L'œil du spécialiste

Front d'al-Bab: les rebelles syriens de la division al-Hamza se battent aux côtés de l'armée turque contre Daech

Un char M-60T Sabra de l'armée turque appuyant la division al-Hamza. - ©DR

Après cinq ans de guerre en Syrie, la pluralité des factions rebelles hostiles au régime de Damas n'est plus à prouver. L’insurrection armée syrienne s'est fragmentée en une myriade de factions poursuivant des agendas et des objectifs différents, au gré des alliances et des soutiens étrangers. Pour tenter d'y voir un peu plus clair, Stéphane Mantoux, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du conflit irako-syrien, présente, en partenariat avec "FranceSoir", la division al-Hamza, un groupe rebelle appuyé par la Turquie, qui se bat contre Daech sur le front d'al-Bab.

La division al-Hamza illustre bien certaines des tendances récentes au sein de l'insurrection armée syrienne en 2016. Née en avril dans la poche d'Azaz, cette formation, largement soutenue par les Etats-Unis, l'est parce qu'elle a fait le choix, par nécessité, de combattre l'Etat islamique (EI), et non plus le régime syrien qui reste pourtant un adversaire déclaré, tout comme les Kurdes syriens de l'YPG. Avec l'intervention turque du mois d'août (opération Euphrates Shield), elle sert de plus en plus d'infanterie d'appoint à l'armée de ce pays. Malgré le soutien apporté et les matériels fournis, elle reste cependant mal outillée pour mener un combat urbain de l'ampleur de celui d'al-Bab, contre l'EI. En outre, elle devient très dépendante de ses soutiens extérieurs, qui n'appuieront peut-être pas tous ses objectifs en dehors de la lutte contre le groupe djihadiste.

La division al-Hamza naît officiellement par un communiqué du 23 avril 2016, qui annonce la fusion de 5 groupes opérant au nord d'Alep: la brigade al-Hamza, la plus conséquente et qui donne son nom à la nouvelle formation, Liwa Mare' Al-Semood, la brigade Dhi Qar, la brigade de l'Eclair du Nord et la brigade "des opérations spéciales". La nouvelle unité se qualifie de "forces spéciales": elle est commandée par des officiers ayant fait défection de l'armée arabe syrienne et elle est menée par le lieutenant Saif Abou Bakr. La division al-Hamza stipule qu'elle combat à la fois le régime syrien et l'EI. La brigade al-Hamza, à l'origine, a été constituée dans le sud de la province syrienne d'Hasakah, au nord-est de la Syrie. Elle a combattu au nord d'Alep dès 2013, comme le confirme son chef Abu Jalal. Le 7 avril 2016, elle avait perdu son chef, Abu Yasir al-Sheikh, dans les combats contre l'EI au nord d'Alep. A part la brigade al-Hamza, il y a parmi les autres composantes Liwa Dhi Qar, ancienne subdivision de la division 99 de l'Armée Syrienne Libre (déjà née du regroupement de 5 petites unités en mars 2016) ; la brigade de l'Eclair du Nord, une formation récente née dans la poche d'Azaz. Cette unité est intéressante: bien que catégorisée "Vetted Syrian Opposition" (VSO, autrement dit soutenue par le ministère de la Défense américain, acronyme que détourne les adversaires de ces rebelles, notamment l'EI, pour les disqualifier), elle a reçu le 18 juin 2016 un lanceur antichar TOW, qui normalement est plutôt fourni par la CIA (les deux institutions américaines ne collaborent pas forcément dans leur soutien aux rebelles syriens, ce qui n'est pas sans poser problème évidemment).

La division al-Hamza naît dans un contexte particulier: la formation de la poche d'Azaz en février 2016 suite à une offensive du régime au nord-ouest d'Alep "coince" les rebelles au nord d'Alep, adossés à la frontière turque, encerclés à l'ouest par les Kurdes syriens du canton d'Afrin, à l'Est par les djihadistes de Daech. Ils sont alors dépendants de l'appui turc et du soutien aérien de la coalition anti-EI. Les groupes rebelles de la poche concentrent leurs efforts contre l'EI et de furieux combats d'allers-retours se déroulent dans les villages au sud-est de la poche, le front face aux Kurdes restant relativement calme suite à un accord négocié avec les Américains. C'est ce recentrage, par nécessité, des rebelles syriens dans le combat contre l'EI qui permet aux Etats-Unis d'apporter un appui aérien et d'armer et d'entraîner des formations rebelles. Le 22 juin 2016, une brigade "Samarcande" de rebelles turkmènes rejoint la division al-Hamza: elle est commandée par le lieutenant WaelMousa et combat le régime syrien, les Kurdes du PYD et l'Etat islamique.

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Un Humvee avec M2HB en tourelle marqué de l'emblème de la division al-Hamza.

