Evolution d'alliance

Jabhat Thuwar al-Raqqa, ces anciens proches d'al-Nosra passés sous bannière FDS pour combattre l'EI

Le groupe s'est rapproché des Kurdes de l'YPG. - ©Capture d'écran

Jabhat Thuwar al-Raqqa est un groupe arabe de combattants qui s'était d'abord rapproché d'al-Nosra avant de rejoindre les Forces démocratiques syriennes dominées par les Kurdes de l'YPG. Matteo Puxton, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du conflit irako-syrien, présente en partenariat avec "FranceSoir" ce groupe dont le parcours est symptomatique des évolutions des rapports de force depuis le début de la guerre en Syrie.

Liwa Thuwar al-Raqqa, devenue Jabhat Thuwar al-Raqqa, est une composante des Forces démocratiques syriennes (FDS) qui illustre sans doute bien la limite de cette coalition voulue comme multiforme par les Etats-Unis, en particulier. Groupe arabe rebelle né fin 2012 dans la province de Raqqa, il est obligé de se rapprocher du front al-Nosra pour contrecarrer l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) qui cherche à mettre la main sur la ville après sa chute entre les mains des rebelles en mars 2013. Si le début du combat armé contre l'EIIL en janvier 2014 lui permet de reprendre son autonomie, il n'est plus de taille, sans allié, à résister à l'organisation terroriste et doit se placer sous la protection des Kurdes de l'YPG, avec lesquels il avait déjà opéré, à Kobane. Dès lors le groupe, pas assez conséquent pour pouvoir peser indépendamment, lie son sort à celui des Kurdes, finit par intégrer les FDS, non sans hésitation et avec de fortes tensions, et reste assez marginalisé et a probablement de peu de poids dans la bataille en cours pour libérer Raqqa.

Liwa Thuwar al-Raqqa (la brigade des révolutionnaires de Raqqa, LTR) est une formation née le 26 septembre 2012 dans la province de Raqqa. Elle est créée juste après la chute de Tal Abyad, perdue par le régime syrien, qui est alors chassé des points frontaliers du secteur avec la Turquie. Au départ, elle se place sous le "label" Armée syrienne libre (ASL). Le 25 décembre 2012, elle rejoint trois autres formations ou coalitions pour constituer le Front de Libération de Raqqa. LTR est une coalition de factions rebelles mues par le désir de renverser le régime syrien, sans projet particulier pour l'avenir de la Syrie; l'emblème initial du groupe, en revanche, a une coloration nettement islamiste.

La brigade se rapproche du front al-Nosra qui marque sa présence dans la ville de Raqqa à partir de septembre 2013 pour contrer la montée en puissance dans la localité de l'Etat Islamique en Irak et au Levant, né en avril. Ce dernier, confondu sur place avec le front al-Nosra jusqu'en juillet, prend alors son autonomie et cherche à s'imposer dans la ville. Abu Saad al-Hadrami et Abu Dajana, les chefs de la branche locale d'al-Nosra, qui s'étaient ralliés à l'EIIL en avril, recréent une branche d'al-Nosra avec leurs fidèles, et se replient à Tabqa, à l'ouest de Raqqa. C'est à ce moment-là que des groupes liés à l'ASL rallient al-Nosra, non par proximité idéologique, mais parce qu'Abu Saad était apprécié (il est d'ailleurs enlevé par l'EIIL en septembre). LTR toutefois joue sur les deux tableaux, adopte des symboles proches de l'EIIL (jusqu'au drapeau dans au moins un cas), et mène des opérations conjointes avec ce dernier groupe contre les bases militaires tenues par le régime dans la province de Raqqa. LTR craint l'EIIL, mais a aussi des conflits avec Ahrar al-Sham, groupe salafiste et autre acteur puissant dans la ville.

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4 juillet 2013: communiqué de LTR lors d'une opération conjointe contre un convoi du régime sortant de la base de la brigade 93, avec al-Nosra, l'EIIL, Ahrar al-Sham. On note le drapeau au fond.

