L'oeil du spécialiste

Les Ouïghours de l'Etat islamique: ces combattants venus de Chine pour faire le djihad

Les Ouïghours de l'Etat islamique mettent en scène des enfants soldats dans leurs vidéos de propagande. - ©DR

Persécutés par les autorités chinoises dans la province du Xinjing, les Ouïghours, une communauté turcophone de Chine occidentale, ont rejoint en nombre les rangs des organisations djihadistes en zone irako-syrienne. Faisant face à une hémorragie de combattants due à ses défaites militaires récentes, l'Etat islamique produit une importante propagande à destination de ce peuple opprimé dans son pays pour les enrôler en masse dans ses rangs. Stéphane Mantoux, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence de la stratégie de l'Etat islamique, décrypte en partenariat avec "FranceSoir" l’implication des Ouïghours dans le conflit irako-syrien et notamment dans les rangs de Daech.

Le 27 février 2017, la wilayat al-Furat de l'Etat islamique met en ligne une vidéo consacrée aux Ouïghours présents dans les rangs de l'organisation. Ce n'est pas la première fois que l'EI cherche à recruter parmi cette communauté turcophone et musulmane de l'ouest de la Chine, mais la vidéo confirme des indices assez nets depuis deux ans maintenant sur la présence de plusieurs centaines d'Ouïghours au sein de l'organisation. La Chine prétendait que cette communauté rejoignait en masse le groupe djihadiste dès 2014, sans avoir jusqu'ici fourni d'indices probants: et la politique répressive menée au Xinjiang par Pékin ne plaidait pas particulièrement en sa faveur -certains départs étant probablement motivés par cette politique de répression.

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Image du titre de la vidéo publiée par la wilayat al-Furat de l'EI le 27 février 2017.

En fait, Daech n'est pas l'organisation djihadiste en Syrie qui comporte le plus d'Ouïghours. Historiquement, ces djihadistes se sont regroupés autour d'Hassan Mahsum, un compatriote emprisonné pour ses menées antichinoises dans les années 1990 au Xinjiang. Libéré de prison, il gagne l'Afghanistan des talibans. Il aurait fondé le Mouvement Islamique du Turkestan oriental (MITO); le Turkestan oriental étant le nom que les djihadistes ouïghours donnent au Xinjiang, parti d'un califat hypothétique dans cette partie de l'Asie); pour certains spécialistes, les Ouïghours auraient en fait été cooptés dans le Mouvement Islamique d'Ouzbékistan (MIO), autre groupe djihadiste, après avoir reconnu l'autorité du mollah Omar.

Mahsum est tué lors d'un raid de l'armée pakistanaise en 2003 au Sud-Waziristan. Lui succède Abdul Haq-Turkistani, que les Américains prétendront avoir tué lors d'une frappe de drone en février 2010 au Nord-Waziristan (il refera surface dans des vidéos de 2016). C'est sous son règne que les djihadistes ouïghours développent une branche média sophistiquée, Islam Awazi ("La voix de l'islam"), aussi efficace que d'autres médias d'al-Qaïda, à partir de 2006. En 2008, ils publient aussi un magazine tous les quatre mois, Turkestan Islamique, dont l'éditeur est Abdullah Mansour -qui remplace Turkistani supposé mort en 2010. A partir de 2006, les djihadistes ouïghours se rassemblent sous la bannière du Parti Islamique du Turkistan (PIT), une organisation avérée cette fois. Basé au Pakistan, opérant avec les talibans pakistanais et le MIO, le PIT attire l'attention d'al-Qaïda après les émeutes d'Urumqi au Xinjiang en 2009, violemment réprimées par la Chine. Des cadres d'al-Qaïda et du MIO apparaissent alors dans des vidéos pour encourager la levée de fonds pour le PIT; en outre, la propagande du PIT étant en arabe, elle arrive à hisser le Xinjiang au rang des terres de djihad pour al-Qaïda et ses partisans.

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Logo d'Islam Awazi (La voix de l'Islam), la branche média du PIT.

