Pas encore vaincu

Syrie: replié dans le désert, l'Etat islamique multiplie les offensives

L'Etat islamique, replié dans le désert syrien, conserve d'importantes capacités militaires. - ©DR

L'offensive d'ampleur de l'Etat islamique contre la ville d'al-Boukamal en Syrie a rappelé, si nécessaire, que l'organisation terroriste n'est pas vaincue et conserve des capacités militaires. Matteo Puxton, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du groupe djihadiste, fait le point sur les récentes offensives du groupe terroriste en Syrie.

L'assaut de l'Etat islamique, le 8 juin 2018, sur al-Boukamal, n'est que la conclusion logique d'une campagne entreprise par le groupe depuis plusieurs mois, à partir de la zone désertique où il s'est maintenu, à cheval sur les provinces de Deir Ezzor et de Homs, et jusqu'aux marges orientales de la province de Suweydah. Comme je le soulignais précédemment, l'EI, en termes de propagande, s'est montré étonnamment discret sur ses opérations dans ce secteur -y compris sur l'assaut visant al-Boukamal, à propos duquel il n'y a eu aucun communiqué ni autre document-, ce qui témoigne peut-être d'un inquiétant changement quant à la sécurité interne de l'organisation, qui n'a pas fait la publicité de ses manœuvres dans le secteur, probablement de manière délibérée.

En ce qui concerne la wilayat Homs, l'Etat islamique se limite à trois communiqués en avril-mai: le 19 avril, le groupe revendique une attaque à l'est de Palmyre (au nord de la station T3), pendant laquelle une pièce d'artillerie de 122 mm est mise hors de combat. Le 23 mai, l'organisation djihadiste annonce la mort ou la capture de 13 combattants du régime dans le même secteur, après un assaut lancé la veille au sud-est de la station T3. Le même jour, le groupe publie la photo du kamikaze qui a ouvert l'assaut annoncé la veille, Abou Muhammad al-Turkistani, un Ouïghour. C'est la première photo depuis des mois de la wilayat Homs, et, en outre, elle témoigne de la présence de combattants étrangers dans ce secteur.

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Principales opérations menées par l'Etat islamique depuis mars. La flèche rouge montre l'offensive du régime contre les déplacés du Yarmouk au nord-est de Suweyda.

Dans la wilayat al-Khayr, la propagande n'a publié que quatre communiqués en avril-mai: le 21 avril, le groupe revendique la destruction de trois véhicules du régime syrien à l'ouest de Mayadin tandis le 25 mai, l'EI revendique la mort de 23 "croisés" et "apostats" du régime syrien, et la capture de cinq autres, à l'ouest de Mayadin.

Le 30 mai, la wilayat al-Khayr publie pour la première fois depuis des mois un premier poster, éloge posthume du membre de la branche média Abou Tarab al-Baghdadi (Irakien), décédé. Le lendemain, l'Etat islamique montre dans un reportage photo l'exécution de deux prisonniers capturés dans l'engagement précédent (l'un est égorgé, la tête coupée, l'autre est abattu avec un canon de 23 mm monté sur pick-up Land Cruiser). La mention de "croisés" par l'EI lors de l'attaque du 23 mai fait référence aux Russes: en effet, un officier et un sergent de la 200e brigade d'artillerie ont été tués pendant ce bombardement. En tout, ce sont six Russes qui sont morts durant cette attaque: Vyacheslav Kravchenko, Dmitry Vershinin, Alexander Filimonov, le lieutenant Sergei Elin, le sergent Igor Mikhailov et Cyril Polishchuk. Le groupe terroriste a attaqué semble-t-il une batterie d'artillerie russe qui opérait en soutien du régime syrien. Une vidéo non officielle du 23 mai montre cinq prisonniers du régime syrien et des corps dans un camion de l'EI.

Le 8 mai, l'agence Amaq avait diffusé la vidéo des restes d'un hélicoptère Ka-52 russe crashé dans le désert, lors des opérations du régime syrien contre l'Etat islamique. L'hélicoptère a été abattu la veille par un lance-missiles sol-air portable (à cause d'un incident technique selon la Russie). Les deux pilotes, le Lieutenant colonel Nikolay Gushchin et le navigateur/canonnier, le lieutenant Roman Miroshnichenko, de la 18e brigade d'aviation de l'armée de Khabarovsk, sont tués.

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Abou Muhammad al-Turkistani, le kamikaze utilisé pour l'assaut du 23 mai au sud-est de la station T3. Dans le secteur désertique tenu par l'EI se trouvent encore des combattants étrangers.

De fait, si le régime syrien a repris les agglomérations le long de l'Euphrate, jusqu'à al-Boukamal à la frontière avec l'Irak, l'Etat islamique a pu à la fois se maintenir dans le désert, sur ses arrières, menaçant les lignes de communication du régime, mais aussi de l'autre côté de l'Euphrate, profitant d'un angle mort avec des adversaires aux objectifs différents (Forces démocratiques syriennes, régime syrien, armée irakiennes et milices), qui se sont plus affrontés que coordonnés face à l'organisation djihadiste. Depuis la poche tenue autour de Hajin, en face d'al-Boukamal, l'EI a pu ainsi lancer des attaques et alimenter une guérilla le long des routes reliant les villes de Deir Ezzor, Mayadin et al-Boukamal.

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Capture d'écran de la vidéo Amaq montrant les restes du Ka-52.