Dirigé par Abou Eisa, LTR se désolidarise du front al-Nosra lorsque les combats contre l'EIIL éclatent à partir de janvier 2014. Les rebelles de l'ASL qui étaient venus se placer sous la bannière d'al-Nosra l'avaient en effet voulu pour combattre les islamistes à Raqqa; or, le front al-Nosra tente de désamorcer le conflit, car l'EIIL l'accuse notamment de s'allier à des groupes comme LTR qui a combattu Daech dans le nord de la province, vers Tal Abyad, avec les Kurdes de l'YPG. L'EIIL accuse donc le front al-Nosra de faire le jeu du PKK (c'est ainsi que le groupe appelle les Kurdes syriens du PYD et de sa milice l'YPG, vus comme une émanation du PKK), ce que ce dernier dément formellement en avril 2014. Liwa Thuwar al-Raqqa est à ce moment-là dans une situation difficile. Le groupe est en pointe du combat dans la ville de Raqqa quand les islamistes s'en emparent (et exécute Abu Saad, le leader d'al-Nosra), alors que les autres factions se retirent faute de munitions, comme Ahrar al-Sham.

Liwa Thuwar al-Raqqa se réfugie ensuite en dehors de la ville et jusqu'à Kobane, où il est pris sous l'aile des Kurdes de l'YPG (d'où l'accusation de l'EIIL). Il s'était d'abord arrêté à Sireen, dans la province d'Alep, et avait même accueilli un groupe de défecteurs de l'EIIL; puis il avait été défait par la force d'Omar al-Shishani, perdant 40 morts et 60 blessés, ce qui le force à chercher refuge à Kobane. En avril 2014, il combat l'EI dans l'est de la province d'Alep, autour de Manbij. Il continue d'harceler les positions de l'EIIL à Raqqa. Dans le secteur de Kobane, il combat avec une autre brigade liée à l'ASL, Liwa al-Jihad fi Sabill Allah. Le 9 juin, les deux groupes revendiquent une attaque sur un pont et des checkpoints tenus par Daech près de Raqqa, et encouragent les rebelles de Deir Ezzor à faire face à l'assaut de l'EIIL. LTR aurait échangé trois prisonniers de l'EIIL contre 13 captifs du groupe djihadiste. En juillet, LTR menace de quitter les provinces de Raqqa et d'Alep, avec 10 autres factions rebelles, si les autres groupes rebelles syriens ne viennent pas les soutenir dans les combats contre l'EI. En septembre 2014, LTR fait partie de la nouvelle coalition Euphrates Volcano créée par les Kurdes de l'YPG avec des factions arabes sunnites des provinces d'Alep et de Raqqa. Liwa Thuwar al-Raqqa avait déjà fait partie du Jabhat al-Akrad, une coalition pilotée par l'YPG.

LTR participe à la bataille de Kobane et à la poussée vers l'est après l'échec de l'EI: c'est le principal soutien de l'YPG avec Kata’ib Shams al-Shamal (ancienne composante du groupe Liwa al-Tawheed), qui fait partie des brigades de l'Aube de la Liberté recrutant essentiellement au nord-est de la province d'Alep, autour de Manbij. Les deux groupes ne réunissent alors que 150 à 250 combattants. En manque d'être enlevé par des gangsters turcs en cheville avec l'EI à Sanliurfa, en Turquie (octobre 2014), et n'est sauvé que par l'intervention des garde-frontières turcs. Il est devenu une cible de choix pour l'EI car Liwa Thuwar al-Raqqa est alors inclus dans le programme "Train and Equip" du ministère de la Défense américain qui vise à former et armer des rebelles syriens contre l'EI; LTR reçoit des armes, et notamment des missiles antichars, par le passage frontalier de Sanliurfa. LTR aurait réussi à assassiner en mai 2014 Abdul Rahman al-Hamdan, le chef de la sécurité de l'EI pour le barrage de Tabqa.

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Abou Issa est le commandant militaire de Jabhat Thuwar al-Raqqa.

