Tactiques

Etat islamique: les missiles antichars, arme défensive par excellence des djihadistes de Daech

Les djihadistes de l'Etat islamique font un usage conséquent des missiles antichars, notamment en défense. - ©DR

Bien que Daech utilise régulièrement les missiles antichars pour appuyer ses offensives, c'est sur un plan défensif que l'organisation djihadiste en a fait un pivot de sa stratégie. Stéphane Mantoux, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence de la stratégie de l'Etat islamique, décrypte en partenariat avec "FranceSoir", l'utilisation qu'en font les djihadistes de Daech.

Dans l'arsenal de l'Etat islamique, à côté des véhicules kamikazes, des snipers ou des chars, il y a aussi les lance-missiles antichars. C'est en défense que le groupe djihadiste utilise le plus ces derniers. Le premier cas de l'échantillon est fourni par la défense de Palmyre, avant sa reprise en mars 2016 par le régime syrien. Une vidéo de la wilayat Homs montre un certain nombre de tirs datant probablement de décembre 2015: une équipe de trois hommes transporte un Fagot démonté pour l'assembler au sommet d'une crête. Le tir du Fagot touche un pick-up du régime syrien; l'équipage d'un technical dissimulé non loin vient à son secours. Un Fagot touche ensuite un char T-55 du régime isolé avec des bandes blanches d'identification aérienne. Un Fagot positionné au sommet d'une montagne touche un objectif en contrebas. Un autre tir est réalisé avec un Konkurs qui porte en théorie jusqu'à 4 km.

Le Konkurs vise une position avancée du régime avec au moins trois tentes, un Toyota Land Cruiser qui ressemble à ceux de la police syrienne, trois pick-up et à l'arrière-plan un camion-benne Daewoo utilisé à des fins logistiques. Le premier tir frappe le Land Cruiser, le second (avec vue du lancement en GoPro sur le Konkurs) touche un des pick-up (on a donc un cas de double tir sur un même espace). On voit une douzaine d'hommes devant un des pick-up avant le premier impact et en tout une vingtaine ensuite qui s'égaille. Lors du deuxième tir un autre pick-up et d'autres tentes sont visibles à l'arrière-plan. Un autre tir (on ne voit pas le lanceur) vise une colonne avec un T-55 et un BMP-1; le char, en tête, est touché. Une séquence montre un char en train de brûler, probablement touché sur l'arrière. Peut-être le T-55 visé précédemment. Une deuxième vidéo de la wilayat Homs montre des opérations en mars-avril 2016, soit au moment de la reconquête de Palmyre par le régime et juste après. Pour éliminer un char T-72 qui intervient en renfort près d'une position du régime pilonnée par un char T-72M1 de l'EI, un HJ-8 est engagé et frappe le blindé. Un bulldozer du régime est frappé par un missile antichar mais on ne voit pas le lanceur. Juste après en revanche, un tireur HJ-8 touche un véhicule adverse qu'on ne distingue pas vu la distance.

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Lance-missiles antichars Metis-M de l'EI, wilayat Ninive, Mossoul (novembre 2016).

Un missile antichar de Daech (peut-être un Metis-M vu la course du projectile, assez reconnaissable) frappe peut-être un technical avec ZPU-4. Un missile antichar HJ-8 frappe ensuite un pick-up, qui est carbonisé. Un autre pick-up est également touché par un tir de HJ-8. Un autre de ces missiles frappe un BMP-1, et un autre un deuxième véhicule du même type. Un char T-62 avec socle de déminage KMT à l'avant est ensuite touché par un autre HJ-8.

