Conseil militaire de Manbij

Syrie: les forces pro-kurdes face aux ambitions d'Erdogan et Assad

Le Conseil militaire de Manbij doit faire face aux pressions de la Turquie et du régime de Damas. - ©DR

La frontière turco-syrienne est une zone de tensions particulièrement importantes où se mêlent des intérêts très divergents. Matteo Puxton, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du conflit irako-syrien, présente en partenariat avec "France-Soir", le conseil militaire de Manbij, composante des Forces démocratiques syriennes, qui tente de résister aux ambitions turques et à la pression du régime de Damas.

Le conseil militaire de Manbij, créée en avril 2016 par les Forces démocratiques syriennes (FDS) alors sur le point d'investir la ville, témoigne surtout de la manière dont les Kurdes de l'YPG ont su créer des unités non-kurdes dans cette coalition voulue par les Américains, et qui ont en réalité très peu d'indépendance face à l'YPG.

Le conseil militaire de Manbij (CMM) est une coalition établie le 2 avril 2016 près du barrage de Tishreen, sur l'Euphrate, au sein des FDS. Le CMM est formée de cinq unités arabes et une turkmène, notamment de Kataib Sams as-Shamal (arabe), dont le commandant adjoint devient le commandant militaire du CMM, et Liwa al-Salajaka (turkmène).

Parmi les autres formations du groupe, le Bataillon des Révolutionnaires de Manbij (BRM), qui apparaît aussi à ce moment-là, et qui recrute dans la communauté turkmène de Manbij. Les Kurdes de l'YPG, qui constituent l'ossature des FDS, veulent en effet que ce soient des forces locales qui s'emparent de la ville de Manbij, tenue par l'Etat islamique au-delà de l'Euphrate. Le conseil militaire de Manbij est mal vu par la Turquie, qui à la même époque, en armant et en soutenant avec son artillerie les rebelles syriens de la poche d'Azaz, au nord d'Alep, tente d'aider ces derniers à chasser l'EI de l'est de la province d'Alep, où se trouve Manbij.

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La ville elle-même est encerclée dès la fin mai par les FDS et l'assaut sur la ville commence le 31 mai, mené par le CMM, avec un fort soutien aérien américain. Selon les Etats-Unis, l'organisation conduit la bataille avec 2. 000 combattants, appuyés par 500 Kurdes de l'YPG, et des forces spéciales américaines dont certains membres portent l'écusson de la milice kurde. Un commandant du CCM donne le chiffre de 60% de combattants arabes et 40% de combattants kurdes. Un journaliste présent à Kobané au moment de la bataille a plutôt l'impression que les Kurdes supportent, en fait, le gros de la bataille. La vidéo de l'Etat mise en ligne début août 2016 montre d'ailleurs davantage l'YPG.

Le conseil militaire de Manbij perd son chef, Faysal Abou Layla, tué par un sniper. Il est remplacé par Adnan Abou Amjad. La ville est libérée après deux mois de combat, le 12 août, et l'YPG annonce en avoir retiré ses combattants quelques semaines plus tard. Le 14 août, un Conseil militaire d'a-Bab est créé, en vue de la libération de cette ville située au sud-ouest de Manbij. Mais la Turquie déclenche l'opération Bouclier de l'Euphrate moins de dix jours plus tard, bloquant la route aux FDS.

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Faysal Abou Leyla, ancien chef du consiel militaire de Manbij.

Début mars 2017, alors que les Turcs et leurs alliés rebelles ont pris al-Bab à l'Etat islamique et se dirigent vers Manbij, s'escarmouchant avec les FDS, le conseil militaire de Manbij, après un accord négocié avec la Russie, cède certains villages proches de la ville au régime syrien, ce qui stoppe les attaques turques et rebelles. Le chef du Bataillon des Révolutionnaires de Manbij, Ahmad Arsh, apparaît à cette occasion en uniforme de la police des frontières du régime syrien sur Russia Today. Les Américains augmentent leur présence militaire à Manbij pour montrer leur soutien au CCM et aux FDS, déployant des Humvees et des véhicules blindés Stryker du 75th Ranger Regiment.

