Djihadistes du Xinjiang

Le Parti islamique du Turkestan, bras armé ouïghour d'al-Qaïda en Syrie

Tireur d'élite du Parti islamique du Turkestan lors la contre-attaque pour lever le siège d'Alep, à partir du 30 octobre 2016. - ©DR

Persécutés par les autorités chinoises dans la province du Xinjiang, les Ouïghours ont rejoint en nombre les rangs des organisations djihadistes en zone irako-syrienne. Si quelques centaines d'entres-eux ont grossi les rangs de l'Etat islamique, ils sont encore plus nombreux à avoir adhéré aux dogmes des groupes liés à al-Qaïda. Stéphane Mantoux, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du conflit irako-syrien, décrypte en partenariat avec "FranceSoir", l'implication de ces djihadistes venus d'Orient aux côtés des insurgés islamistes.

Les Ouïghours qui composent l'essentiel des rangs du Parti Islamique du Turkestan (PIT) viennent de la région autonome ouïghoure du Xinjiang de l'ouest de la Chine, conquise par la dynastie Qing en 1759. Les Ouïghours sont musulmans sunnites et turcophones: avec 11 millions de personnes, ils représentent 0,8% de la population chinoise. Leur condition est difficile, du fait notamment de la barrière de la langue et d'une politique du gouvernement central particulièrement répressive. Les Ouïghours constituent 45% de la population du Xinjiang. La politique communiste à l'égard de cette minorité, accordant d'abord une autonomie pour provoquer un ralliement spontané au pouvoir, puis se faisant répressive, a au contraire soudé une communauté qui n'était pas forcément unie.

Kashgar, éphémère capitale du Turkestan en 1933, est le symbole de la lutte des Ouïghours. En avril 1990, des Ouïghours vétérans du djihad afghan contre les Soviétiques lancent la lutte armée contre l'Etat chinois après avoir créé l'année précédente le Parti Islamique du Turkestan Oriental (PITO). En 2008, quatre jours avant le début des Jeux Olympiques de Pékin, une attaque de grande envergure est menée à Kashgar. Urumqi, où la population est partagée entre Ouïghours et Hans chinois, est également le théâtre de violences, comme les émeutes du 5 juillet 2009, réprimées par la force. Si une résistance s'organise autour de cellules clandestines contre le pouvoir chinois, il est difficile d'apprécier l'existence d'un mouvement unique qui ferait face aux autorités. Les séparatistes souhaitent tous la création d'un "Turkestan oriental", qui succéderait à la république éphémère du même nom créée en 1933 et à la tentative impulsée par les Soviétiques en 1944, close avec la naissance de la République Populaire de Chine en 1949. Il existe en réalité plusieurs résistances au pouvoir chinois: les rebelles de Turpan, au nord-est, sont traités moins durement que ceux de Kashgar au sud. Les revendications rebelles vont ainsi de l'exigence d'une autonomie à la revendication d'un Etat séparé de la Chine.

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Islam Awazi, la branche médiatique de propagande du PIT.

Le Parti islamique du Turkestan (PIT) est né en 2006 sur la frontière afghano-pakistanaise: il est difficile de dire si il est l'héritier du Mouvement Islamique pour le Turkestan Oriental (MITO) auquel le gouvernement chinois prête des centaines d'attaques entre la fin des années 1990 et le début des années 2000. Il semble plutôt que le PIT soit né en secteur contrôlé par les talibans, probablement sur des bases jetées dans les camps d'entraînement d'al-Qaïda par des expatriés de Chine, qui profitent de la guerre en Afghanistan pour lancer un nouveau mouvement. Il est soutenu par le Mouvement Islamique d'Ouzbékistan (MIO). Le PIT revendique de 300 à 500 combattants au Pakistan et des antennes en Turquie et en Syrie. Il se présente comme le successeur du MITO, créé en 1997 et dirigé par Hasan Mahsum et Abudukadir Yapuquan, formé en Afghanistan et au Pakistan.

