Jeux de pouvoir

Des rapports de force entre Arabes et Kurdes au sein des FDS: les Syrian Elite Forces

Combattant des Syrian Elite Force avec un AKMS. On note qu'il porte un uniforme. - ©DR

Si les forces kurdes représentent la grande majorité des Forces démocratiques syriennes qui ont repris la ville de Raqqa à l'Etat islamique, les tribus arabes locales ont également pris part à la bataille. Matteo Puxton, agrégé d'Histoire, spécialiste des questions de défense et observateur de référence du conflit irako-syrien, présente en partenariat avec "France-Soir", les Syrian Elite Forces.

Les Syrian Elite Forces sont le bras armé d'Al-Ghad al-Soury, mouvement politique créé en mars 2016 au Caire par Ahmad Jarba, l'ancien président de la Coalition nationale syrienne (CNS). Comme Jabhat Thuwar al-Raqqa, elles font partie de ces formations arabes qui tentent de conserver leur indépendance par rapport aux Forces démocratiques syriennes (FDS, coalition arabo-kurde), tout en coopérant avec elles. Le pari de Jarba, opérer de concert avec les FDS pour que les Arabes pèsent sur le plan politique une fois l'Etat islamique vaincu, n'a malheureusement pas abouti, en dépit d'une certaine présence militaire. Les différends politiques sont en effet trop importants entre les Kurdes de l'YPG et la formation dirigée par Jarba, qui par ailleurs manque de moyens, tout en étant victime du jeu des puissances régionales ou internationales engagées dans le conflit syrien.

Historique

Le 11 mars 2016 (source), Ahmad Jarba, l'ancien président de la Coalition nationale syrienne (juillet 2013-juillet 2014), l'opposition politique au régime syrien basée à l'extérieur du pays, lance un nouveau mouvement d'opposition, Al-Ghad al-Soury (Syrie de demain, en français), parrainé par l'Egypte et les Emirats arabes unis. Un envoyé russe assiste à la conférence inaugurale du mouvement au Caire. Al-Ghad al-Soury défend l'idée d'une démocratie pluraliste, mais il est opposé à une partition de la Syrie (source). En revanche il souhaite que toutes les composantes de la société syrienne soient représentées, notamment les alaouites. Après avoir discuté avec la CNS, Al-Ghad al-Soury se rapproche assez vite des Forces démocratiques syriennes dès le mois de septembre 2016. Jarba (source Henry Jackson Society) est un membre de la tribu Shammar, comme le chef des forces Sanadid, une autre formation arabe faisant partie des FDS. Les Shammar sont une confédération tribale transnationale, et Jarba a des liens étroits avec le gouvernement saoudien. Humaydi Dahmam al-Assi al-Jarba (source), le cousin d'Ahmad Jarba, est le co-président (arabe) du gouvernement du Rojava (du nom que les Kurdes syriens donnent à leur région) dans la province de Hasakah (nord-est de la Syrie). Il faut noter (source) que les Shammar ont toujours entretenu, historiquement, de bonnes relations avec les Kurdes syriens.

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Ahmad Jarba, de la tribu Shammar, ancien président de la Coalition nationale syrienne, a fondé le mouvement politique Al-Ghad al-Soury, dont les SEF sont le bras armé.

Le 18 avril 2016, une vidéo annonce la formation d'une unité militaire liée à Al-Ghad al-Soury: Quwwat al-Nukhbat (Forces d'élite), souvent appelées Syrian Elite Forces (SEF). Elles opèrent à 60 km au nord de Deir Ezzor, dans une zone contrôlée par les Forces démocratiques syriennes. Elles semblent composées de membres de la tribu Shaitat, brutalement réprimée par l'EI en 2014, et de la tribu Shammar, celle de Jarba. Celui-ci aurait assuré le transfert d'équipement militaire depuis le Kurdistan irakien vers le nord-est de la Syrie pour armer les Shaitat -le président du Kurdistan irakien, Barzani, avait envoyé un représentant à la conférence inaugurale de fondation de Al-Ghad al-Soury, le 11 mars précédent.

A ce moment-là, les SEF opèrent en coordination avec les FDS mais n'en font pas partie. Le 23 juin, une centaine de combattants de la tribu Shaitat font défection des SEF et rejoignent la coalition arabo-kurde. Le 13 septembre, les premiers rejoignent à leur tour les seconds après la conclusion d'un accord entre Jarba et les autorités du Rojava, même si elles ne semblent pas formellement intégrées sous l'ombrelle des FDS. Le 11 décembre, les SEF sont incluses dans la deuxième phase de l'opération "Colère de l'Euphrate" lancée par les arabo-kurdes pour libérer Raqqa. Bien que louées par la coalition pour leur capacité à mobiliser des forces locales, les SEF ne reçoivent qu'un soutien aérien et un appui logistique, et pas d'équipement militaire; le financement repose donc sur des levées de fonds privés. Elles comprennent un bataillon nommé Saadallah al-Jabiri, du nom d'un politicien syrien mort en 1947. Leur commandant est Muhedi Jayila; le commandant du bataillon al-Jabiri, Muhammad Ramadan, est tué le 15 mars 2017.

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Muhammad Ramadan commandait le bataillon al-Jabiri des SEF; il est tué le 15 mars 2017.

En février 2017, Jarba déclare disposer de 3.000 combattants, répartis sur les provinces de Deir Ezzor, Raqqa et Hasakah, ce qui semble exagéré. Il y aurait néanmoins un entraînement fourni par la coalition, selon lui. Les SEF jouent pourtant un rôle militaire en coupant les communications terrestres (source) de l'EI entre Raqqa et Deir Ezzor en mars 2017 (même si un article reprenant leurs déclarations porte leurs effectifs à 3.500 hommes, ce qui semble improbable).

