Un marché à conquérir

Pollution des sols en Chine: les terres empoisonnées sur l'équivalent de trois fois la France

La pollution, notamment des sols, est la conséquence du productivisme chinois. - © GREG BAKER / AFP/Archives

La pollution aux métaux lourds et en hydrocarbures empoisonne les sols chinois sur l'équivalent d'un million et demi de kilomètres carrés. Une situation dramatique d'un point de vue environnemental et sanitaire dont Pékin a dû se saisir, et dans laquelle la France pourrait jouer un rôle important.

Imaginez un immense pays allant du Portugal au Pays-Bas, en passant par l'Espagne, la France et la Belgique. Une entité d'un million et demi de kilomètres carrés environ dont les terres seraient toutes, jusqu'au moindre centimètre carré, polluées. Effroyable? Une réalité en Chine.

Ce sont les autorités chinoises, pourtant d'ordinaire peu enclines à communiquer sur les points faibles du pays, qui ont elles-mêmes révélé l'information. Selon une extrapolation basée sur une vaste étude menée sur environ deux tiers du territoire, soit un million de kilomètres carrés (deux fois la France métropolitaine!), 16% des terres de l'empire du Milieu sont polluées. Un chiffre qui grimpe à 20% pour les terres agricoles selon cette enquête que les autorités ont tenté de cacher en la classant "secret d'Etat" -et qui reste encore partiellement classifiée. A noter enfin que cette étude menée de 2005 à 2013 se fonde sur les normes chinoises pour déterminer si une parcelle est polluée ou non... Des normes qui ne sont d'ailleurs pas précisées dans l'étude.

Le constat est sans appel: cadmium, plomb, mercure, arsenic ne sont que quelques-uns des polluants recensés en grande quantité dans les sols chinois. La faute à une agriculture intensive mais aussi au boom économique, qui a entraîné une explosion de l'industrie, notamment chimique. Mais aussi à des règles particulièrement lâches. Les normes chinoises -révisées depuis- ont ainsi longtemps porté uniquement sur la concentration en polluants, il suffisait donc de diluer de l'eau contaminée par de l'arsenic avec une eau propre pour passer sous les radars, rappelle un rapport de l'OCDE de 2005.

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A l'arrivée, un désastre écologique et sanitaire. Selon des relevés rendus publics en 2011 par des universitaires de Nankin (côte est, proche de Shanghai) près de 10% du riz commercialisé en Chine serait contaminé au cadmium, un élément chimique classé cancérogène par l'OMS et dont les effets sont redoutables notamment sur les reins, le squelette et l'appareil respiratoire. Dans certaines provinces, c'est même 60% du riz qui serait impropre à la consommation, et pourtant mangé. Résultat, la banque mondiale a estimé en 2007 que la pollution de l'air et de l'eau ont entraîné à elles seules un coût sanitaire estimé à 4,3% du PIB de la Chine, soit plus de 120 milliards d'euros. C'est presque l'intégralité du budget de la branche maladie de la Sécu française la même année.

Un constat sans appel face auquel les autorités ont décidé de réagir, d'autant que la situation s'est encore aggravée depuis que ces différentes études sont parues. Le gouvernement central a ainsi annoncé en mai 2016 un plan de lutte contre la pollution des sols avec le lancement d'un fonds spécial et des moyens pour faire progresser techniquement son industrie des métaux lourds. L'objectif est de réduire l'aggravation de la pollution des terres d'ici à 2020, puis de stabiliser et enfin améliorer leur qualité à l'horizon 2030.

Sauf que Pékin peine à attirer des investisseurs étrangers pour dépolluer ses sols malgré un marché colossal que les experts évaluent à plus de 600 milliards d'euros. La faute à l'incertitude: quid du principe du pollueur-payeur, adopté par l'OCDE dès 1972 par exemple? Ou encore des règles d'achat de foncier (et d'expropriation...) en vigueur dans l'empire du Milieu?

Mais le marché reste toutefois une mine d'or que la France lorgne de près, et plus particulièrement le spécialiste de la dépollution Valgo, une ETI tricolore. "Dans les grandes lignes, il existe deux techniques pour dépolluer une parcelle", explique François Bouché, PDG de Valgo (et actionnaire du groupe détenant France-Soir). "La première consiste à simplement évacuer la terre contaminée plus loin et à l'enfouir. C'est simple mais coûteux, notamment en termes de bilan carbone, pour une solution qui n'en est pas une". La seconde, le cœur de métier de son entreprise, est plus complexe. Et en réalité multiple.

"Il est possible de traiter la terre polluée sur place en l'excavant ou même directement dans les sols", explique par exemple Eric Branquet, expert indépendant auprès de la cour d'appel de Paris et spécialiste collaborant avec Valgo sur plusieurs projets (notamment celui de Petroplus, près de Rouen en Seine-Maritime). Puis de citer une autre technique, celle du traitement par biomasse, qui consiste à recourir à des bactéries spécifiques pour dégrader naturellement le gazole polluant un sol. "Mais ce ne sont que des techniques parmi tant d'autres. C'est d'ailleurs la force de Valgo: analyser précisément chaque projet pour faire le bon diagnostic et mettre ensuite en place la bonne technique, celle qui est adaptée au site. Le tout dans le but de mettre en œuvre un traitement alliant performance et maîtrise des coûts notamment en ce qui concerne le bilan carbone".

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La concurrence est féroce dans ce secteur historiquement dominé par les Hollandais, car c'est un pays où l'espace est de longue date un sujet crucial et où la moindre parcelle doit être valorisée. Les Allemands, les Anglais et les Américains sont aussi en pointe, même si ces derniers opèrent principalement chez eux où les besoins sont énormes. Les Français également comptent parmi les poids lourds avec les géants Veolia et Suez (via leurs filiales dédiées). Un paysage dans lequel Valgo réussit toutefois à se faire une place.

C'est sans doute pour cela que François Bouché a été emmené dans ses valises par Emmanuel Macron lors de son récent déplacement en Chine. Dans la délégation, 50 chefs d'entreprises comme Areva, Airbus, Safran et... Valgo, donc. Le seul spécialiste de la dépollution des sols présent lors de ce voyage.

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Emmanuel Macron et François Bouché lors du déplacement officiel en Chine, début janvier. (©DR)

"Ça a été une expérience riche, notamment en contacts", confie le PDG. Cet ingénieur de formation préfère rester discret sur la nature précise de ceux-ci mais confirme la dimension politique prise par le sujet en Chine et son potentiel business. Un marché qu'il estime 50 fois supérieur à celui de la France, qui représente environ un milliard d'euros par an.

On le croit sans mal à propos d'un pays qui en est rendu à déménager ses usines pour faire baisser la pollution atmosphérique dans les villes. Et où la qualité des terres agricoles est un défi à la hauteur de celui-de nourrir 1,3 milliard de personnes...


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