Dès 1998, le MITO se réfugie dans l'Afghanistan des talibans, et les premiers contacts sont établis avec Ben Laden et le MIO. Désigné comme organisation terroriste dès 2002 par les Etats-Unis, le MITO, prédécesseur du PIT, est pourchassé sur plusieurs fronts: 22 Ouïghours sont détenus à Guantanamo, puis relâchés faute de preuves. Mashum est tué lors des bombardements américains à la frontière afghano-pakistanaise fin 2001. Abdul Haq al-Turkestani, premier chef du PIT, est annoncé tué par une frappe de drone en février 2010 au nord-Waziristan (il refera surface dans une vidéo du groupe en 2014). Abdullah Mansour prend alors la suite. En dépit de la perte de plusieurs chefs successifs, le PIT se maintient dans la durée et  peut continuer à frapper la Chine. Turkestani a développé la branche média de l'organisation, Sawt al-Islam/Islam Awazi (La voix de l'islam): le magazine Turkestan Islamique (publié tous les 4 mois) démarre en 2008, et à partir de 2012 le PIT collabore avec la branche média du MIO. Le premier publie des documents audio et vidéo en arabe, en ouïghour, en mandarin, parfois en urdu. Le Parti islamique du Turkestan s'est mis en pointe de la contestation au Xinjiang en menaçant les Jeux Olympiques de Pékin en 2008: il fait exploser une voiture kamikaze sur la place Tiananmen (2013), provoque des attaques au couteau dans le Kunming, frappe l'ambassade chinoise du Kirghizistan à Bishkek, le 30 août 2016. Le PIT a ses camps d'entraînement dans les zones tribales pakistanaises et a juré allégeance au mollah Omar, chef des talibans.

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La p.28 du dernier numéro de Turkestan Islamique (30), le magazine du PIT, paru en mars 2017.

Dès 2012, les autorités chinoises signalent le départ en Syrie, pour le djihad, de combattants ouïghours. Depuis le mois de mai, selon elles, le Mouvement Islamique du Turkestan Oriental (elles utilisent encore l'ancienne dénomination) et l'Association de Solidarité et d'Education du Turkestan Oriental, basée en Turquie, achemineraient des combattants de cette minorité en Syrie.

En 2013, un Chinois Han converti à l'islam, apparaît dans une vidéo de Jaysh Muhajirinwal-Ansar, formation dirigée par Omar al-Shishani (qui passera ensuite à l'Etat islamique). La vidéo est mise en ligne en mars: il a pour nom de guerre Yusuf al-Sini (Bo Wang de son vrai nom). Dans une vidéo du front al-Nosra, des combattants ouïghours semblent présents. De fait, le PIT, basé au Pakistan, appelle dans son magazine Turkestan Islamique (12ème numéro, 9 février 2013) au djihad en Syrie. En juillet, la Chine arrête dans le Xinjiang un étudiant parti à Istanbul, ayant combattu à Alep, et qui aurait projeté des attentats à son retour.

Les autorités expliquent aussi que les 15 assaillants d'un poste de police à Turpan, dans le Xinjiang, en juin 2013 (attaque qui a fait plus de 40 tués), seraient des aspirants au djihad, qui faute de pouvoir partir, auraient commis un attentat sur place. Cette annonce fait suite à un total de cinq incidents violents s'étant déroulés dans le Xinjiang entre mars et juin 2013. La Chine estime alors que 30 à 100 combattants ouïghours ont déjà pu entrer en Syrie; la communauté ouïghoure en Turquie compte 20.000 membres, dont certains travaillent pour l'Association de Solidarité et d'Education du Turkestan Oriental, qui fournit une aide humanitaire aux Syriens et qui est pointée du doigt par la Chine. Une vidéo du PIT de janvier 2017 affirme que sa brigade syrienne a combattu avec le front al-Nosra, en 2013, dans les provinces de Raqqa, Hasakah et Alep.