Dès le lancement de l'opération Euphrates Shield, le 24 août 2016, la division al-Hamza fait partie des premiers rebelles qui investissent la ville de Jarabulus avec l'armée turque. Elle a été convoyée via la Turquie pour participer à l'assaut sur la ville. Elle fait partie intégrante de la HawarKilis Operations Room, créée depuis avril (du nom du village d'HawarKilis, à 2 km de la frontière turque), et qui regroupe au nord d'Alep les formations de l'Armée Syrienne Libre épaulées par le Département de la Défense américain et largement soutenues par la Turquie. Aux côtés d'autres groupes comme la division du Sultan Mourad, la division 13 de l'ASL, et d'autres, elle est en pointe de l'opération Euphrates Shield. Abu Jalal reconnaît la perte, au 22 septembre, de 300 hommes face à l'organisation djihadiste depuis le début des opérations. Mais la prise de Jarabulus puis d'al-Raï (septembre 2016) a permis à l'unité de se développer: elle dispose maintenant d'un bataillon d'infanterie, de 2 bataillons de mortiers, et de bataillons de mitrailleuses moyennes et lourdes. L'objectif de l'unité est aussi de permettre aux réfugiés situés derrière la poche d'Azaz de regagner leur foyer, en chassant l'EI, mais en combattant également les Kurdes.

Après la chute de Dabiq, reprise à l'Etat islamique le 16 octobre, la Turquie et ses alliés rebelles se tournent vers al-Bab. Le début de la bataille d'al-Bab est éclipsé par le lancement de l'offensive contre Mossoul en Irak au même moment. L'EI, pourtant, s'est contenté jusque-là de mener un combat de retardement, laissant l'armée turque et ses alliés rebelles créer une zone tampon le long de la frontière syro-turque de 20 km de profondeur, disposant surtout des IED et des mines pour freiner l'avance adverse. A al-Bab en revanche, le groupe terroriste se retranche. Il faut dire qu'al-Bab comptait avant la guerre plus de 60.000 habitants: c'est une vraie agglomération, contrairement à Dabiq qui n'en comptait que 3.000. En combat urbain, la puissance de feu turque, aviation, automoteurs d'artillerie T-155 Firtina, chars M-60T Sabra et M-60 A3TTS, sans parler des autres véhicules blindés (ACV-15, Otokar Cobra, etc), ne peut jouer à plein. Par ailleurs l'infanterie est surtout fournie par les rebelles syriens, mal préparés à un combat urbain d'assez grande ampleur contre Daech. D'autant que celui-ci a fortifié la ville depuis l'été pour en faire un point d'arrêt à l'offensive turque: à Manbij, il avait fallu 3 mois aux Kurdes de l'YPG pour venir à bout de la garnison de l'EI... Le vivier de recrutement pour les rebelles est alors limité car ces derniers sont davantage préoccupés par l'offensive du régime sur Alep que par l'opération Euphrates Shield. En outre des tensions se font jour, au sein des groupes rebelles engagés avec la Turquie et soutenus par les Etats-Unis et les formations islamistes ou salafistes. Le 1er octobre,  Abu Ali Kaferhaya (Omar Halifi), un commandant de la brigade "Samarcande" de la division al-Hamza, est tué au combat contre les djihadistes. Il est natif de Kafr Haia, dans la province d'Idlib, tenu par Ahrar al-Sham, qui refuse d'autoriser son enterrement sur place. Des échanges assez vifs ont lieu entre les deux formations.

Le 2 novembre, la division al-Hamza combat à Masoudiyah, à 20 km au nord-ouest d'al-Bab. Le 3 novembre, elle est dans le village de Baruze, à 19 km au nord-ouest d'al-Bab, de Tel Tana (17 km au nord-ouest), al-Wash (18 kilomètres au nord-ouest), El-Xoz, Kassar (18 kilomètres au nord-ouest). Le 6 novembre, une vidéo montre les opérations à Sedud, à 15 km au nord-ouest d'al-Bab. La division prétend avoir tué 10 djihadistes en reprenant le village. Une vidéo du 8 novembre montre des opérations à Nimane, à 12 km au nord-ouest d'al-Bab.