Alors que LTR pousse avec les Kurdes vers Tal Abyad (reprise en juin 2015), le groupe met en avant la "repentance" pour les combattants adverses, à l'image de ce qu'avait fait l'EI, sauf pour ceux qui ont massacré des Syriens, qui ont vocation à être tués. LTR change d'emblème et reprend les canons de l'ASL: il se veut le porte-parole des tribus arabes du nord de la province de Raqqa et revendique le contrôle de la zone d'Ain Issa au sud de Tal Abyad. Le problème qui se pose est le différend politique avec les Kurdes de l'YPG: le projet de LTR vise une Syrie unie, ce qui est peu compatible avec l'autonomie voulue par les Kurdes. D'autant plus qu'en réalité, l'YPG mène le gros du combat contre l'EI et que c'est lui qui contrôle le terrain, par le biais de sa police, l'Asayish. La nouvelle coalition des Syrian Democratic Forces (SDF), bâtie en octobre 2015, est articulée autour de l'YPG, les groupes rebelles arabes comme LTR n'y jouant qu'un rôle secondaire. Devenue Jabhat Thuwar al-Raqqa (JTR) en novembre 2015 après avoir fusionné avec l'Armée des Tribus (issue des tribus arabes autour de Tal Abyad), le groupe hésite quelque peu avant de rejoindre les Forces démocratiques syriennes; néanmoins, en octobre 2015, il réceptionne 500 combattants fraîchement entraînés. Abou Eissa prétend alors que sa formation dispose de 800 hommes. Cependant JTR dément avoir reçu l'armement parachuté par les Américains dès le mois d'octobre, qui a probablement été récupéré par l'YPG. Le collectif des tribus de Raqqa, lié à JTR, manifeste en décembre 2015 après des affrontements entre sa branche armée, l'Armée des tribus, et l'YPG, qui témoignent des tensions entre les deux visions respectives, kurde et arabe.

L'YPG finit par encercler l'Armée des tribus dans la campagne autour de Tal Abyad, et JTR n'a d'autre choix que de proclamer sa dissolution en janvier 2016. En février 2016, JTR finit par intégrer définitivement les SDF. Son chef Abou Eisa prétend participer à la libération de Raqqa sur un pied d'égalité avec l'YPG. Il explique que sa formation a contribué à la capture du barrage de Tishrin, et à l'offensive dans le sud de la province de Hasakah ayant conduit à la reprise de Shaddadi (ce qui est démenti ailleurs), et qu'elle contrôle 25 km² au nord-ouest de la province de Raqqa. En revanche, ses hommes ne disposent que d'armes prises aux islamistes et manquent d'équipement et de véhicules. JTR participe à l'exfiltration de déserteurs de l'EI. En juillet, JTR affronte l'EI autour de la ville d'Ain Issa. Le 20 octobre 2016, JTR annonce la formation d'un bataillon féminin, Katibat Ahrar Raqqa, une opération qui semble davantage relever de la propagande qu'autre chose. Le groupe refuse, en novembre, de prendre part à l'opération "Colère de l'Euphrate" pour libérer Raqqa, qui avance au nord de la ville, car il estime que l'opération est menée de bout en bout par les YPG, sans aucune composante arabe locale. De fait, JTR reste stationné à Ayn Issa, à 50 km au nord de la ville. Mais trois des anciennes composantes de JTR, la brigade des Faucons de Raqqa, la brigade des Martyrs de Raqqa, et la brigade libre de Raqqa participent aux combats de manière indépendante. Il semble que le bureau politique de JTR soit très hostile à l'YPG, contrairement à son commandant militaire, Abou Issa. L'YPG encercle le QG de JTR. Les tensions restent vivent en décembre 2016.

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Capture d'écran de la vidéo annonçant la formation d'une composante féminine de Jabhat Thuwar al-Raqqa, la Katiba Ahrar Raqqa (20 octobre 2016).

En réalité, les combattants de  Jabhat Thuwar al-Raqqa participent finalement à la bataille pour l'encerclement de Raqqa: on les voit sur la ligne de front aux côtés de l'YPG en janvier 2017. JTR, qui ne compte que quelques centaines d'hommes, a besoin de l'YPG tout comme ce dernier a besoin de sa légitimité en tant que force arabe locale pour entrer dans la ville de Raqqa. Cependant, en raison de sa position anti-régime -alors que l'YPG a toujours conservé des contacts avec le régime syrien-, Jabhat Thuwar al-Raqqa est sans doute marginalisé au sein des Forces démocratiques syriennes. Fin mars pourtant, JTR accuse les Kurdes de l'YPG de mener à eux seuls la bataille, mais aussi les Américains, qui participeraient de plus en plus aux combats et auraient pris le contrôle de la base aérienne de Tabqa. En mai 2017 toutefois, JTR négocie avec l'YPG sa réintégration dans les forces qui participent à l'opération "Colère de l'Euphrate" et envoie des troupes en préparation de l'assaut sur la ville de Raqqa. Cependant, Kyle W. Orton explique que même Abou Issa finit par être arrêté par l'YPG, car ses prises de position contre l'hégémonie de la milice kurde sur ses partenaires arabes étaient devenues trop voyantes.