En juin 2014, le groupe djihadiste officialise sa présence en Syrie: il déclare avoir une brigade sur place, dirigée par Abu Ridha al-Turkestani, probablement un Syrien (il parle arabe) et revendique une attaque suicide à Urumqi en mai 2014 et une attaque au VBIED sur la place Tiananmen en octobre 2013. En octobre 2014, le PIT met en ligne sur son site, probablement administré depuis la Turquie, un livret en ouïghour à destination des femmes, puis un autre justifiant le djihad en Syrie. En novembre, un djihadiste d'origine néerlandaise ayant combattu avec la jamaat de Sayfullah Shishani (ralliée au front al-Nosra) photographie un groupe de 14 combattants ouïghours dans le nord de la Syrie. Une des vidéos d'Islam Awazi, la branche média du PIT, montre que ce dernier aligne au minimum plusieurs dizaines de combattants en Syrie en 2014. Le groupe a prêté allégeance au mollah Omar des talibans, ce qui plaide en faveur de l'hypothèse que dès ce moment-là, le Parti islamique du Turkestan opère de concert avec le front al-Nosra, probablement entre les provinces d'Idlib et de Lattaquié. Le PIT en Syrie publie des photos d'enfants-soldats, de deux chars, d'une femme avec un SVD Dragunov, de pièces antiaériennes. Comme l'émirat islamique du Caucase, qui avait sa branche syrienne avec Jaysh Muhajirinwal-Ansar, le PIT semble créer sa propre branche en Syrie.

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Abu Rida al-Turkistani, probablement un Syrien, dirige la branche syrienne du PIT jusqu'à sa mort en 2015 pendant la bataille de Jisr al-Shughur.

Une vidéo d'Islam Awazi montre deux kamikazes de l'organisation dont un s'est fait sauter dans la province d'Idlib lors d'une offensive menée par le front al-Nosra (27 mai 2014). Dès cette époque (début 2015), le PIT dispose au moins d'un camp d'entraînement pour les enfants. En avril 2015 il combat au sein de la coalition "La bataille de la victoire" pour prendre Jisr al-Shughur, aux côtés du front al-Nosra, d'Ahrar al-Sham, Jaysh al-Islam, Jabhat Ansar al-Din, Junud al-Sham. Une vidéo de ce dernier groupe mentionne la "Katiba Turkestani", qui semble être le nom de la branche syrienne du groupe ouïghour.

La brigade aurait perdu au moins 20 combattants dans la bataille de Jisr-al-Shughur. Avant la bataille, les combattants du PIT écoutent un sermon du sheikh saoudien Muhaysini, proche d'al-Nosra; leur chef, Abu Rida al-Turkestani, plante le drapeau de l'organisation au centre de la ville. Le Parti islamiste du Turkestan a combattu aux côtés du groupe Junud al-Sham de Muslim Shishani et du groupe ouzbek Katiba al Tawhidwal Jihad. Un membre important du groupe, Ibrahim Mansour, confirme à un site d'information turc que le PIT combat en Syrie depuis 2012; le djihad en Syrie permet à la formation d'acquérir de l'expérience pour le djihad au Xinjiang. Le groupe semble opérer dans les provinces d'Idlib et de Lattaquié et dispose de deux camps d'entraînement, dont un (vidéo de juillet 2015) dans une villa réquisitionnée, où il forme aussi des enfants. Il donne les noms de plusieurs de ses tués au combat, dont un troisième kamikaze utilisé contre l'hôpital de Jisr-al-Shughur. Un autre kamikaze a également été employé durant la bataille. Abu Rida al-Turkestani est tué pendant les combats, le 22 mai. Jacob Zenn estime que le PIT en Syrie pourrait déjà compter 1.000 combattants à cette date. En août, le PIT prend part à la bataille dans la plaine d'al-Ghab: il est avec Jund al-Aqsa à la centrale thermique de Zeyzoun. En septembre, il publie des photos de ses combattants dans la base aérienne d'Abu Duhur (province d'Idlib) assiégée et finalement prise par le front al-Nosra et des groupes djihadistes satellites. En octobre, les djihadistes ouïghours combattent à la fois dans le Jabal al-Akrad, dans la province de Lattaquié, et dans la province de Hama. A ce moment-là, la majorité des recrues ouïghoures se retrouvent dans le Parti islamique du Turkestan lié à al-Qaïda, et non à l'Etat islamique, bien que celui-ci compte également des membres de cette communauté dans ses rangs. En décembre, le PIT poste une photo d'un tir de missile antichar TOW, capturé ou fourni par des rebelles l'ayant reçu des Etats-Unis. Le groupe aurait perdu 30 combattants en quelques semaines face à l'offensive du régime dans la montagne Turkmène, dans la province de Lattaquié.

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Dadullah Turkistani, le premier kamikaze utilisé par le PIT en mai 2014, lors d'un assaut coordonné avec le front al-Nosra et d'autres groupes dans la province d'Idlib.