Lire aussi - Syrie: les Etats-Unis déploient 400 soldats supplémentaires en zone kurde pour préparer l'offensive contre Raqqa

De son côté, la Turquie justifie alors par l'histoire ottomane la récupération de la ville de Manbij. Le 20 mars, le conseil militaire de Manbij libère, lors d'une amnistie, 22 habitants locaux qui avaient servi l'EI et avaient été capturés pendant la bataille de Manbij en 2016.

En avril 2017, le CCM envoie 200 combattants épauler les FDS qui combattent dans la ville de Tabqa, au sud-ouest de Raqqa. Un reportage de journaliste local explique que les Kurdes du PKK venus des monts Qandil, en Irak, contrôlent tous les organes importants à Manbij. En outre, ils collaborent avec le régime, jusqu'à pratiquer l'échange de renseignements. Comme ailleurs dans le Rojava (Kurdistan syrien), le régime continue d'assumer financièrement les services publics en échange d'un contrôle ou d'un droit de regard sur des organes clés, comme le renseignement. Le journaliste accuse également les Kurdes de vider les silos de grain de la ville et de démonter certaines installations pour rééquiper Kobané ravagée par les combats.

L'Ayasish, la police militaire kurde, contrôle Manbij, avec seulement 30% d'Arabes (50% dans la police routière). Le renseignement kurde règne en maître, dirigé par un vétéran des monts Qandil, Dalil. Il commence à traquer les personnes suspectées d'être favorables aux rebelles syriens appuyés par les Turcs. Une source pro-rebelle raconte que l'YPG livre les deserteurs des forces armées syriennes à la branche du renseignement militaire d'Alep.

En juin, les combattants du conseil militaire de Manbij sont sur le front au sud de Raqqa. Fin août, les Américains s'escarmouchent avec les rebelles pro-turcs autour de Manbij, alors qu'ils entraînent les combattants du CCM en parallèle. Pour Kyle Orton, la formation est le parfait exemple de façade à travers lequel l'YPG exerce une domination sans partage sur un territoire non-majoritairement peuplé de Kurdes. Le 29 août, le groupe perd son chef militaire, Adnan Abou Amjad, tué au combat à Raqqa contre l'EI. Il est remplacé en septembre par Mohammad Mustafa Abou Adel. Son adjoint est Sheikh Ibrahim Binawi.

En novembre, les sheikhs tribaux de Manbij et des alentours protestent auprès des FDS au regard de la politique de conscription forcée que les Kurdes tentent d'introduire depuis le mois d'octobre; peu après le recrutement est réorganisé sur la base du volontariat. Les Kurdes ont essayé de faire passer l'idée de la conscription via Kataib Shams al-Shamal, sans succès. Ils doivent relâcher un chef tribal arrêté pour avoir protesté. Ce même mois le véhicule du chef du conseil militaire de Manbij est visé par un IED (engin explosif improvisé).

En janvier 2018, les Etats-Unis réaffirment leur volonté de coopérer avec le conseil militaire de Manbij (qui disent-ils, est à 60% arabe, 40% kurde...). Le CMM aurait bloqué l'envoi de renforts par l'YPG pour la défense du canton d'Afrin, selon une source rebelle. Après la chute du canton d'Afrin en mars entre les mains de l'armée turque, la formation jure de défendre Manbij, désormais visée par la Turquie, coûte que coûte. Fin mars, les forces de sécurité ouvrent le feu sur une manifestation pro-régime organisée par des forces tribales autour de Manbij. Le 23 mars, Sharfan Darwish, le porte-parole du conseil militaire de Manbij (Kurde de Manbij), est blessé lors d'une attaque sur la route Manbij-Alep. Le 30 mars, un soldat américain et un soldat britannique des forces spéciales sont tués par l'explosion d'un IED lors d'une opération anti-Etat islamique à Manbij. L'YPG, après un accord américano-turc en juin, devrait finalement retirer ses effectifs de Manbij.

