Stratégie

Comment l'Etat islamique a défendu l'est syrien jusqu'à Deir Ezzor

Les islamistes communiquent abondement sur leur défense de Deiz Ezzor. - ©Capture d'écran

Les islamistes doivent faire face à une vaste offensive dans la zone de Deir Ezzor. Daech organise sa propagande pour communiquer sur sa défense, ses contre-attaques, et ses prises de guerre face aux assaillants. Matteo Puxton, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du conflit irako-syrien, décrypte en partenariat avec "FranceSoir" comment l'organisation terroriste organise sa réponse de propagande.

A l'été 2017, l'Etat islamique doit affronter une offensive de grande ampleur du régime syrien vers les territoires qu'il contrôle encore à l'est du pays. Ayant "gelé" le front contre les rebelles et les djihadistes d'Hayat Tahrir al-Sham à l'ouest de la Syrie, le régime est en effet capable de concentrer ses forces pour une offensive de grand style, largement appuyée par la Russie, l'Iran et ses supplétifs étrangers (Irakiens, Afghans chiites hazaras...).

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Illustration : H = Humaymah. 1 = axe nord de progression du régime, 2 = axe central, 3 = axe sud. Les dates correspondent aux contre-attaques de l'EI relatées dans la propagande.

Cette offensive se développe sur trois axes parallèles. Au nord, après avoir chassé l'EI de la province d'Alep, les forces du régime longent l'Euphrate, contournent Raqqa et sa périphérie sud, la ville étant encerclée et assiégée par les Forces Démocratiques Syriennes, et avancent plus à l'est le long du fleuve en direction de Deir Ezzor, où le régime veut arriver par le nord. Au centre, le régime syrien a repris Palmyre en mars 2017 et avance par la route d'al-Suknah, dernière localité d'importance avant Deir Ezzor, qui est finalement reprise après des combats assez violents dans la première quinzaine d'août. Enfin, au sud, le régime syrien avance à partir du désert au sud de Palmyre et de l'est de la province de Suweyda, coupe la route aux rebelles soutenus par les Etats-Unis qui devaient approcher al-Bukamal et Deir Ezzor par le sud, et atteint la frontière irakienne.

A travers ses vidéos de propagande militaire, l'Etat islamique montre comment il se défend face à cette offensive, ce qui permet d'entrevoir sa stratégie, ses tactiques, les moyens utilisés, ses succès et ses revers, que l'on devine en creux. La wilayat (province) Homs de l'EI couvre au départ l'axe central de progression du régime, à l'est de Palmyre, vers al-Sukhnah. La vidéo Les charges de la rédemption (3) montre la défense du secteur entre Palmyre et al-Sukhnah du  31 mai au 14 juillet environ. Face à la puissance de feu déployée par le régime syrien et son allié russe, les islamistes choisissent de ne pas déployer des moyens d'appui trop fixes: on peut voir un tir de lance-missiles antichars Fagot, facilement transportable, de même qu'une mitrailleuse lourde sur affût de 12,7 mm Type 77/85 et un mortier lourd de 120 mm. En revanche, l'EI utilise fréquemment des colonnes mobiles de pick-up et de technicals (véhicules armés, souvent de pièces antiaériennes KPV de 14,5 mm ou ZU-23 de 23 mm) pour des raids-éclair. Il engage également un certain nombre de chars puisque pas moins de cinq différents (quatre T-62 et un T-55) sont visibles dans cette vidéo. On voit aussi un pick-up équipé d'un lance-roquettes à six tubes, trois pour des roquettes Grad de 107 mm et trois pour des roquettes Grad de 122 mm. Les cinq véhicules kamikazes dont l'explosion est montrée dans la vidéo ne servent pas à préparer des assauts mais bien à harceler des positions du régime, en particulier des cantonnements de troupes, ce qui confirme que l'EI est alors sur la défensive. Ces véhicules kamikazes, dont le blindage renforcé est camouflé à l'intérieur de l'engin, constituent la première exportation d'un modèle fabriqué à Mossoul, puis Raqqa, et vu également dans la province d'Alep. On note le nombre assez important de combattants pour la défense de cet axe: on voit plus de 20 hommes ensemble lors d'une séquence, et leur équipement suggère pour partie qu'ils sont des "inghimasiyyi" (troupes d'élite équipées de gilets explosifs). Particulièrement remarquable est le groupe de quatre tireurs d'élite armés de fusils SVD ou PSL opérant près d'al-Suknah. Toutefois, l'EI ne tue qu'assez peu de combattants du régime (pour ceux qui sont filmés) et surtout le butin matériel est relativement pauvre par rapport à celui parfois saisi en 2016. Il est évident que la wilayat Homs a souffert de sa cavalcade pour encercler base aérienne T-4 à l'ouest de Palmyre, après la reprise de la ville en décembre 2016, et du retour offensive du régime largement appuyé par la Russie qui a abouti à la reconquête de Palmyre, puis à la poussée vers l'est.