Le millier d'Ouïghours du PIT serait surtout installé dans la province d'Idlib, entre les villes de Jisr al-Shughur, Ariha, et dans le Jebel al-Zawiya. En mars 2016, l'organisation diffuse un nouveau reportage photo sur l'entraînement d'enfants dans l'un de ses camps au nord-ouest de la Syrie. En mai, le PIT rejoint Jaysh al-Fateh, la coalition pilotée par le front al-Nosra, qui chasse en parallèle Jund al-Aqsa, suspectée d'avoir des sympathies pour l'EI. Le groupe participe à la capture de Khan Touman, au sud d'Alep. En juin, l'émir de la communauté, Abdul Haq al-Turkestani, s'en prend violemment dans une vidéo de propagande à l'EI, et au Mouvement Islamique d'Ouzbékistan (MIO), ancien allié de son organisation, mais qui a prêté allégeance à Daech en août 2015. Ce même mois, le PIT participe à l'offensive lancée à partir du 27 dans la province de Lattaquié. Une vidéo de Zawahiri en juillet 2016 fait l'éloge des combattants ouïghours. Il est également présent lors du lancement de l'offensive pour débloquer le siège des quartiers est d'Alep, à partir du 31 juillet, juste après le retrait "formel" du front al-Nosra d'al-Qaïda, et le changement de nom pour Jabhat Fateh al-Sham. De nouvelles images de l'entraînement d'enfants dans un camp militaire sont diffusées en septembre 2016. Le 30 octobre, le PIT engage plusieurs kamikazes et ses troupes d'élite dans l'ultime offensive de Jaysh al-Fateh pour desserrer l'étau à Alep.

Début janvier 2017, Abou Omar al-Turkestani, un Ouïghour, est tué par une frappe américaine près de Sarmada, dans le nord de la province d'Idlib. Il était membre de l'Union du Djihad Islamique, scission issue du Mouvement Islamique d'Ouzbékistan et recrutant parmi les Ouzbeks. En Syrie, il prend la tête d'Ansar Jihad, dont il devient le commandant militaire: le groupe est composé de combattants d'Asie Centrale et de Turcs. Il est fort probable qu'Ansar Jihad collabore avec le groupe ouïghour, les deux étant proches de Jabhat Fateh al-Sham, composante essentielle de la nouvelle coalition Hayat Tahrir al-Sham.

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Le dernier kamikaze utilisé par le PIT pour l'offensive au nord de Hama, déclenchée le 21 mars 2017.

En février 2017, le PIT confirme la mort d'un combattant français, le deuxième dans ses rangs. La mort de ce Français avait été annoncée en juillet 2016 par Firqatul Ghuraba, le groupe du Français Omar Diaby/Omsen, proche d'al-Qaïda. Le Français apparaissait dans un nasheed vidéo du PIT de novembre 2016. Le premier Français tué est Reda Layachi, d'Hérouville-Saint-Clair (Calvados, limitrophe de Caen), mort dans la province d'Idlib fin 2015. Les deux décès laissent penser que Firqatul Ghuraba combat avec l'organisation ouïghoure, dans la province de Lattaquié et dans celle d'Idlib. Le PIT bénéficie aussi de la propagande d'Abou Zar al-Burmi, un mufti liée à la brigade de l'Imam Boukhari (groupe ouzbek en Syrie proche d'al-Qaïda), qui, rallié à l'EI pour un temps en 2015, est revenu vers al-Qaïda et s'en est expliqué dans plusieurs vidéos de propagande pour le PIT notamment. En février 2017, les Ouïghours protègent l'évacuation des combattants de Jund al-Aqsa, groupe pro-EI qui affronte d'autres rebelles syriens et qui finit par être évacué sur Raqqa, en territoire de l'Etat islamique, après une négociation tendue; plusieurs combattants du PIT font défection vers Daech. D'autres pourraient suivre en raison de désaccords liés à la nouvelle orientation d'Hayat Tahrir al-Cham (HTC) en Syrie et de la difficulté à retourner dans les zones tribales pour les combattants ouïghours, sans parler de la Chine et de la Turquie. Le 21 mars 2017, le PIT fait partie des groupes, aux côtés d'HTC, qui attaquent les positions du régime au nord de Hama. Un kamikaze est utilisé par le groupe durant cette offensive: le quatorzième de l'organisation depuis mai 2014.


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