L'œil du spécialiste

Bataille de Mossoul: des combats de rues sanglants entre l'armée irakienne et les djihadistes de Daech

Un canon AA S-60 de 57 mm de l'Etat islamique au sud de Tal Afar, ouest de Mossoul (image de propagande). - ©DR

Après les combats des premières semaines dans les faubourgs de Mossoul, la bataille pour libérer la ville des mains de l'Etat islamique prend un nouveau tournant. La résistance acharnée de djihadistes éprouve les troupes kurdo-irakiennes qui gagnent péniblement du terrain. Stéphane Mantoux, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence de la stratégie de l'EI, décrypte en partenariat avec "FranceSoir" les combats du 9 au 22 décembre dans la seconde ville d'Irak.

Depuis une dizaine de jours, la bataille de Mossoul semble entrer dans une nouvelle phase. Après l'embuscade contre la 9ème division à l'hôpital al-Salam, et l'échec d'un mouvement en tenailles contre les quartiers-est de la ville, l'armée irakienne semble vouloir renforcer l'axe Est, en soutien de la Golden Division (et la 9ème division au Sud-Est), alors que les autres fronts (Nord, Sud) sont bloqués. A l'Ouest les miliciens chiites, qui marquent le pas devant Tal Afar "réservée" à l'armée irakienne, cherchent à pousser vers la frontière syrienne. L'Etat islamique (EI) continue de mener des attaques de harcèlement grâce aux tunnels et aux VBIED dans les quartiers-est: il lance aussi des contre-attaques contre les miliciens chiites irakiens à l'Ouest.

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Carte des combats dans les quartiers Est de Mossoul. En rose : les quartiers déjà libérés par l'armée irakienne (approximatif, des combats s'y déroulent parfois encore avec l'EI) ; en noir les quartiers encore contrôlés par Daech. Les numéros correspondent aux quartiers ou lieux évoqués au fil du texte.

Le 9 décembre 2016, la Golden Division combat dans le quartier d'al-Tamim (1 sur la carte). Des combats ont lieu dans les quartiers de Noor (2 sur la carte) et de Wahda (3 sur la carte), où la 9ème division avait été prise en embuscade par l'organisation terroriste deux jours plus tôt. Une vidéo Amaq (organe de propagane de l'Ei) de la veille nous montre toujours en action les petits groupes de combat mobiles utilisant les tunnels pour surgir sur les arrières de la Golden Division ou pour attaque par surprise les colonnes de véhicules : tireur PK avec AK-47 dans le dos, 5 à 10 fantassins avec AK-47. Si l'on excepte les combats dans les quartiers Est de la ville, sur les autres axes, l'avance est stoppée: police fédérale au sud-ouest, 9ème division au sud-est, les milices chiites à l'ouest... Tal Afar est un tel enjeu politique entre la Turquie et l'Irak que sa prise est retardée, d'autant que l'armée irakienne n'a pas encore atteint la ville. Le début de la bataille, selon les dires des officiers de renseignements irakiens, est allé plus vite qu'escompté: en octobre, de nombreux cadres du groupe djihadiste ont fui Mossoul avant que le corridor ouest/sud-ouest soit barré par les miliciens chiites.

Le 10 décembre, la Golden Division, soutenue par la 16ème division, combat toujours dans les quartiers de Tamim (1), Noor (2), Qadisiyah (4 sur la carte). La 9ème division n'avance toujours pas au sud-est. Les fronts nord et sud semblent gelés, tous les efforts portent sur l'Est: la police fédérale et les forces de Réaction Rapide, initialement déployées au sud, basculent vers le sud-est pour aider la 9ème division. On compte déjà 4 brigades de la police fédérale irakienne jetées dans la bataille. A l'ouest, les miliciens chiites proclament qu'ils vont sécuriser la frontière syro-irakienne, voire continuer le combat en Syrie contre l'EI ; tandis que les Kurdes irakiens semblent s'installer à demeure à Bashiqa.

Le 11 décembre, la Golden Division bataille toujours dans les quartiers Est, mais les Irakiens peuvent pour la première fois pilonner la moitié ouest de la ville contrôlée par Daech. A Hammam al-Ali, au sud de Mossoul, la police fédérale capture des combattants de l'organisation sunnite déguisés en policiers à bord de Humvees, qui cherchaient à récupérer des transformateurs électriques. La coalition frappe le vieux pont sur le Tigre (5 sur la carte), toujours dans le but d'empêcher les mouvements de lignes intérieures de l'EI entre rive Ouest et rive Est. Un VBIED est lancé par l'EI dans le quartier d'al-Noor (2), piloté par Bilal al-Daghestani (du Daghestan).