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Illustration : Un VBIED de l'EI explose sur un campement du régime syrien (7 juillet). L'EI utilise ses engins suicides pour ralentir et harceler les forces du régime syrien.

Affaiblie par l'offensive du régime, qui finit par reprendre al-Suknah, les restes de la wilayat Homs opèrent ensuite plus au sud, sur le troisième axe de progression du régime, le plus méridional. La défense de l'EI s'arc-boute autour du village de Humaymah, carrefour pour remonter au nord vers Deir Ezzor et au nord-est vers al-Bukamal. Le 16 août, la wilayat Homs met en ligne la vidéo Puis ils seront vaincus (dont le titre est tiré d'un verset de la sourate al-Anfal). Cette vidéo montre un assaut sur des positions du régime syrien à Humaymah survenu le 10, à peine six jours plus tôt: c'est la première fois que la wilayat Homs adopte le "nouveau" format court de publication vidéo de propagande militaire de l'EI. Les islamistes commencent par observer les positions du régime syrien avec un drone. Celles-ci sont sommairement aménagées, dans le désert, avec de simples levées de terre protégeant les combattants. Il n'y a pas de tranchées pour arrêter les véhicules de l'EI (kamikazes ou non) ni d'autre dispositif défensif. L'organisation terroriste, comme souvent, lance un véhicule suicide pour ouvrir l'assaut. Les véhicules blindés improvisés arrivent ensuite pour déposer l'infanterie. Détail très intéressant: dans la colonne, on trouve un véhicule blindé improvisé armé d'une mitrailleuse américaine GAU 16/21, probablement capturée sur la Nouvelle Armée Syrienne défaite devant al-Bukamal en juin 2016 par la wilayat al-Furat. C'est cette wilayat qui a récupéré ces armes sur les rebelles mis en fuite, elles n'ont jamais été vues jusqu'ici dans la wilayat Homs. La présence de tels véhicules laisse penser que la wilayat al-Furat, qui ne mène pas de combats soutenus comme sa consoeur, a envoyé des renforts pour soutenir la défense sur ce front. Bien équipé, les fantassins, avec des mitrailleurs PK, au moins un tireur au lance-roquettes RPG-7 accompagné de son pourvoyeur, et un tireur d'élite sur fusil PSL, submergent la position, jetant des grenades pour avancer et tirent sur les fuyards. Au vu de leur tenue et de leur équipement, il est quasiment certain que ce sont des inghimasiyyi. L'EI incendie plusieurs véhicules, récupère peut-être un char T-62, un technical, un bulldozer et de nombreuses munitions. Plusieurs corps de combattants du régime sont filmés, deux prisonniers sont exécutés, les pertes du régime ont probablement été plus lourdes que ce qui est visible dans la vidéo. Il est patent qu'au sud, sur le front d'Humaymah, le régime peine alors à avancer devant la résistance déployée par l'EI.

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Illustration: Ce véhicule blindé improvisé qui charge au milieu de la position du régime sur le front de Humaymah est équipé d'une mitrailleuse de cal. 50 GAU 16/21 (à droite), une arme américaine fournie à la Nouvelle Armée Syrienne et dont la wilayat al-Furat a pris plusieurs exemplaires en juin 2016 lors du raid désastreux des rebelles anti-EI à al-Bukamal. Cette arme n'a jamais été vue dans la wilayat Homs, de même que certains véhicules blindés improvisés engagés ici: ils ont probablement été envoyés en renfort de la frontière.

