exemple. Si Ahrar al-Sharqiya adopte les emblèmes de l'Armée syrienne libre et fait partie des formations soutenues par la Turquie, il n'en demeure pas moins que certains symboles et certains actes le rattachent très clairement à la sphère islamiste. Le groupe n'a plus de liens avec les djihadistes de ce qui est devenu Hayat Tahrir al-Cham et ne peut être classé comme tel; en revanche, la ligne suivie est salafiste, à l'image de la présence dans le groupe de nombreux anciens d'Ahrar al-Sham, voir d'ex-membres du Front al-Nosra à Deir Ezzor, plusieurs années en arrière.

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Le second emblème apparu en 2017.

Ahrar al-Sharqiya communique via un compte Twitter, et avait une page Facebook. Le chef d'Ahrar al-Sharqiya dispose donc lui aussi d'un compte Twitter.

L'analyse des documents produits depuis le début de l'opération Rameau d'Olivier (20 janvier 2018) donne un bon aperçu des capacités militaires de la formation. Ahrar al-Sharqiya est un groupe largement appuyé par la Turquie, qui lui fournit du matériel militaire, sans qu'il soit l'une des formations les plus nombreuses au sein des groupes syriens qui opèrent avec Ankara.

Le 27 janvier, une vidéo filme les premiers combats dans le secteur de Rajo, au nord-ouest d'Afrin. Les fantassins s'emparent d'un sac à dos et d'un RPG-7. Ils portent des brassards jaunes. Dans une vidéo du 15 février dans le canton d'Afrin, on peut voir tirer une mitrailleuse lourde KPV (14,5 mm) montée sur véhicule, un RPG-7, et aussi une mitrailleuse M240B. Les fantassins portent un brassard bleu.

Le 2 mars, une vidéo montre la progression toujours sur l'axe de Rajo. La marche s'effectue de nuit. Les rebelles doivent enlever un IED disposé par l'YPG. Plusieurs dizaines de fantassins sont engagés (on distingue un tireur RPG-7). Un pick-up Land Cruiser avec ZU-23 et un autre avec mitrailleuse lourde KPV de 14,5 mm fournissent un tir tendu; un canon sans recul M18 57 mm (arme précédemment vue aux mains d'un autre groupe rebelle syrien et qui vient probablement des stocks turcs) porté à l'épaule et un tireur d'élite sur Mosin Nagant M1891/1930 "customisé" sont également employés. Le 3 mars, une vidéo filme l'assaut sur Rajo. Ahrar al-Sharqiya mobilise plusieurs dizaines d'hommes et dispose d'un ACV-15 AAPC avec tourelle munie d'une mitrailleuse de 12,7mm fourni par la Turquie.

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L'appui est assuré par un mortier de 81/82 mm. Le 4 mars, une vidéo montre l'assaut sur le village de Haj Khalil. Ahrar al-Sharqiya engage plusieurs dizaines de combattants, munis de brassards jaunes. Un canon sans recul M18 porté à l'épaule est en appui. Le groupe dispose toujours d'un ACV-15 AAPC. Les fantassins sont soutenus par le tir tendu d'un ZU-23 monté sur pick-up Land Cruiser. En combats de rues, le groupe utilise des grenades, et un tireur d'élite sur fusil anti-matériel M99 Zijiang de 12,7 mm. Le 17 mars, des photos montrent notamment un tireur d'élite du groupe qui épaule un Mosin Nagant 1891/30 "customisé" avec lunette de visée. Le 18 mars, Ahrar al-Sharqiya publie des photos d'armes et de munitions pris à l'YPG dans le canton d'Afrin. On observe des caisses de munitions de 7,62 mm et deux missiles Kornet. Le même jour, des photos prises dans Afrin montrent un pick-up Toyota Hilux armé à l'arrière d'une mitrailleuse GAU 16/21 (12,7 mm).

Le portrait d'Ahrar al-Shariqya montre combien l'étude des factions rebelles pendant le conflit syrien échappe à toute simplification. Ces groupes évoluent en effet dans le temps, leurs discours peuvent changer, tout comme l'éventuel soutien extérieur. Ahrar al-Sharqiya, qui trouve son origine au sein du Front al-Nosra, ne peut être formellement catalogué de groupe djihadiste, même s'il conserve une partie de cet héritage.


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