L'évolution de l'emblème du groupe est intéressante. Au départ, LTR choisit un emblème sur fond noir, où l'on retrouve dans un bouclier la phrase "Allah est le plus grand" en haut, suivie de la shahada (profession de foi musulmane) au centre, et du nom de la formation en bas. La tonalité est clairement islamiste, proche d'al-Nosra par les symboles, même, ce qui n'est pas étonnant vu l'historique de la formation. Ils participent finalement à la bataille pour l'encerclement de Raqqa: on les voit sur la ligne de front aux côtés des Kurdes de l'YPG en janvier 2017. JTR, qui ne compte que quelques centaines d'hommes, a besoin de l'YPG tout comme ce dernier a besoin de sa légitimité en tant que force arabe locale pour entrer dans la ville de Raqqa. Cependant, en raison de sa position anti-régime -alors que l'YPG a toujours conservé des contacts avec le régime syrien-, JTR est sans doute marginalisé au sein des SDF. Fin mars pourtant,  Jabhat Thuwar al-Raqqa accuse les Kurdes de l'YPG de mener à eux seuls la bataille, mais aussi les Américains, qui participeraient de plus en plus aux combats et auraient pris le contrôle de la base aérienne de Tabqa. En mai 2017 toutefois, JTR négocie avec l'YPG sa réintégration dans les forces qui participent à l'opération "Colère de l'Euphrate" et envoie des troupes en préparation de l'assaut sur la ville de Raqqa. Cependant, Kyle W. Orton explique que même Abou Issa finit par être arrêté par l'YPG, car ses prises de position contre l'hégémonie de la milice kurde sur ses partenaires arabes étaient devenues trop voyantes.

L'évolution de l'emblème du groupe est intéressante. Au départ, LTR choisit un emblème sur fond noir, où l'on retrouve dans un bouclier la phrase "Allah est le plus grand" en haut, suivie de la shahada (profession de foi musulmane) au centre, et du nom de la formation en bas. La tonalité est clairement islamiste, proche d'al-Nosra par les symboles, même, ce qui n'est pas étonnant vu l'historique de la formation.

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L'emblème initial de Liwa Thuwar al-Raqqa

Le deuxième emblème, l'actuel, est bien différent: le bouclier n'est plus sur fond noir, reprend le nom et l'emblème de l'Armée Syrienne Libre en haut, et le nom de la formation en bas.

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L'emblème actuel de Jabhat Thuwar al-Raqqa

JTR dispose d'un site en ligne, d'une page Facebook, d'un compte Twitter, d'une chaîne Youtube.

La page Facebook, la plus fournie, relaie surtout les événements des combats pour Raqqa, les exécutions et autres exactions commises par l'EI, les frappes aériennes sur ses positions. Les raids aériens du régime syrien, avec barils explosifs, sont qualifiés de "criminels", contrairement aux frappes de la coalition sur Raqqa. Parfois la page mentionne la mort d'un "martyr". Le 31 janvier par exemple, Kifah Al-Mustapha Shalash est tué par l'explosion d'un engin explosif qu'il tentait de désamorcer. Le 13 février, JTR annonce la mort d'un de ses commandants militaires, Abou Aziz. Le 4 mai, la page montre des photos des dais que l'EI tend au-dessus des rues de Raqqa pour entraver l'observation aérienne. Le 4 juin, la page évoque un raid des forces spéciales américaines près de Raqqa quatre jours auparavant, qui aurait duré une demi-heure et visait une prison des services de sécurité de l'EI. Le 8 juin 2017, après le début de la bataille de Raqqa, la page Facebook relaie une vidéo montrant des bombardements au phosphore blanc, au crépuscule, pour la coalition.

Le groupe ne communique pas beaucoup sur ses opérations militaires, ce qui confirme ce qui a été dit dans l'historique, à savoir que le nombre de combattants ne doit pas être très élévé et/ou qu'ils ne jouent pas un grand rôle dans les opérations contre Raqqa (ou alors, c'est la branche médiatique qui n'est pas assez développée). Les rares vidéos Youtube, souvent filmées par téléphone portable, ne montrent qu'un armement classique, mitrailleuse PK et fusils d'assaut AK. Des images de juin 2016 montrent un tir avec lance-roquettes Type 69. En mai 2016, une vidéo montre un camp d'entraînement dans le secteur d'Aïn Issa. Le 25 février 2017, une vidéo montre un combattant du régime ayant déserté pour rejoindre JTR. Le groupe semble disposer d'un bataillon spécialement dédié aux tâches du génie (déminage surtout).


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