Une autre wilayat de l'EI, la wilayat al-Khayr (Deir Ezzor) est également concernée par la défense de l'est syrien. Le régime arrive en effet dès le mois d'août aux limites de la province de Deir Ezzor. Les effectifs de cette wilayat, jusqu'ici plutôt occupés à tenter de réduire la poche du régime autour de la ville de Deir Ezzor, coupée en deux depuis janvier, vont donc être en partie redéployés pour bloquer la progression du régime venant de l'ouest. Le 21 août, la wilayat met en ligne la vidéo intitulée Le fracas de la terreur. Cette vidéo est presque entièrement consacrée à la défense des limites de la province. La wilayat va surtout bloquer la progression du régime dans le secteur de Humaymah, sur l'axe sud donc, venant renforcer les restes de la wilayat Homs et peut-être le contingent déployé par la wilayat al-Furat. Les effectifs mis en ligne sont conséquents puisqu'une scène de groupe à la fin de la vidéo montre plus de 40 combattants. Comme la wilayat Homs, la wilayat al-Khayr évite de déployer des moyens d'appui trop lourds face à la puissance de feu du régime, préférant utiliser les lance-missiles antichars et les mortiers. En revanche elle attaque avec des colonnes mobiles comprenant de nombreux technicals et un char T-62. Une des colonnes compte jusqu'à 12 véhicules. Les assauts montrés ont eu lieu le 17 juillet, soit avant celui de la wilayat Homs. La tactique est ici classique: les véhicules kamikazes sont jetés en avant pour ouvrir la voie et désorganiser le dispositif adverse. Puis les colonnes mécanisées chargent jusqu'à la position visée pour débarquer l'infanterie. Ici, l'EI s'en prend notamment à une position de Liwa Fatemiyoun, qui opère donc sur l'axe sud, et qui n'a pas protégé ses défenses par une tranchée ni d'autres dispositifs hormis les sempiternelles levées de terre. Idem pour les autres positions attaquées. A chaque fois, l'explosion d'un véhicule kamikaze provoque la déroute initiale des défenseurs. Le butin est cette fois beaucoup plus substantiel, puisque l'EI s'empare d'un char T-72 et d'un véhicule blindé BMP-1 de Liwa Fatemiyoun, d'un fusil anti-matériel AM 50, d'autres armes et munitions, et lors d'un autre assaut d'un char T-62. Au total une vingtaine de corps sont filmés et un prisonnier est égorgé. La vidéo confirme si besoin est que l'axe sud de progression du régime, autour de Humaymah, s'enlise.

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Illustration : Colonne mécanisée de l'EI (wilayat al-Khayr): à côté des véhicules blindé improvisés, les technicals pour l'appui-feu (ici Land Cruiser avec ZU-23). L'EI privilégie des contre-attaques éclair sur des objectifs faciles, mal défendus.

Le régime cherche alors à progresser non pas vers le nord et Deir Ezzor, mais glisse plus à l'est vers la frontière irakienne pour la remonter en direction d'al-Bukamal. De l'autre côté de la frontière, les miliciens chiites irakiens de la mobilisation populaire commencent à pénétrer dans le "sanctuaire frontalier" de l'EI à cheval sur la frontière. Le 6 août, la wilayat al-Furat, transfrontalière, avait porté un coup dur à la milice chiite Kataib Sayyid al-Shuhada (qui combat également en Syrie avec le régime) du côté irakien de la frontière, lui tuant plusieurs dizaines de combattants de même que des conseillers militaires iraniens des Pasdarans (Gardiens de la révolution), dont plusieurs ont été exécutés après avoir été capturés. Le 23 août, la wilayat al-Furat récidive en menant cette fois-ci un raid éclair contre une position du régime dans le Wadi al-Waer, près de la frontière irakienne, qui est montré dans la vidéo Les ombres du massacre (2) mise en ligne le 28 août. Ici encore, l'EI monte à l'assaut d'une position protégée par de simples levées de terre, sans autre défense particulière (pas de tranchée pour arrêter les véhicules, etc). Le raid est mené avec des technicals et des véhicules blindés improvisés, qui débarquent une infanterie probablement d'élite (inghimasiyyi?), bien armée, menée par un chef que l'on voit pour la quatrième fois dans les vidéos de la wilayat, et munie de bandeaux rouges pour se reconnaître sur le champ de bataille. Les assaillants sont probablement en infériorité numérique mais les combattants du régime n'arrivent pas à monter une défense coordonnée; ils s'exposent aux tirs des fantassins islamistes en quittant la position, et perdent probablement plusieurs dizaines d'hommes. L'EI ne prend même pas la peine dans cette vidéo de monter les destructions matérielles infligées: les images parlent d'elles-même quant à la déconfiture des troupes du régime. L'axe sud se transforme en impasse, et l'EI sait l'exploiter pour sa propagande en menant ces raids-éclair.

