C’est un cours unique en son genre. Destiné, en priorité, à des élèves musulmans. A la ville, ils sont étudiants, aumôniers (des hôpitaux ou des prisons), imams, responsables d’associations ou travailleurs sociaux. Ici, à l’Institut catholique de Paris (La Catho), ils viennent s’imprégner «
des valeurs laïques et démocratiques de la République française », des principes philosophiques et politiques de l’Etat de droit, de son histoire. Ils étudient aussi la rhétorique (l’art de parler), le sens des mots, leur emploi à bon escient, la gestuelle qui doit les accompagner ou bien encore les différentes techniques pour ne pas rougir devant un auditoire «
afin de ne pas avoir honte de soi ». Une formation de culture générale républicaine en somme, mise en place il y a quatre ans, à l’attention des futurs «
cadres musulmans » appelés un jour à prendre la parole devant un parterre d’élus ou de commis de l’Etat.
«
Ton public, c’est Madame le maire ou un haut fonctionnaire. Imagine que tu présides une association, que tu es un cadre culturel ! », décrit et intime Olivier Bobineau (*), le maître des lieux, à l’un de ses étudiants. Puis, à l’adresse de l’ensemble de la classe : «
Vous êtes devant des responsables politiques, surtout pas de jugement de valeur du genre : c’est bien, c’est mal ! » A 38 ans, ce sociologue des religions, par ailleurs enseignant à Sciences-Po, mène ce cursus universitaire comme un sacerdoce personnel : «
J’y mets mes tripes, mon ventre, reconnaît-il.
Je me sens utile comme jamais auparavant, car il s’agit d’un véritable enjeu de civilisation. A mon humble niveau, je tente d’aider les musulmans à être un peu plus en paix avec une société qui leur en veut beaucoup. »
Un autre élève est invité à venir s’exprimer devant ses camarades. Il se tient debout, face à eux. «
Mesdames, mesdemoiselles, messieurs…» Suivant les conseils de l’enseignant, le discours récité a été appris et répété à la maison, devant un miroir. Celui qui le prononce emploie un français limpide, un vocabulaire distingué. «
La gestuelle est capitale, intervient Olivier Bobineau, la main droite doit alimenter le propos, emporter la conviction. Dans l’Occident chrétien, elle symbolise la droite du Père. La gauche, “la sinistre”, doit toujours demeurer sur la table », montre-t-il, volubile, en utilisant son poing à la façon des hommes politiques, le pouce pinçant l’index tout en demeurant à l’extérieur. «
Faites des introductions, insiste le sociologue.
Bach, Mozart, Wagner, toute la musique classique occidentale est fondée sur une introduction. Structurez, structurez ! Vous êtes en Occident, dans le monde de la raison. Nos hommes politiques possèdent cet art de la structure. Analysez leurs discours, c’est toujours : d’une part, d’autre part. Faites pareil, soyez en dialogue avec eux. Structurez ! », martèle le professeur.
« Tous les préfets ne parlent pas l’arabe, je vous l’assure ! »
Un étudiant africain prononce à son tour le texte préparé chez lui : «
Nous sommes venus habiter votre beau pays avec notre tradition africaine et notre religion musulmane, Abou l-Qâsim Mohammed ibn… » Olivier Bobineau lui coupe la parole et prend la classe à témoin. «
Il s’est adressé à des représentants des pouvoirs publics en évoquant le prophète et en prononçant son nom en arabe. Tous les préfets ne parlent pas l’arabe, je vous l’assure ! Imaginons que dans l’assistance certains soient des athées ou que d’autres soient en faveur d’une laïcité stricte. Tu te mets à dos tous ces gens-là alors que tu es censé être un médiateur cultuel ! », fait-il remarquer à l’étudiant. Pas vraiment convaincu, ce dernier lui répond : «
Mais c’est un problème pour nous musulmans. Nous n’avons le droit de prononcer le nom du prophète qu’en arabe… »
La classe s’agite, un des élèves intervient : « Ce n’est pas vrai, on n’est pas obligé d’employer l’arabe ! C’est dans le cœur que l’on prononce son nom », assure-t-il. Olivier Bobineau en profite pour glisser : «
Dans la religion, c’est l’intériorité qui compte, la vie spirituelle. » Il ajoute dans une envolée toute républicaine devant ce groupe qui compte pourtant plusieurs dignitaires religieux (le tiers des 27 inscrits à la formation sont des imams) : «
Je vous demande quand vous êtes devant des cadres de la laïcité d’utiliser le même registre qu’eux. » «
Par stratégie ? » questionne l’un des étudiants. «
Non, parce que la laïcité, c’est le pluralisme des convictions. La vérité de la laïcité, c’est de reconnaître toutes les vérités pourvu qu’elles ne troublent pas l’ordre public. C’est dur de prendre des distances avec ses convictions profondes, notamment religieuses, mais si l’on y parvient, on est d’autant plus fort. C’est le but de cette formation », insiste le professeur.