Dès le 26 janvier 2018, le groupe attaque au nord d'al-Boukamal. Les 17-19 mars 2018, les djihadistes lancent une attaque majeure sur la station de pompage T2, à environ 60 km à l'ouest d'al-Boukamal. Le régime syrien perd l'installation et n'est pas capable de la reprendre, pendant un certain temps. A partir de la fin mars, l'EI multiplie les attaques contre les bases du régime syrien entre les villes de Mayadin et al-Boukamal. Parallèlement aux opérations autour d'al-Boukamal et de Mayadin, l'EI mène des raids nocturnes, fin avril, au sud-est d'al-Qaryatayn.

Le 29 mai, l'Etat islamique attaque les positions des Forces nationales de défense autour d'Humaymah. Début juin, il est à la lisière des villes de Mayadin et al-Boukamal: il y a circulation de combattants entre la poche de Hajin, à l'est de l'Euphrate, et le secteur tenu par l'EI en marge des deux agglomérations, au nord d'al-Boukamal. En cinq jours, pas moins de 76 hommes du régime de Damas sont tués dans le secteur, le groupe terroriste employant des véhicules kamikazes et des combattants munis de gilets explosifs.

Fin-mai, début juin, Daech attaque une nouvelle fois autour de la station de pompage T2, et les forces encadrées par les Iraniens doivent sécuriser la route menant de la station à al-Boukamal. Les 2 et 3 juin, l'EI attaque les positions du régime au nord-ouest d'al-Boukamal. Deux jour splus tard, il coupe pendant plusieurs heures la route entre Mayadin et Deir Ezzor, attaquant sous le couvert de tirs d'artillerie. Ce regain d'activité est aussi à mettre en relation avec l'évacuation de 1.600 combattants de l'EI et de leurs familles vers le désert par le régime syrien, suite à l'accord conclu dans le quartier du Yarmouk au sud de Damas. Manifestement l'EI profite de cette arrivée de combattants.

Lire aussi - Syrie: les médias d'Etat annoncent un accord d'évacuation à Yarmouk dans le sud de Damas

Le régime syrien, qui a redéployé assez largement ses forces (dont celles d'élite) vers l'ouest de la Syrie depuis novembre, laissant le secteur tenu par les Iraniens, leurs supplétifs, et des conseillers russes, subit toutefois des pertes. En janvier, les tués proviennent surtout du 5ème corps, formé et encadré par la Russie à partir de décembre 2016. Le général de brigade Mahafouz, chef d'état-major de la 67e brigade, est tué au nord d'al-Boukamal. Un autre général de brigade, Zakaria Sultoun, qui avait mené le franchissement de l'Euphrate à Deir Ezzor, est tué par l'Etat islamique. Liwa Fatemiyoun, la division des afghans chiites hazaras recrutés par l'Iran, qui avait participé à la reprise d'al-Boukamal en novembre 2017 et qui reste présente dans le secteur, perd également des cadres et des hommes face à l'EI. En mai, c'est le général de brigade Mohamed Hassan Ali de la 17e division qui est tué. Parmi les 16 morts et 14 blessés décomptés après l'attaque de l'Etat islamique au sud-est de la station T3 le 23 mai, on trouve de nombreux membres de la 18e division. Des Iraniens des Pasdarans (Gardiens de la Révolution) sont également tués.

L'Etat islamique n'ayant pas communiqué sur l'assaut contre al-Boukamal, les sources sont ténues et reposent essentiellement sur celles du régime syrien. L'attaque, venue du désert, cible la partie ouest et nord de la ville, et emploie quatre véhicules kamikazes et des combattants munis de ceintures d'explosifs. Le général Hussein, de la 11e division blindée du régime, est tué (mort d'une crise cardiaque selon le régime), de même qu'un cadre du Hezbollah libanais. En tout plus de 25 combattants du régime ont péri durant les combats. L'Etat islamique est finalement repoussé.

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Une vidéo du 9 juin montre la défense de la garnison d'al-Boukamal face à l'assaut des djihadistes: les défenseurs capturent des ceintures d'explosifs de combattants de l'EI, ainsi qu'un lance-roquettes M72 Law. Les mortiers utilisés par les défenseurs ont leur tube presque à la verticale, preuve que les cibles sont proches. Un corps de combattant djihadiste repose au sol. Les défenseurs sont appuyés par un char T-72. L'EI a utilisé au moins deux véhicules blindés improvisés sur châssis de Toyota Hilux ou Land Cruiser, typiques de la période de l'été dernier au moment de l'offensive du régime vers l'est, dont les carcasses restent dans les rues. La garnison tire avec une mitrailleuse DSHK (12,7 mm) montée sur pick-up.

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Cette attaque de l'Etat islamique intervient alors que le régime syrien, lui avait amassé des forces pour une offensive au nord-est de la province de Suweyda, où 600 combattants du groupe terroriste à Yarmouk avaient été transférés au mois de mai. L'attaque avait commencé depuis quelques jours. Pour l'instant, rien n'indique que le régime ait interrompu son offensive dans ce secteur en raison du raid de l'Etat islamique sur al-Boukamal. Malgré l'échec de ce dernier, il n'en demeure pas moins que les djihadistes ont réussi à se maintenir dans le désert (Badiyah) et qu'ils restent capable de harceler les forces du régime syrien, voire de monter des opérations plus conséquentes comme sur la ville d'al-Boukamal. L'EI est donc loin d'être totalement défait en Syrie. D'autant plus qu'il cherche manifestement à communiquer le moins possible sur ses opérations militaires dans ce secteur, ce qui peut constituer une évolution inquiétante. Reste à voir si le groupe peut passer définitivement à l'insurrection en opérant depuis cette zone désertique.


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