Le 9 novembre, l'unité s'empare du village de Sheikh Alwan, à 9 km au nord-ouest d'al-Bab. Le 10 novembre, la division annonce la fin de l'entraînement de deux unités spécialement formées au combat de rues pour la bataille d'al-Bab. Le 11 novembre, la division est à Betecug, à 19 km au nord d'al-Bab et Shuweha, village voisin pris la veille. Une photo du 12 novembre montre les IED laissés par l'EI dans les villages autour d'al-Bab. Le même jour, la division combat à Khalisa, à 20 km au nord-est d'al-Bab et à Shalal Wiran (25 km au nord-est). Le 14 novembre, une vidéo montre la division en action à Hezwane, à 10 km au nord-ouest d'al-Bab. La division combat aussi à Bascirne à 20 km au nord-est d'al-Bab. Le 15 novembre, l'opération "Bouclier de l'Euphrate" s'empare de la ville de Qubasin, au nord-est d'al-Bab. Le 17 novembre, la division libère le village de Kundurli, où elle désamorce un VBIED abandonné par l'EI. Le 18 novembre, la division al-Hamza détruit un VBIED de l'EI à Kundurli, village à 12 km au nord-est d'al-Bab. Une photo du 23 novembre montre des combattants dans un village dont le YPG a été chassé, Birshaya, et un autre village est pris, Jeb Aldam.

Le 25 novembre, la division prend le village d'Aji, à 10 km au nord d'al-Bab, coupant la route vers Manbij. Le 26 novembre, la division annonce la prise d'Umm Shkayf, un village à 13,5 km au nord-est d'al-Bab. Le 27 novembre, un communiqué de la division al-Hamza annonce la capture de plusieurs villages, 2 après des combats contre l'EI (dont celui de Zurzur à 12 km au nord-est d'al-Bab), et d'autres après des combats contre l'YPG. La progression de la division al-Hamza, que l'on voit sur la carte, montre qu'elle opère surtout au nord-ouest et au nord-est d'al-Bab ; après une pause d'une dizaine de jours à partir de la fin novembre, elle va être engagée dans l'approche de la ville elle-même.

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Les numéros sur la carte montrent les villages ou localités dans lesquelles se trouve la division al-Hamza selon ses communiqués, dans l'ordre chronologique (de 1 à 14) en novembre-décembre 2016, pour combattre l'EI autour d'al-Bab.

Comme l'indique un communiqué du 2 décembre, le porte-parole de la division al-Hamza est le capitaine Haji Yahya. Une photo du 14 décembre montre les lisières de la ville d'al-Bab. Le 25 décembre 2016, la division al-Hamza publie une carte des opérations dans la localité. Le 31 décembre 2016, la division al-Hamza annonce la capture du village de Dagliyash, à 8 km à l'ouest d'al-Bab, après de violents combats contre l'EI.

L'emblème de la division al-Hamza est un cercle, surmonté des 3 étoiles rouges de la révolution syrienne, à l'intérieur duquel on trouve le drapeau de celle-ci, tenu par le canon d'une AK-47 à la verticale, et le nom en anglais de l'unité. A l'intérieur du cercle, en arabe, est inscrit: "Furqat al-Hamza. Forces spéciales", ce qui confirme la vocation de "forces spéciales" de l'unité.

La division al-Hamza publie sur Twitter auquel est associé une chaîne YouTube. Dans les vidéos, une présentation initiale avec effet visuel et l'emblème du groupe a progressivement disparu, laissant un contenu plus sobre. L'emblème apparaît depuis en haut à gauche de chaque vidéo. Les publications sont consacrées quasi exclusivement au combat: il n'y a quasiment pas d'élément sur les idées politiques de la formation, tournée uniquement vers l'affrontement militaire contre ses adversaires.

Le 21 novembre, la division annonce la mort de Allah Mamdouh Jassim Al Jassim (33 ans), tué contre l'EI. Une photo du 27 novembre montre les hommes de la division faire leur prière du midi. Le 30 novembre 2016, la division al-Hamza annonce la mort de 2 de ses combattants, Ahmed Mohamed Hassan et Allah Mohammed Hassan, contre l'EI. Ils étaient âgés de 18-19 ans.

Une étude en source ouverte sur les mois de novembre et décembre 2016 permet d'aboutir à plusieurs conclusions sur l'armement de l'unité. La division al-Hamza est approvisionnée en armes par les Etats-Unis (mitrailleuses M240/249, fusil de sniper Mk 14 EBR, mortiers M252A2 de 81 mm) et par la Turquie (mitrailleuse Zastava M84, armes légères...). En outre, sur les deux mois, avec les combats difficiles à al-Bab, la Turquie a cédé des véhicules blindés à la formation: d'abord un Humvee avec M2HB, sans doute quelques automitrailleuses ZPT, enfin au moins un ou deux ACV-15 AACP (2 sont utilisés dans une vidéo du 8 janvier 2017, dont l'un porte le numéro 238061), comme c'était déjà le cas avec le 1er régiment. La division al-Hamza dispose aussi d'une flotte assez importante de technicals (notamment Land Cruiser). L'infanterie de l'unité est assez peu nombreuse: au maximum on voit 50 à 60 hommes simultanément, et malgré les déclarations des communiqués, cette infanterie semble mal préparée à un combat urbain tel qu'exigé à al-Bab. Elle est ponctuellement appuyée par l'armée turque, notamment avec des chars M-60T Sabra.

 


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