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Illustration : Les fantassins de l'EI ont débarqué au pied de la simple levée de terre qui protège la position du régime, depuis les véhicules blindés improvisés dont on voit un exemplaire arrêté en contrebas. Au fond à gauche, deux technicals avec des armes embarquées pour l'appui-feu. Au centre, un tireur au RPG-7 vient de faire feu.

Le régime appuie alors sur l'axe nord, le long de l'Euphrate, au sud-est de Raqqa. Il progresse le long du fleuve, s'emparant des localités qui le bordent, et dans le désert plus au sud. Autour des 23-25 août, l'EI achemine des renforts dans ce secteur, probablement des troupes d'élite, harcèle les positions du régime avec des véhicules suicides, puis lance une grande contre-offensive sur l'axe de Maadan le 28 août, autour du village de Ghanem al-Ali. C'est la contre-attaque sur cet axe qui est montrée dans une vidéo de la wilayat al-Raqqa, La poussière de la guerre (2), mise en ligne dès le 29 août. L'EI a concentré des moyens conséquents pour cette contre-attaque: les images montrent des dizaines d'hommes de l'EI regroupés, ce qui est maintenant rare, une vingtaine font leur prière ensemble. L'EI n'engage pas de moyens d'appui et se contente de véhicules suicides. En revanche, il y a des véhicules blindés improvisés, de nombreux technicals avec parfois des pièces de gros calibre (canon S-60 AZP de 57 mm sur camion notamment) et même un char T-55AMV. L'infanterie de l'organisation terroriste, précédée par des véhicules kamikazes, comprend de nombreux fantassins armés d'AK, des mitrailleurs avec PK et des tireurs au lance-roquettes RPG-7. Plusieurs véhicules du régime sont détruits. Les forces du régime sembent s'être enfuies devant cette contre-attaque: l'EI filme une trentaine de corps laissés sur le terrain et exécutent plusieurs prisonniers. Surtout, le butin matériel abandonné par les forces du régime est cette fois assez conséquent: des centaines de caisses de munitions pour armes légères, mitrailleuses lourdes, des obus d'artillerie, de chars; un camion FAP 2026, un canon D-30 (122 mm), une batterie de quatre canons M-46 de 130 mm (dont un en mauvais état) abandonnée avec deux camions Ural-4320, un BM-21 Grad, un canon S-60 de 57 mm, plusieurs autres véhicules dont certains armés de pièces antiaériennes (ZU-23 et S-60).

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Illustration: 25 août: véhicules blindés improvisés, pick-up, dizaines de combattants : l'EI se prépare à contre-attaquer le long de l'Euphrate.

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Illustration: un canon S-60 AZP de 57 mm monté sur camion ouvre le feu en tir tendu pour soutenir les combattants de l'EI.

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Illustration: L'EI capture une batterie de canons M-46 (130 mm), que les forces du régime ont abandonné. On voit ici l'une des pièces et deux camions Ural-4320 également laissés sur place.

L'axe nord de progression du régime syrien se retrouve donc également bloqué par la contre-offensive de l'EI. Mais ce faisant, le groupe djihadiste a probablement dégarni son centre, à la fois pour contre-attaquer au sud vers la frontière syrienne et Humaymah, et au nord le long de l'Euphrate. C'est d'ailleurs sur l'axe central que le régime syrien va finalement percer le front de l'EI pour faire la jonction avec une partie de la poche de Deir Ezzor, celle autour de la base de la brigade 137 à l'ouest. L'EI n'avait pas lancé de contre-attaque sur l'axe central, ni publié de vidéo sur cet axe pour sa propagande, preuve que c'était probablement le point faible. Le régime a su en profiter; il n'en demeure pas moins que ses pertes sur les axes nord et sud ont été sensibles. Reste à savoir désormais quelle va être sa priorité: reconquérir la ville de Deir Ezzor et dégager les poches encerclées, ou foncer vers le sud le long de l'Euphrate.


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