Les missiles antichars sont également utilisés lors des sièges de villes défendues par l'EI. En mai 2016, alors que la ville de Falloujah est assiégée par l'armée irakienne, une vidéo de la wilayat homonyme montre également l'emploi de missiles antichars. Un lance-missiles antichar Metis-M touche une position où flotte un drapeau chiite. Un lance-missiles antichar Konkurs touche un blindé. Un autre tireur au missile antichar (on ne voit pas le lanceur) touche un char. Ce dernier prend feu. Lors de la défense de Manbij, en juin-juillet 2016, contre les Syrian Democratic Forces (Forces démocratiques syriennes, FDS, majoritairement composées de combattants kurdes syriens), la wilayat Halab montre un tir de Metis-M, qui frappe un bâtiment où se tiennent des soldats adverses.

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Lanceur TOW de l'EI, wilayat Halab, front d'al-Bab, octobre-novembre 2016.

Cas unique jusqu'ici, en juin 2016, lors des combats de l'armée irakienne pour approcher Mossoul, au sud de la ville, autour de Makhmour et Shirqat, la wilayat Dijlah, qui couvre le secteur, déploie une "katiba antiblindés" mentionnée comme telle dans les bandeaux de la vidéo correspondante. Elle correspond probablement à l'unité évoquée dans la vidéo de la wilayat Ninive, "Chasseurs de blindage". Trois lanceurs sont d'ailleurs visibles, ce qui est unique dans l'échantillon de 84 vidéos que j'ai étudiées jusqu'ici: un Metis-M, un TOW et un Kornet. Un missile antichar (lanceur non visible) frappe un BAE Caiman. Puis c'est un lance-missiles Metis-M qui détruit un bulldozer à côté duquel passe un Humvee. Un lance-missiles TOW incendie un autre véhicule irakien. Un lance-missiles antichar Kornet incendie un char T-72. Un autre missile antichar (lanceur non-visible) incendie ce qui est probablement un T-72. Le même lanceur Metis-M détruit un BMP-1. Le Metis-M frappe encore un autre char. Il détruit enfin un des deux bulldozers vus au début de la séquence. Cette "katiba antiblindés" réapparaît de nouveau dans une autre vidéo montrant des images de l'été 2016 (août): trois missiles Metis-M frappent un char T-72, un véhicule blindé et une pelleteuse.

La bataille de Mossoul, à partir du 17 octobre 2016, va voir la wilayat Ninive déployer un nombre conséquent de missiles antichars. Ceux-ci sont utilisés pour la défense extérieure de la ville, et visent en priorité les chars et véhicules blindés de l'armée irakienne. L'EI ne compte pas mener une défense extérieure rigide sur un terrain peu propice: les missiles antichars complètent l'emploi d'IED, de mortiers, de tunnels pour freiner au maximum la progression de l'armée irakienne. Les pertes infligées aux chars et aux véhicules blindés irakiens vont entraîner beaucoup de frilosité de la part de l'armée irakienne quant à l'emploi des chars en zone urbaine, ce qui explique pour partie l'enlisement initial dans les quartiers est de Mossoul. Les missiles antichars ne sont plus employés, faute d'utilité et sans doute aussi de munitions, dans le combat urbain à proprement parler. La première vidéo sur la bataille de Mossoul montre ainsi huit tirs de missiles antichars. Un lance-missiles antichars Konkurs ouvre le feu sur un BREM-1 qui tracte un BMP-1 en panne et le détruit. Un nouveau tir de Konkurs touche un véhicule blindé kurde. Un missile antichar (lanceur non visible) frappe un ILAV Badger stationnant près de trois autres véhicules semblables et de trois Humvees. Deux missiles antichars (lanceurs non visibles) sont tirés successivement sur deux BMP-1. Un bulldozer est frappé par un missile antichar (lanceur non visible). Un tir de missile antichar Konkurs détruit un char T-72. Un missile antichar (lanceur non visible) touche un char M1 Abrams.