Entre octobre 2012 et juillet 2013, le magazine Turkestan islamique indique que le PIT fournit une "aide humanitaire" en Syrie. En fait, le PIT envoie ses combattants sur place, probablement avec des facilités dues à la présence d'une communauté ouïghoure expatriée en Turquie. Les premières vidéos du PIT montrant sa branche syrienne datent de 2014: la brigade est dirigée par un combattant parlant arabe, probablement syrien, Abu Ridha al-Turkistani, qui revendique au nom du PIT une attaque suicide à Urumqi en mai 2014 et une attaque au VBIED sur la place Tiananmen en octobre 2013. C'est à partir du printemps 2015 que le PIT s'impose sur théâtre syrien. Il participe, aux côtés du front al-Nosra, à la prise de quasiment toute la province d'Idlib, et notamment de la ville de Jisr al-Shughur, où il perd son chef dans les combats. Installé dans cette province, il fait la publicité de ses camps d'entraînement, y compris pour des enfants. Il bataille aux côtés d'autres petites formations de combattants d'Asie Centrale, comme les Ouzbeks de Katiba al-Tawhid wal Jihad, formellement indépendantes, mais gravitant autour de la branche syrienne d'al-Qaïda, le front al-Nosra.

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Combattants du PIT en Syrie, capture d'écran du dernier nasheed vidéo publié par le groupe le 6 février 2017.

Alignant probablement plus d'un millier de combattants, le PIT est de toute les batailles importantes du nord-ouest de la Syrie en 2016, aux côtés du front al-Nosra devenu Jabhat Fateh al-Sham (JFS) en juillet. Il intègre la nouvelle coalition Hayat Tahrir al-Sham formée autour de JFS en janvier 2017. Il combat maintenant dans les provinces d'Idlib, de Lattaquié, de Hama. La petite brigade française d'Omar Omsen (Diaby de son vrai nom), Firqatul Ghuraba, semble opérer avec le PIT.

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Page de couverture du numéro 20 de Turkestan Islamique, le magazine du PIT, paru le 5 mars 2017.

C'est donc le PIT, formation djihadiste "historique" des Ouïghours du Xinjiang, resté fidèle à al-Qaïda après la rupture avec l'Etat islamiqe dès 2013-2014 (contrairement au MIO, qui lui a fait le choix de l'EI, sans grand succès), qui rassemble la très grande majorité des Ouïghours partis faire le djihad en Syrie.

Que peut-on dire alors de ce contingent au sein de Daech? En mars 2014, les autorités thaïlandaises arrêtent près de 200 Ouïghours dans la ville de Songkhla. La Chine les accuse immédiatement d'être des aspirants au djihad syrien et d'avoir voulu rejoindre le groupe terroriste, sans qu'aucune preuve vienne le confirmer. En septembre 2014, l'armée irakienne s'empare de Bo Wang, un Chinois Han (et non un Ouïghour) qui combattait dans les rangs des djihadistes. Un expert estime ce mois-là que 200 Chinois combattraient déjà au sein de l'EI. En décembre, le gouvernement chinois prétend que 300 personnes sont parties rejoindre l'organisation salafiste en Syrie; or il lie ces départs au Mouvement Islamique du Turkestan Oriental, "devenu" le Parti Islamique du Turkistan, qui reste fidèle à al-Qaïda...

En juillet 2015, l'Etat islamique cherche à séduire les Ouïghours en diffusant un nasheed (un chant religieux musulman) dans leur langue, dont la mise en ligne est annoncée à l'avance dans son magazine Dabiq. Une vidéo de propagande de la wilayat Halab (Alep) inclut également des Ouïghours qui tentent de convaincre leurs camarades de venir faire le djihad au sein de l'EI. On y voit notamment un homme très âgé, sans doute de plus de 80 ans, déjà vu dans une vidéo précédente en juin 2015, à Deir-Ezzor. On aperçoit également dans cette vidéo des enfants de cette communauté formés à la guerre. De fait, l'organisation reconnaît dès ce moment-là que la majorité des Ouïghours venus faire le djihad en Syrie rejoint le PIT, et tente de les débaucher.

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Un groupe de 15 combattants ouïghours dans la vidéo de l'EI.

En décembre 2015, c'est un nasheed en mandarin, et non en ouïghour, qui est édité par la propagande de Daech. D'après le témoignage d'un ancien membre de l'Etat islamique, 300 Chinois seraient arrivés en août 2014; ils auraient été cantonnés à Tal Akhdar, à l'ouest de Tal Abyad, dans la province de Raqqa. Les Chinois, pour des raisons pratiques, auraient été séparés des autres combattants et mis en relation avec des combattants turcs (les Ouïghours étant turcophones). Leur brigade, Oussoud al Haydariya, aurait participé à la bataille de Kobané. Ils auraient formé les adolescents (13-17 ans) aux arts martiaux à Akayrashi, à l'est de Raqqa. Après la perte de Tal Abyad devant les Kurdes syriens, les Chinois auraient été rapatriés à Raqqa, où ils se seraient fondus avec les combattants d'Asie centrale.