Cependant leurs effectifs restent faibles: une source évoque 55 (!) combattants engagés dans la troisième phase de l'opération Colère de l'Euphrate... Par ailleurs les tensions avec les FDS persistent. En avril 2017, un porte-parole des SEF affirme que ces dernières ne font pas partie de la coalition, qu'elles ne font que collaborer avec elles. Affirmation démentie cinq jours après par le porte-parole officiel des premiers qui écarte toute idée de tension entre les deux formations.

En mai 2017, les SEF approchent de Raqqa par l'est. Un article de juin leur donne 1.000 combattants. Début juin, les combattants des SEF sont parmi les premiers à entrer dans Raqqa par le quartier d'al-Mashalab, au sud-est de la ville; leur porte-parole (source France 24) affirme clairement qu'elles ne font pas partie des SDF, mais qu'elles agissent en coordination avec elles.

Fin juin, un reportage montre l'unité tenant ses positions dans le quartier al-Sinaa de Raqqa. Comme l'explique Kyle Orton (source Henry Jackson Society), Jarba semble avoir intégré la décision américaine de soutien aux FDS et a voulu coopérer avec celles-ci pour proposer une alternative "arabe" à l'exclusivisme de l'YPG kurde. Ses efforts n'ont pas échoué, mais dès le mois de juillet, les SEF, qui participaient à la bataille de Raqqa (et avaient lancé l'assaut sur les murailles de la vieille ville au matin du 5 juillet), sont retirées de la ligne de front sur pression de l'YPG qui cherche à les intégrer directement sous son commandement tout en les privant d'approvisionnement pour faire pression.

Les 1.000 (!) hommes des SEF se replient alors dans le sud de la province de Hasakah. Le 25 août 2017 (source Reuters), 800 combattants appartenant aux tribus de la province de Deir Ezzor ( Libération auprès des SEF, sur le front d'al-Shaddadi (province de Hasakah)s, juste avant le déclenchement de l'offensive des FDS vers Deir Ezzor, montre que ces dernières sont mal équipées, et que 50 hommes à peine ont été formés par la coalition (un de leurs commandants revendique encore 1.500 combattants).

L'unité mise sur un agenda politique anti-régime syrien, et plaide toujours par ailleurs pour un pays unifié; or l'YPG rêve d'une autonomie dans le nord-est syrien et ne souhaite pas forcément s'opposer au régime. Les SEF reprochent aussi aux Américains de ne pas avoir préparé le gouvernement des zones majoritairement arabes: malgré leur participation aux opérations militaires, ils ont l'impression d'être lésées quant à leur représentation dans ce gouvernement qui semble abandonné aux Kurdes syriens. Ces problèmes deviennent aigus après la reprise de Raqqa et alors que les FDS avancent dans la province de Deir Ezzor. Le 5 octobre, Ahmed Jarba rencontre B. McGurk, l'envoyé spécial du président Trump auprès de la coalition, au Caire.

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Juin 2017, reportage avec les SEF dans le quartier al-Sinaa de Raqqa. Le commandant militaire porte un lance-roquettes monocoup RPG.

Propagande

L'emblème des SEF est de facture classique: il reprend les couleurs et les codes de l'Armée syrienne libre (aigle, les trois étoiles, les trois couleurs noir, blanc, vert), deux sabres entrecroisés au milieu desquels est inscrit: "Quwat al-Nukhba al-Suryia" (Forces d'élite syriennes).

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Al-Ghad al-Soury dispose d'un site Internet, d'un compte Twitter et d'une page Facebook, régulièrement alimentés. Cette dernière est "likée" par plus de 120.000 personnes, ce qui semble énorme par rapport à l'importance réelle de la formation en Syrie. Les SEF, elles, ont créé un compte Facebook, "likée" par plus de 16.000 personnes – cette page n'a été créée que début juillet 2017... Elle a aussi une chaîne Telegram, qui n'est plus active depuis juillet dernier.

La page Facebook montre que les relations sont plus que tendues avec les FDS. Elle relaie ainsi en novembre 2017 la défection du porte-parole de la coalition, T. Sello, dans la zone tenue par les rebelles pro-turcs en Syrie. La page entretient aussi la mémoire des morts de l'unité, comme Muhammad Ramadan, le chef du bataillon al-Jabiri.

Armement, matériels, tactiques

Les rares documents montrant les capacités militaires des SEF permettent de se faire une vague idée de l'unité. Celle-ci rassemble probablement quelques centaines d'hommes au maximum, et ne dispose pas visiblement d'un armement lourd, à l'exception de véhicules armés et peut-être quelques véhicules blindés. Les fantassins ont un armement classique avec fusils d'assaut AK, mitrailleuses PK/PKM, lance-roquettes RPG-7 et fusils de précision SVD.

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30 juin 2016 : les "forces spéciales" des SEF.

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22 mai 2017: les SEF capturent un véhicule blindé improvisé de l'EI.

La vidéo annonçant la naissance des SEF, le 18 avril 2016, montre une cinquantaine de combattants autour de plusieurs véhicules. Le 30 juin 2016, une photo montre des "commandos" de l'unité, en tenue noire. Le 22 mai 2017, elles capturent, lors de leur progression vers Raqqa, un véhicule blindé improvisé de l'EI. Une vidéo mise en ligne le 16 juillet 2017 montre les recrues de la session du "martyr Ali Mohsen", qui ont terminé leur entraînement le 6 avril. Cette session comprend environ 75 recrues.


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