« La laïcité, c'est l'ADN de la France ! »
Suit un exposé historique où le spécialiste des religions explique à ses étudiants l’impact sur la conscience nationale française des guerres entre catholiques et protestants survenues au XVIe siècle. «
Tous les Français, toute la République, ont cela dans leur ADN : les guerres de religions débouchent sur la barbarie. Voilà pourquoi ils défendent la laïcité. Nous sommes en France les amis, il faut employer le registre laïc ! »
Il poursuit l’audition des élèves. «
Qui veut faire l’exercice ? » Fouad Kadimi Skalli se propose. Né au Maroc, il vit en France depuis une dizaine d’années. Pourquoi participe-t-il à cette formation ? «
J’ai rencontré un imam qui m’en a parlé. Il la suivait lui-même. J’ai maintenant choisi de rester en France. J’ai pensé que c’était une bonne chose pour m’intégrer et comprendre les lois françaises », explique le jeune homme âgé de 29 ans. A-t-il pour ambition de travailler un jour pour une association ou une collectivité locale ? «
On verra. Pour l’instant, je travaille chez un prestataire de Renault comme ingénieur en mécanique automobile. Etre un musulman dans une entreprise française est en soit une responsabilité. Avec tout ce que l’on entend sur nous… Quand ils me côtoient, mes camarades de travail peuvent voir et comprendre que ce qu’on dit est faux. La médiation culturelle, c’est quelque chose que je fais tous les jours dans la rue, dans mon entreprise. »
C’est en janvier 2005 que le Bureau central des cultes, rattaché au ministère de l’Intérieur, confie le dossier de la formation des cadres musulmans à Olivier Bobineau. Les universités parisiennes (dont la Sorbonne) contactées alors pour l’accueillir la refusent toutes. Pour les tenants d’une stricte laïcité, il s’agit d’une entreprise communautaire qui n’a pas sa place dans l’enseignement public. «
Quand les gens ont appris que seul l’Institut catholique acceptait de nous recevoir, beaucoup ont grimpé aux rideaux », se souvient Olivier Bobineau. A l’époque, les responsables de certaines organisations islamiques s’insurgent contre le fait que «
des curés enseignent à des musulmans », tandis que d’autres, du côté de l’enseignement catholique, redoutent de voir «
les barbus » envahir la Catho.
Le dialogue entre les communautés est rompu
«
Je veux aider les collectivités locales à créer des liens entre les communautés, entre les croyants des différentes religions et les laïcs », indique Bahran El Fakhar, 31 ans. Marié avec une femme juive, ce natif de Cormeilles-en-Parisis, estime que sa vie familiale reflète toutes les questions et les clichés que véhicule la société française à propos de ses fils d’origine arabo-musulmane. «
Nos proches ont mal vécu notre union. Chez moi, ma mère m’a demandé si ma femme faisait bien le ramadan et chez mon épouse on s’inquiétait de savoir si j’avais l’intention de la ramener au pays… », raconte-t-il un brin amusé. Aujourd’hui à la tête d’une association qui dispense des cours d’éducation civique pour les jeunes des banlieues, Bahran, considère que « l
e dialogue entre communautés est rompu dans de nombreuses villes. Le cursus de la Catho va m’apporter les éléments institutionnels qui me faisaient défaut pour travailler, une crédibilité supplémentaire auprès de mes interlocuteurs. »
«
J’ai longtemps enseigné en banlieue et j’ai vu à quel point mes élèves maghrébins étaient mal dans leur peau, dans leur être, qu’ils ne se sentaient pas chez eux en France, témoigne Olivier Bobineau.
C’est le problème de ces jeunes, ils ne sont nulle part chez eux. Il y a une telle ignorance, de telles incompréhensions entre les communautés, qu’il nous faut former au plus vite des médiateurs, des gens capables de faire naître des éléments de paix et d’intégration dans ce pays. » Combien faudrait-il en former ? «
3.000 au moins », estime le sociologue.
Depuis 2005, faute de crédits suffisants, 70 personnes seulement ont obtenu le diplôme universitaire dénommé : «
Interculturalité, laïcité et religions ». 22 heures, c’est la fin du cours. «
Le prophète de la République » – c’est son surnom à la Catho – prend congé de ses étudiants : «
Plus vous fournirez d’efforts, de la djihad (littéralement en arabe : se faire violence),
mieux ce sera ! SalamAleikum. »