La deuxième vidéo des djihadistes sur la bataille de Mossoul, qui montre surtout des images de novembre 2016, filme 6 tirs de missiles antichars: un tir de missile antichar (lanceur non visible) incendie un MaxxPro. Un autre tir de missile antichar (lanceur non visible) pulvérise un BMP-1. Un Metis-M touche un char M-1 Abrams. Un missile antichar (lanceur non visible) touche un BMP-1. Le Metis-M frappe un ILAV Badger. Un missile antichar touche un char T-72. La quatrième vidéo de la wilayat Ninive sur la bataille de Mossoul, sortie le 13 décembre 2016 et spécifiquement dédiée au combat antichar, montre de nombreux tirs effectués probablement en octobre-novembre-décembre: 27 en tout. Il y a une première série de sept tirs: tir de missile contre un BTR-94 dans un groupe de véhicules (Humvees et un autre BTR visible), tir de Metis-M (?) sur un char M1 Abrams, tir de missile sur un char T-55/Type 59 (incendié), tir de missile sur un char (T-72?) (touché), tir de missile sur un char T-55/Type 59 (touché), tir de missile sur un BTR-80/94 (touché), tir de missile sur un char (touché).

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Tir de HJ-8 sur le front de Palmyre, mars-avril 2016, wilayat Homs.

On voit ensuite un lanceur Fagot ou Konkurs ouvrir le feu, puis une nouvelle série de sept tirs: tir sur un BMP-1 (touché), tir sur un M113 portant une tourelle avec bitube ZU-23 (et le fanion de Kataib Hezbollah) (touché), tir sur un char T-55/Type 59 (touché), tir de missile Metis-M (vu la forme du missile) sur un M1117 de la police fédérale, tir sur un véhicule blindé (touché), enfin deux tirs sur d'autres véhicules (touchés). On voit ensuite un lanceur TOW ouvrir le feu, et une nouvelle série de huit tirs: tir sur un char T-55/Type 59 (touché), tir sur un véhicule stationnant à côté d'un M113 (touché), tir sur un bulldozer (touché), tir sur un véhicule non visible à côté de quatre Humvees (touché), tir sur un char T-55/Type 59 (portant le fanion de Kataib Hezbollah, tir sur un véhicule (touché), tir sur un bulldozer (touché), enfin tir sur un char T-55/Type 59 (touché). On voit un tir de lance-missiles Fagot puis une dernière série de cinq tirs: tir sur un véhicule blindé (touché), tir sur un BMP-1 (touché), tir sur une pelleteuse (touchée), tir sur un char T-72 (touché). Le Fagot tire de nouveau au ralenti avant le dernier missile qui pulvérise un BMP-1. Le nombre important de lanceurs visibles suggère aussi la présence à Mossoul d'une unité de la "katiba antiblindés", même si elle est n'est jamais mentionnée comme telle dans les bandeaux, qui a opéré dans la phase initiale de la bataille donc.

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Lance-missiles antichars Fagot de l'EI en action, wilayat ar-Raqqah, novembre-décembre 2016.

L'autre bataille défensive qui voit l'engagement par l'Etat islamique de nombreux missiles antichars est celle d'al-Bab, contre l'armée turque et ses alliés rebelles syriens de l'opération Euphrates Shield. L'armée turque engage des unités blindées équipées de M-60T Sabra et de Leopard 2A4, qui sont vulnérables aux équipes antichars de l'EI, d'une part parce que les chars ne sont pas protégés correctement face aux missiles adverses (protection propre et disposition sur le champ de bataille), d'autre part car la menace posée par les équipes antichars du groupe salafiste n'a probablement pas été suffisamment prise en compte par l'armée turque, comme celle posée par les véhicules kamikazes d'ailleurs. Ces équipes antichars, qui connaissent bien le terrain autour d'al-Bab, vont s'ingénier à frapper ces chars et véhicules blindés mal utilisés sur leurs parties les plus vulnérables, comme on le voit à travers l'exemple des A4 touchés. Prolongeant ses tactiques, l'organisation terroriste utilise sur le front d'al-Bab les lance-missiles antichars, couplés aux véhicules kamikazes et aux tunnels et autres installations souterraines, pour mener une défense qui va s'avérer relativement efficace durant les premiers mois de la bataille.