L'emblème du conseil militaire de Manbij comporte un bouclier jaune (qui rappelle l'écusson de manche de l'YPG), encadré de deux fusils d'assaut AK-47; au-dessus du bouclier est écrit "Conseil militaire", et dans le bouclier "Manbij" et la date de fondation, 2016. L'arrière-plan avec les rayons fait penser à l'emblème de Kataib Sams as-Shamal, qui est à l'origine du CMM et lui donne son premier chef.

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Le conseil militaire de Manbij a un site Internet, une page Facebook, une chaîne Youtube. Le porte-parole du groupe Sharfan Darwish a un compte Twitter.

Les différents réseaux sociaux listés ci-dessous ont une publication abondante (en particulier la page Facebook), ce qui dénote une branche média bien organisée. Si les emblèmes de l'YPG n'apparaissent jamais sur celle-ci, on observe toutefois que le conseil militaire de Manbij calque sa position sur les FDS dominées par les Kurdes. Les montages vidéos, en particulier, et notamment les camps d'entraînement de la formation, témoignent de l'influence de l'YPG dans leur présentation générale et leur fonctionnement. Le CMM est à l'évidence largement sous l'influence de la branche syrienne du PKK.

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Académie militaire du CMM. La présentation générale, avec les drapeaux, les posters des "martyrs" rappellent fortement les camps du PKK ou de l'YPG.

Le conseil militaire de Manbij semble tenir une réunion mensuelle avec tous les acteurs locaux de la ville et de ses environs. Il rencontre fréquemment l'administration civile, ainsi que la fondation pour les familles des martyrs de Manbij. Un comité de l'Intérieur établit, par exemple, des circulaires pour l'Aïd. Le conseil militaire d'al-Bab, établi par les FDS avant la reprise de la ville par l'armée turque et ses alliés rebelles en février 2017, reste basé à Manbij et publie régulièrement des communiqués via la page Facebook du CMM.

La page Facecook relaie les nouvelles du quotidien de la ville de Manbij et des environs. Le 2 juin, le comité de l'Intérieur assouplit la législation sur les véhicules du 28 février précédent, qui interdisait l'achat de véhicules dans les zones rurales ou les faubourgs de Manbij pour les faire entrer ensuite dans la ville. Le 3 juin les veuves des "martyrs" du CMM forment un syndicat. Le 9 juin, deux IED explosent dans Manbij, l'un sur le square principal, l'autre près de l'hôpital. Le 13 juin, un IED explose sur la route menant à Alep, blessant une petite fille. L'explosif était placé dans un sac poubelle sur le bord de la route. Le 20 juin, la formation filme les patrouilles militaires turques à portée visuelle des positions avancées de ses combattants. Le 1er juillet, une vidéo du conseil militaire de Manbij filme une mission de réconciliation avec le clan Bani Said.

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Dans l'académie militaire, poster des deux premiers commandants du CMM, tués au combat: Faysal Abou Leyla à droite, et Adnan Abou Amjad à gauche.

Comme souvent en Syrie, les "martyrs" sont régulièrement honorés. Le 5 juin 2018, le conseil militaire de Manbij commémore la mort de Faysal Abou Leyla, tué pendant la libération de la ville deux ans plus tôt.

La page Facebook défend aussi les positions politiques des FDS. Le 13 juin, on peut voir des combattants originaires de Jaraboulous, faisant partie du conseil militaire de Manbij, témoigner pour affirmer qu'ils veulent reprendre la ville aux mains des Turcs depuis 2016 et l'opération Bouclier de l'Euphrate. Le 19 juin, une vidéo montre l'association des Turkmènes de Manbij rejeter l'occupation turque de la Syrie et celle de Manbij.