Au 12 décembre, les forces irakiennes sont déjà entrées dans 40% des quartiers de la rive Est de la ville de Mossoul, mais la moitié demeure disputée par les djihadistes. Confirmant la priorité à l'Est, 3 brigades de la 5ème division de la police fédérale (4.000 hommes) se déplacent à Qaraqosh, à 15 km à l'est de Mossoul, probablement pour tenir le terrain pris par la Golden Division et la 9ème division. Une vidéo Amaq montre un sniper en action dans le quartier d'al-Barid (6 sur la carte). Un reportage photo de l'EI montre des images de l'embuscade à l'hôpital al-Salam du 7 décembre, que l'on retrouvera dans la vidéo longue mise en ligne le lendemain: on y voit notamment des tirs de RPG-7 sur un char M1 Abrams et un BMP-1, de nombreuses carcasses de ce dernier modèle, ainsi que 10 corps de soldats irakiens, plus des photos de ces derniers capturées par les djihadistes (qui montrent notamment des rangées de BMP-1).

Le 13 décembre, la Golden Division combat dans les quartiers de Falah et Mutannah (7 sur la carte). Au sud, l'aéroport de Mossoul est bombardé et la localité d'Albu Saif attaquée. A l'Ouest, les milices chiites font le lien entre leurs deux axes de poussée, au nord vers Tal Afar, à l'ouest vers Tal Abtah, en nettoyant la route entre Tal Afar et Ashwa. C'est ce jour-là que l'organisation terroriste met en ligne sa 4ème vidéo longue consacrée à Mossoul depuis le début de la bataille le 17 octobre: "Chasseurs de blindages", dédiée à l'utilisation des armes antichars. Outre de nombreux tirs de missiles antichars sur des systèmes déjà repérés depuis le début de bataille (Fagot/Konkurs, Metis-M, TOW également), la vidéo, très longue (plus de 47 minutes) se distingue par la présence marquée du journaliste britannique John Cantlie, que l'Etat islamique utilise beaucoup depuis le début de la bataille de Mossoul, et qui intervient à la façon d'un correspondant de guerre occidental dans les dernières minutes de la vidéo. Surtout, les dix dernières minutes montrent l'hôpital al-Salam des 6-7 décembre dernier: les hommes du "califat" jettent 2 VBIED contre les véhicules autour de l'hôpital, des groupes de combattants attaquent la 9ème division depuis l'extérieur du bâtiment et à l'intérieur de celui-ci, notamment avec des lance-roquettes RPG-7. Bilan: 17 BMP-1 mis hors de combat (15 détruits, 2 capturés), de même que 6 Humvees et 1 bulldozer. La 9ème division perd probablement des dizaines de tués (Daech en filme 11 au moins dans la vidéo). Cette vidéo très longue montre aussi que la propagande de l'EI a en partie récupéré de la crise de l'été dernier: moins d'une semaine sépare les images de l'embuscade de cette vidéo longue.

Le 14 décembre, la 9ème division tente de reprendre l'hôpital al-Salam dont elle a été chassée une semaine plus tôt. Les 9ème et 16ème division combattent encore dans les quartiers d'al-Karamah (8 sur la carte) et al-Quds (9 sur la carte), disputés par l'EI. La Golden Division et la 16ème division semblent encercler le quartier de Sukkar (10 sur la carte). Au sud, des unités des 5ème et 20ème divisions irakiennes rejoignent la 15ème division, qui tient ce front depuis le début, pour l'assaut sur l'aéroport. Le groupe Conflict and Armement Research (CAR) publie ce jour un rapport sur l'étude de 6 ateliers de fabrication d'armes et de munitions à l'est de Mossoul, en novembre, dans un secteur déjà libéré par l'armée irakienne (Gogjali). Les conclusions sont inquiétantes: les ateliers des djihadistes sont capables de produire, par exemple, des obus de mortier "standardisés" utilisables par leurs tubes n'importe où sur le territoire que le groupe contrôle encore. L'EI produit ses munitions de manière quasi-étatique, reflétant une structure gouvernementale, et en quantité industrielle (et continue de le faire alors même que Mossoul est investie).

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Un groupe de combat de l'EI dans les quartiers-est de Mossoul.

Le 15 décembre se passe sans événement notable. Une vidéo Amaq montre les combats dans le quartier d'al-Tamim (1): un groupe de combat avec mitrailleur sur M249 suit un VBIED (4x4 renforcé de plaques de blindage). Trois corps de soldats irakiens sont filmés. Le 16 décembre, l'EI contre-attaque dans les quartiers Est, et ponctuellement à l'ouest, au nord et au sud de Mossoul. Les Américains s'inquiètent de l'usure de la Golden Division (en fait la 1st Brigade du Counter Terrorism Service irakien, soit 10.000 hommes environ), qui accuserait déjà 50% de pertes et qui a été obligée de relever l'une de ses unités. L'armée irakienne a de plus en plus recours aux chars, à l'artillerie et à l'aviation ce qui augmente de fait les pertes civiles. Une vidéo Amaq montre un sniper tirer sur un soldat de la Golden Division à côté d'un Humvee. Une autre vidéo montre un petit groupe de combat en action dans les rues: l'un des fantassins est armé d'un AK-47 avec silencieux improvisé. Un Humvee a été incendié dans rue ; 3 corps de soldats irakiens sont filmés.