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BMP-1 du régime syrien détruit par un missile antichar Konkurs, au sud d'al-Bab, février 2017.

Une première vidéo de la wilayat Halab montrant des images d'octobre-novembre 2016 filme déjà 10 tirs de missiles: un missile antichar (Konkurs/Fagot) frappe un Land Cruiser, un second tir frappe un autre Land Cruiser sur le même espace (cas deux tirs de missiles successifs sur la même zone). Un lanceur TOW touche ensuite des véhicules rebelles syriens. Un autre tir frappe un char turc M-60T Sabra, incendié, puis un deuxième, et un troisième chars sont touchés. Un tir de missile antichar vise un char turc. Un autre véhicule est ensuite frappé par un missile antichar. Un autre missile touche un M-60T Sabra. Un missile antichar frappe enfin un bulldozer. La présence de plusieurs lanceurs différents sur le front d'al-Bab (dont le TOW) indique là aussi la présence probable d'une unité de la "katiba antiblindés", même si elle n'est jamais mentionnée. La deuxième vidéo de la wilayat Halab sur la bataille d'al-Bab montre des images de novembre-décembre 2016: on y voit encore neuf tirs de missiles antichars, dont deux tirs simultanés ce qui est inédit. Il y a peut-être un lanceur Kornet et un HJ-8. Outre les deux tirs simultanés, on voit un tir contre un camion (véhicule radio sans doute) (touché), un tir de missile antichar contre un char Leopard 2A4 turc (touché), deux tirs de missile antichar contre deux véhicules (?), un tir de missile antichar contre un char Leopard 2A4 turc (sans doute Metis-M) (touché), un tir de missile antichar contre un véhicule blindé ACV-15 AACP (touché), un tir de missile antichar contre une automitrailleuse ZPT (touchée).

Dans sa dernière vidéo en date, la wilayat Halab montre ses tirs de missiles antichars (19) entre janvier et mars 2017, à la fois contre les forces d'Euphrates Shield mais aussi contre celles du régime syrien, au sud d'al-Bab et à l'est de Kweires: un seul lanceur est visible (Konkurs) mais il y a aussi des missiles Metis-M. Il y a encore deux tirs successifs sur des véhicules rebelles, des tirs contre des M-60T Sabra et Leopard 2A4 turcs, contre un BMP-1 du régime (pulvérisé), contre des ACV-15 AACP turcs. Daech montre également un T-90 de Liwa Fatemiyoun touché par un missile antichar en janvier 2017.

Enfin, l'EI utilise également ses missiles antichars pour défendre Raqqa, à partir du moment où les FDS lancent leur offensive au nord de la ville en novembre 2016. La première vidéo de la wilayat ar-Raqqah montrant la défense de la ville couvre les mois de novembre 2016 à janvier 2017. On peut y voir trois tirs de missiles antichars avec un lanceur Fagot et un lanceur Konkurs: une pelleteuse, un véhicule blindé kurde, un groupe de pick-up près desquels marchent des combattants des FDS sont ciblés.

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BMP-1 du régime syrien détruit par un missile Kornet, wilayat Dimashq, avril 2016.

En guise de conclusion, on peut souligner que l'Etat islamique et son ancêtre l'EIIL, ont su développer leur capacité à utiliser les lance-missiles antichars, au point d'avoir créé au moins une unité entière dédiée à leur emploi. Laquelle montre son efficacité sur le front de Mossoul, l'a montrée sur le front d'al-Bab, et la montrera probablement encore lors de la défense de Raqqa et ailleurs. Les équipes antichars de l'EI constituent une menace réelle dont leurs adversaires devront tenir compte, comme le montre le cruel exemple de l'armée turque pendant l'opération Bouclier de l'Euphrate.

> Au-delà de la défense, les djihadistes de l'Etat islamique utilisent aussi des missiles antichars en configuration offensive. Stéphane Mantoux a également rédigé un article détaillé sur le sujet (à retrouver en cliquant ICI)


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