Le 23 juin, le CMM publie les photos de la visite du général américain Votel, commandant du CENTCOM, deux jours plus tôt. Une vidéo montre un chef de tribu soutenir la formation dans sa volonté de défendre la ville contre la Turquie. Le 24 juin, la page Facebook relaie la justification par le directeur du centre média des FDS à propos du couvre-feu établi la veille à Raqqa. Le 25 juin, une vidéo montre une manifestation dénonçant "l'occupation turque" en Syrie. Le 2 juillet, une vidéo du CMM montre une délégation américaine en visite dans Manbij.

La page Facebook se plaît aussi à rapporter les troubles dans la zone conquise par l'opération turque Bouclier de l'Euphrate en Syrie. Le 17 juin, le CMM rapporte des affrontements à al-Bab entre factions rebelles pro-turques, dont Ahrar al-Sharqiya, et d'autres entre Jaysh al-Islam et la division du Sultan Mourad au nord-ouest de Manbij. Le 23 juin, la page Facebook signale des affrontements entre les factions rebelles appuyées par la Turquie et Jaysh al-Islam à proximité de Manbij.

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Session d'entraînement dans une académie militaire du CMM. On compte plus de 170 recrues.

De ce que l'on voit des documents publiés par la page Facebook, les forces de la formation sont essentiellement des forces d'infanterie légère munies de l'invariable trio AK-47/AKM / PKM / RPG-7. On n'observe pas de véhicule. Le 2 juin, l'académie militaire du "martyr" Faysal Abou Leyla achève la formation d'une vague de 188 recrues, qui ont reçu pendant 15 jours un entraînement idéologique et militaire. Ce même jour, l'académie du "martyr" Mahmoud Ali pour les forces de sécurité intérieures termine la formation d'un mois pour 90 recrues ayant reçu une instruction idéologiques et militaire. Le 12 juin, l'académie militaire du "martyr" Faysal Abou Leyla achève la formation d'un nouveau groupe de 220 recrues. Ces recrues viennent de Manbij mais aussi de Hasakah et Shaddadi, et comprennent probablement un certain nombre de Kurdes. La formation a duré 15 jours, elle a été idéologique et militaire. Le 29 juin, le quatrième régiment des martyrs du CMM, tout juste créé, est filmé durant une session d'entraînement. On remarque la présence de femmes combattantes. Une vue aérienne de la formation permet de compter plus de 170 hommes alignés en rangs. Le 30 juin, une vidéo montre un camp de formation pour les cadres, très calqué sur ceux de l'YPG kurde. La formation dure 45 jours dans une académie militaire installée par le CMM.

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Le 10 juin, deux "martyrs" du CMM sont enterrés à Manbij, dont une femme.

L'étude des documents produits par le Conseil militaire de Manbij, recoupée avec les analyses de spécialistes, permet d'apprécier l'influence de l'YPG kurde et du PKK sur cette structure. Elle est difficile à mesurer précisément, toutefois l'organisation de la branche média de la formation et ses académies militaires témoignent de l'encadrement fourni par l'YPG. Le CMM n'a pas l'intention d'abandonner Manbij aux Turcs, malgré le départ prévu, en théorie, des conseillers kurdes de l'YPG. De la même façon, le régime syrien entretient l'agitation qui lui est favorable dans la région. Le 24 juin dernier, une vidéo mise en ligne par un groupe inconnu jusqu'ici, la Résistance populaire à Manbij, proclame vouloir chasser l'occupant étranger de la région (Turquie, Etats-Unis et France sont nommés). Ce mouvement ressemble fort à celui né il y a quelques mois dans la province de Raqqa. Reste à savoir s'il est capable de faire autre chose que des vidéos de propagande: pour l'instant ce groupe n'a pas fait parler de lui.


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