Le 17 décembre, la 9ème division et la police fédérale de Ninive libèrent la zone d'Aafara au sud-est. La 9ème division, soutenue par la Golden Division et la police fédérale, cherche toujours à reprendre l'hôpital al-Salam. Comme la veille, l'EI contre-attaque sur tout le pourtour Est, notamment avec des VBIED. L'organisation djihadiste lance également une autre contre-attaque à l'ouest de Tal Afar contre les miliciens chiites. Un officier de la Golden Division reconnaît que les combats urbains de Mossoul sont plus durs car contrairement à Ramadi et Falloujah, les combattants de l'EI ne peuvent pas s'échapper ; en outre la division doit tenir le terrain conquis et s'occuper de la population civile.

Au 18 décembre, l'armée irakienne se prépare toujours pour une seconde phase en acheminant des renforts sur le front Est (une brigade de l'armée): les lourdes pertes et la gestion des civils ont mis fin à la première phase. Les combats sont toujours intenses dans le quartier de Wahda (3). L'aviation de la coalition, pour aider l'armée irakienne, cible maintenant les routes pour empêcher l'action des VBIED, ainsi que les ateliers où ceux-ci sont fabriqués. Mais joncher les routes de cratères va aussi bloquer les colonnes de Humvees et de véhicules blindés irakiens... Human Rights Watch fait état d'un deuxième massacre commis par une milice tribale sunnite, Hashd al-Jabour. Ces milices sont censées tenir le terrain conquis par les forces régulières, mais leur comportement inquiète. Une vidéo Amaq montre encore un sniper abattre un soldat irakien dans les quartiers Est.

Le 19 décembre, le rythme des opérations reste toujours très lent en raison du redéploiement vers l'Est et de la préparation de l'attaque au Sud. L'EI harcèle ses adversaires sur tous les fronts. Une nouvelle vidéo Amaq montre un soldat irakien abattu par un sniper dans le quartier d'al-Tamim (1) à l'Est. Une autre filme un groupe de combat dans les quartiers Est, avec tireur RPG-7 (portant le drapeau noir des djihadistes et un AK-47 dans le dos), un fantassin avec M-16 à lunette, d'autres avec AK-47, un tireur PK ouvrant le feu dans une rue, un autre dans une meurtrière creusée dans un bâtiment. Daech semble avoir inséré des images du début de la bataille dans cette séquence. Le 20 décembre, les combats sont toujours aussi durs à l'Est ; pour la deuxième journée, l'armée irakienne bombarde le sud de Mossoul, en particulier Ghazlani. L'EI recruterait de force de très jeunes combattants dans les quartiers ouest. La Golden Division explique que dans les combats urbains précédents, l'Etat islamique fortifiait des quartiers précis des agglomérations: ici, il utilise de petits groupes de combat très mobiles, qui emploient les tunnels pour surgir sans cesse sur les arrières des secteurs déjà nettoyés, se replient de la même façon, et vont combattre ailleurs. Les pertes de la Golden Division sont très élevées (un témoignage parle de 18 hommes par jour pour une seule unité). Les djihadistes lancent des contre-attaques au Sud et à l'Ouest, tandis que les puits de pétrole de Qayyara, incendiés durant sa retraite, ne sont toujours pas éteints en totalité. Une vidéo Amaq montre à nouveau un soldat irakien abattu par un sniper. Le 21 décembre, une autre vidéo filme un VBIED (4x4 avec coque de blindage à l'avant et sur les côtés) lancé contre l'armée irakienne dans les quartiers Est. Une autre vidéo montre une attaque lancée au sud de Tal Afar, à l'ouest du village de Qamishliya: plusieurs technicals (2 Hilux avec KPV, un Land Cruiser avec bitube ZU-23) y prennent part, de même qu'un camion embarquant un canon AA S-60 de 57 mm. Un VBIED (4x4 avec coque de blindage) est lancé sur les positions adverses.

Au nord-est de la ville, la Golden Division a atteint la rivière Khosr, affluent du Tigre, qui forme une coupure. Elle doit en préparer le franchissement de même que l'approche de l'université de Mossoul, qui fait figure de nœud logistique pour l'EI. En attendant, l'unité a toujours du mal à conserver les quartiers investis, y compris avec le renfort de l'armée ou de la police. Le commandant de la Golden Division, le Major General Fazil Barwari, déclare quant à lui que les combattants de Daech sont moins féroces à Mossoul qu'à Ramadi, où ils se battaient jusqu'à la mort, mais que le problème principal reste l'utilisation des VBIED. Il explique que la stratégie initiale prévoyait la fuite de la population civile et des combattants du groupe terroriste, ce qui ne s'est pas produit, entraînant une bataille urbaine d'autant plus complexe. Le général explique aussi que toutes les forces de la Golden Division ne sont pas engagées dans la bataille, car une partie tient garnison dans les villes reconquises à l'Etat islamique ou à protéger. Il confirme aussi que la proportion de Kurdes au sein de son unité à diminué de 30 à 5%, ce qui remet en perspective l'affirmation selon laquelle la Golden Division transcenderait les divisions sectaires en Irak.

Le général dit aussi que les djihadistes combattent essentiellement avec du matériel capturé en Syrie et en Irak (à Baiji notamment dans ce dernier cas). Il prétend aussi que l'encerclement de la ville n'est pas étanche, car il faudrait beaucoup plus d'hommes pour y parvenir.

 


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