Risque systémique

Bitcoin: un actif au bord de l'explosion... mais qui devrait s'institutionnaliser

Le bitcoin est au bord de l'explosion mais intéresse les investisseurs institutionnels. - © KAREN BLEIER / AFP/Archives

Le bitcoin se retrouve à un carrefour étrange: il devrait d'un côté connaître une sévère correction qui pourrait ressembler à une descente aux enfers, mais en même temps, il s'institutionnalise avec des grands noms de la banques d'affaires annonçant leur arrivée sur ce marché. Si le particulier doit donc se tenir à l'écart, le bitcoin n'est pas à balayer d'un revers de la main. Jean-Yves Archer, spécialiste des finances publiques et dirigeant du cabinet Archer, analyse pour "France-Soir" ce qui se cache derrière la "crypto-monnaie".

Dédaigné par certains bien-pensants et par beaucoup d'économistes, le bitcoin est pourtant bel et bien installé dans le paysage des placements. Ainsi, plus de 34 millions d'investisseurs (dont la moitié aux Etats-Unis et plus de 110.000 en France) ont été séduits par cet objet spéculatif. Il convient de dire "objet" car le bitcoin n'a pas le statut de monnaie. C'est un objet valorisé qui revêt la forme d'un programme informatique crypté et qui ne repose que sur la confiance mutuelle et auto-entretenue de ses détenteurs.

S'il est bien spéculatif comme le montre son extraordinaire courbe de valorisation (de 3.000 dollars en octobre à plus de 20.000 dollars en décembre pour revenir autour de 11.000 dollars en janvier suite à des piratages de plateformes notamment en Corée du Sud et un mini-krach), le bitcoin est surtout un actif financier dépourvu de sous-jacent. Si vous achetez de la pierre-papier, c'est-à-dire des parts de SCPI, vous détenez des actions dont la valeur est directement reliée aux tendances du marché et à la valorisation concrète des programmes immobiliers financés par votre épargne.

Lire aussi: Le bitcoin sous les 10.000 dollars pour la 1ère fois depuis début décembre

En théorie boursière, la valeur liquidative ne peut être nulle même si on a déjà vu, par le passé, des titres dont le cours a vécu une descente aux enfers avec Eurotunnel ou Natixis, au point d'être surnommés "penny stocks". Le bitcoin peut-il s'effondrer comme une meringue surchauffée et revenir à la valeur de 2009 soit moins de 1.000 dollars? Je le pense car toute spéculation atteint, à un moment, son seuil de retournement. Toutefois, je n'ai pas le pessimisme quasi-maladif de Jean Tirole (Prix Nobel d'économie 2014) et je voudrais développer une analyse personnelle.

Le bitcoin est en train de s'institutionnaliser et ainsi des banques d'affaires comme l'avisée Goldman Sachs ou la J.P Morgan sont désormais présentes au milieu de la frénésie. De même les hedge funds se précipitent en acquéreurs de bitcoins alors que ceux-ci ne sont garantis par aucune procédure de type banque centrale ou fonds de réserve. Autant dire que les montants investis en bitcoins vont exploser d'autant que la bourse de Chicago a installé –le 10 décembre- des contrats à terme qui assurent une cotation de la plus célèbre des cryptomonnaies.

Ampleur des volumes traités, extension significative du nombre d'acteurs sur le marché, cotation "boursière", volatilité intense (exemples de gains de 30% en une journée, etc.) forment une bombe à retardement autant qu'un renforcement des fondements du bitcoin. Sa dynamique magistrale induit, dans son sillage, la vague corrélative du risque. A l'époque de la désintermédiation financière où les grandes entreprises se financent directement sur les marchés et shuntent de plus en plus souvent l'offre de crédit bancaire, la cryptomonnaie a forcément un avenir à condition de garder en permanence à l'esprit qu'il s'agit d'un exemple concret de l'économie casino. Après une mise de fonds, la roulette se lance et tout peut arriver y compris la déconfiture au sens juridique du terme.

Certains jettent un vilain regard sur le bitcoin en considérant qu'il s'agit d'une privatisation de la monnaie. Cet argument est inepte. En effet qui ne saurait oublier que le premier agent créateur de monnaie scripturale n'est autre que le banquier qui réalise un prêt à l'attention d'un agent économique? Qui ne saurait oublier que le bitcoin n'est pas, à de rares exceptions, un moyen de paiement? Qui ne saurait oublier qu'en cas de krach, il y aurait deux types de grands perdants? D'une part, les détenteurs de bitcoins et d'autre part les "mineurs", c'est-à-dire les indépendants qui se fient à leurs ordinateurs afin de valider les transactions et d'alimenter le bien-fondé de la blockchain qui tient l'éminent rôle de livre de comptes informatique de la monnaie 2.0.

Aller plus loin: Nabilla fait la promotion du bitcoin, la "monnaie du futur" qui est "grave en train de se développer" (vidéo)

Pour résumer ma position, je pense que l'arrivée des institutionnels dans l'univers du bitcoin va accroître les transactions (qui dépassent désormais les 550.000 par jour!) et alourdir les montants concernés. A ce stade, si un krach survenait, il pourrait par conséquent être systémique puisque nul ne peut ignorer le degré d'exposition des institutions financières et surtout de celles qui relèvent du shadow banking (opérations non régulées): le capitalisme a déjà connu et souffert de revers suite à des spéculations. La lucidité conduit à préconiser de se tenir à l'écart du bitcoin comme l'a rappelé l'AMF puis le Gouverneur de la Banque de France. Maintenant, si au fond de vos poches, vous avez un petit pécule avec lequel vous acceptez de vous faire peur, la voie de la liberté couvrira la voix de la sagesse.

Dernière remarque, Bruno Le Maire a nommé une "mission de vigilance" sur le bitcoin dont l'efficacité prévisible en cas de krach –par essence mondial et instantané– est à peu près équivalente à celle de deux plantons dans une fourgonnette surveillant un éventuel incident majeur affectant un ouvrage d'ampleur tel que le barrage de Tignes. Evidemment, l'Etat est en fait déjà préoccupé des rentrées fiscales (plus-values) mais aussi de la délicate utilisation du bitcoin pour des opérations de blanchiment.


Voir la version optimisée mobile de cet article