Alimentation du futur

"Consommer des insectes aujourd’hui pour continuer à manger des steaks demain"

La société de Cédric Auriol propose des grillons et des vers de farine. - ©DR

Micronutris est la première société en Europe spécialisée dans l’élevage d’insectes comestibles. Pour Cédric Auriol, le fondateur et gérant de la start-up toulousaine, les insectes présentent de nombreux intérêts environnementaux et nutritionnels.

Quels types d’insectes élevez-vous et avec quoi sont-ils nourris?

Nous élevons deux types d’insectes: le grillon domestique et le ver de farine. Ces deux espèces présentent d’excellentes qualités nutritionnelles, un faible impact environnemental et peuvent être élevées en France. Aujourd’hui, nous produisons une tonne d’insectes par mois et notre capacité de production a été multipliée par 10 en l’espace d’un an et demi. Nous avons maintenant pour objectif de passer la barre des 10 tonnes par mois. Micronutris est dans une démarche éco-responsable: l’ensemble de nos insectes sont nourris avec une alimentation 100% végétale, d’origine biologique et généralement locale.

Quelles sont leurs vertus nutritives?

Le ver de farine contient environ 50% de protéines et le grillon 70%. Ces protéines sont complètes et offrent une très bonne digestibilité. Chez les insectes, nous retrouvons, en complément de cette nature très protéinée, des acides gras mais également une palette généreuse en vitamines et minéraux: du fer, du potassium, mais aussi des taux importants en phosphore et magnésium. Chez Micronutris, un de nos axes de recherche et développement est d’améliorer la qualité nutritionnelle de nos insectes par une alimentation de précision. Grâce aux travaux de nos recherches, nous avons par exemple réussi à augmenter leur teneur en protéines et en Omega-3.

L’élevage d’insecte se veut respectueux de l’environnement. Quelles sont les avantages?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes: avec dix kilos de végétaux, il est possible de produire un kilo de viande bovine. Avec la même quantité, chez Micronutris, on produit jusqu’à neuf kilos d’insectes. Ces chiffres montrent que ce nouveau type d’élevage nécessite neuf fois moins d’espace au sol pour les cultures, moins d’eau pour irriguer les sols, et moins de pétrole pour le transport. Les insectes ne dégagent pas de méthane et leur taux de conversion (de reproduction, NDLR) est excellent. Grâce à cela, un élevage d’insectes pollue jusqu’à 100 fois moins qu’un élevage de viande classique. De plus, les insectes ont des qualités nutritionnelles qui sont équivalentes, voire supérieures à la viande bovine étant donné qu’ils contiennent beaucoup moins de graisses saturées. Les insectes sont une ressource écologique de protéines qui a été trop longtemps ignorée.

L’entomophagie est-t-elle de plus en plus pratiquée en France? Avez-vous remarqué un changement de comportement dans l’attitude des Français à l’égard des insectes?

Il y a quelques années, la majeure partie des gens avait un sentiment de dégoût. Aujourd’hui, beaucoup de personnes s’informent sur ce qu’ils mangent et savent que les insectes ont un véritable intérêt nutritionnel et environnemental. Les a priori sont maintenant plutôt positifs, et les consommateurs veulent pour la plupart goûter les insectes. Depuis deux ans, j’ai senti une réelle évolution sur la consommation d’insectes, qui sont de plus en plus acceptés en tant qu’aliments.  Nous constatons que les insectes comestibles suivent pour le moment le même parcours que les sushis et le poisson cru lors de leur arrivée en Europe il y a quelques années.

La législation autour des insectes comporte des zones d’ombre. Avez-vous eu des difficultés à obtenir une autorisation de mise sur le marché?

La règlementation européenne n’est pas encore claire par rapport à la consommation d’insectes. Il y a encore des zones de flou. Dans chaque pays européen, il y a des interprétations différentes de la réglementation. Chez Micronutris, nous nous sommes conformés à tous les règlements agroalimentaires déjà existants et connus en Europe. Par contre, nous souhaitons qu’une clarification soit faite afin que le travail fourni chez Micronutris puisse être différencié par les consommateurs. Sur le marché on retrouve des insectes qui sont importés d’un peu partout dans le monde sans aucune traçabilité et sans aucun gage de qualité et d’hygiène. Actuellement, il y a beaucoup de sites actifs qui profitent de ce flou juridique pour vendre ces insectes importés.

L’élevage d’insectes peut-il concurrencer l’industrie de la viande?

Je ne pense pas. Je vois plus les insectes en complément plutôt qu’en concurrent pour se substituer à une production animale qui existe déjà. Au niveau technique et nutritionnel, les insectes peuvent se substituer à la viande car ils sont tout aussi complets et digestes. Mais je pense qu’en 2030, il y aura toujours une partie de la population qui continuera à manger de la viande. Par contre, commencer à consommer des insectes aujourd’hui est une solution pour continuer à manger des steaks demain!

Quels sont les défis pour l’avenir?

Comme nous nous imposons de produire nos insectes en France, nous avons encore des coûts de production très élevés. Nous sommes dans le monde de l’infiniment petit et d’importantes manipulations humaines sont nécessaires pour suivre les diverses étapes de développement de l’insecte. Un des enjeux du futur serait de baisser le coût de production des insectes en améliorant nos techniques d'élevages pour que l’on puisse sortir du produit très occasionnel, onéreux, en l’amenant à un produit de consommation courante, moins cher. Le deuxième enjeu serait de développer davantage des produits grand public. Au sein de l’entreprise, nous développons déjà des produits à base d’insectes: aujourd’hui, nous proposons sur le marché des biscuits sucrés et salés à partir de poudre d’insectes et des insectes déshydratés aromatisés qui peuvent se manger au moment de l’apéritif. Actuellement, nous travaillons sur une barre énergétique à base de poudre d’insectes adaptée à la nutrition sportive.


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