Des documents internes à l'EI apportés par un déserteur et analysés ensuite montrent qu'au moins 114 Ouïghours ont rejoint l'organisation entre la mi-2013 et la mi-2014. Plutôt pauvres et sans éducation, 73% d'entre eux ont rejoint le califat après sa proclamation en juin 2014. L'âge va de 10 à 80 ans ce qui implique que ce sont des familles entières qui ont voyagé. Au moins 110 des 114 Ouïghours n'avaient aucune expérience du djihad, ce qui montre qu'il ne s'agit pas de transfuges du PIT. Avec la perte du territoire contigu à la frontière turque, Daech a désormais besoin de rallier les Ouïghours du PIT, faute de pouvoir en recevoir depuis l'extérieur.

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Dans certaines scènes de la vidéo, les combattants ouïghours portent l'écusson de la wilayat Halab (Alep) de l'EI. Le paysage et la météo semblent indiquer que ces scènes on été tournées dans ce secteur cet hiver.

La vidéo de l'Etat islamique a surtout retenu l'attention en raison des menaces adressées à la Chine. En réalité, elle fait partie du groupe des vidéos de l'EI présentant ses combattants étrangers. Le début de la vidéo montre une dizaine d'Ouïghours (sept en colonne dont le premier porte le drapeau noir de l'organisation, puis quelques autres); on en voit d'autres manipuler un certain nombre d'armes (lance-missiles antichars Fagot; canon antiaérien bitube ZU-23 de 23 mm; tandem sniper/observateur avec fusil PSL). La propagande djihadiste filme ensuite un groupe de 15 combattants ouïghours, armés de M-16, AK-47 ou de fusils de précision SVD Dragunov; l'un d'entre eux fait un discours, on l'entendra parler plusieurs fois dans la vidéo. On peut voir aussi qu'un Ouïghour fait partie de la hisba (police morale de l'EI). Le groupe terroriste montre également une quinzaine d'enfants ouïghours formés dans un camp d'entraînement: course, combats au corps-à-corps, démontage des armes, maniement de l'AK-47 et instruction religieuse. D'ailleurs l'Ouïghour qui prononce les discours égorge un homme accusé d'espionnage devant ces enfants-soldats; l'un de ces derniers exécute un autre prisonnier d'une balle dans la tête.

 L'EI admet dans la vidéo que la majorité des Ouïghours rejoint le PIT: c'est pour cela que cette organisation est qualifiée "d'apostate" dans la vidéo. La vidéo recèle également des indices intéressants: certaines scènes montrant le groupe d'une quinzaine de combattants ont manifestement été tournées dans la province d'Alep, cet hiver (les Ouïghours portent un écusson de la wilayat Halab/Alep; le paysage et la météo correspondent à la province cet hiver). Mais la vidéo a été mise en ligne par la wilayat al-Furat, à cheval sur la frontière syro-irakienne, sanctuaire futur possible de l'Etat islamique après la chute de Mossoul et de Raqqa. Les dernières scènes de la vidéo se situent soit dans cette wilayat, soit dans la wilayat voisine d'al-Anbar à l'ouest de l'Irak. Il y a donc fort à parier que les Ouïghours de l'EI s'y soient déplacés. Encore plus intéressant, Daech donne un chiffre précis quant aux membres de cette communauté venus faire le djihad en Syrie/Irak: ils seraient 1.443, ce qui confirme les chiffres déjà avancés, un millier ou plus avec le PIT, et quelques centaines avec Daech (le commentaire reconnaît qu'ils sont majoritairement avec le PIT).

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A la fin de la vidéo, des Ouïghours, mêlés à d'autres combattants de l'EI, conduisent une opération dans un secteur relevant peut-être de la wilayat al-Anbar (ouest de l'Irak).

La fin de la vidéo est consacrée à l'un des Ouïghours, Qorban Al Turkestani, qui a émigré avec 10 compagnons pour rejoindre l'EI. Il aurait commandé une katiba, probablement en Syrie. S'étant porté volontaire pour une attaque kamikaze, il échoue à trois reprises, abandonne le commandement de sa katiba et va s'installer entre les wilayats al-Furat et al-Anbar (ce qui confirme les indices relevés ci-dessus). Il est tué lors d'un assaut sur une position de l'armée irakienne au kilomètre 160, sur la route entre Ramadi et al-Rutbah (la scène est montrée dans la vidéo: le véhicule où il se trouve est frappé par une roquette). A la fin de la vidéo, on revoit encore une dizaine de combattants ouïghours, l'un d'entre eux faisant un discours avec le visage masqué.

Merci à B. Khabazan.


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