Japon: sur l'île d'Awaji, la lutte pour faire perdurer le "jôruri", l'art des marionnettes traditionnelles

Patrimoine en péril

Japon: sur l'île d'Awaji, la lutte pour faire perdurer le "jôruri", l'art des marionnettes traditionnelles

Publié le :

Mercredi 22 Novembre 2017 - 16:42

Mise à jour :

Mercredi 22 Novembre 2017 - 16:52
Sur la grande île d'Awaji, dans la mer intérieure du Japon, les passionnés de "jôruri", ces pièces de théâtre interprétées par de lourdes marionnettes manipulés par plusieurs personnes, luttent pour faire survivre ce patrimoine. Alors qu'il intéresse de plus en plus à l'étranger, cet art peine à se maintenir sur le sol japonais malgré les efforts pour assurer la relève.
©Capture d'écran YouTube
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Damien Durand (Awaji, envoyé spécial)

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(De notre envoyé spécial) La tradition se poursuit depuis 500 ans. Et depuis cinq siècles, sur l’île d’Awaji dans la mer intérieure du Japon, sur cette terre la première créée par les dieux selon les mythes shintoïstes, des hommes et des femmes pratiquent le ningyû jôruri, la manipulation des marionnettes traditionnelles japonaises (une autre école, le bunraku, existe dans la région d'Osaka) lors de spectacles sur fond d’accompagnement musical au shamisen à trois cordes. A son apogée, l’île qui compte aujourd’hui 157.000 habitants abritait une quarantaine de troupes. Aujourd’hui, il n'en reste plus que deux ne faisant plus vivre comme artistes professionnels que 20 personnes. 

Les autorités locales de l’île et de la préfecture du Hyôgo ne veulent pas que ce savoir disparaisse. Car c’est bel et bien une compétence technique exceptionnelle de faire se mouvoir ces poupées qui peuvent mesurer presque un mètre et peser, pour les plus lourdes –celle des personnages de "méchant"- une dizaine de kilos. Il faut en principe trois personnes pour manipuler chacune des effigies et prendre en main la foultitude de manettes et de boutons cachés permettant à ces personnages des mouvements précis et une palette de sentiment du visage avec des contractions de sourcils, des yeux roulants dans leurs orbites et des bouches capables d’une panoplie de grimaces conséquente.

Lire l'intégralité du reportage de notre envoyé spécial: Kobe: revivre en attendant le prochain "Big One" 

Yasunori Masai, le directeur du grand théâtre de l'île dédié aux spectacles explique à France-Soir qu'il "faut sept ans d’entraînement pour maîtriser les jambes d’une marionnette, sept ans pour maîtriser un bras et toute une vie pour la tête" afin de donner vie au répertoire du théâtre de marionnettes composée de deux pièces religieuses restées inchangées depuis cinq siècles, et d’une multitude de pièces profanes mettant en scène des histoires d’amours contrariés, de fidélité et de suicides passionnels.

Malgré une pratique austère, presqu’un sacerdoce, la discipline continue à intéresser les plus jeunes. A deux pas du théâtre d’Awaji, un collège de l’île propose aux élèves qui le souhaitent le long enseignement pour maîtriser les lourdes poupées de bois et de tissu. Une quinzaine de jeunes, dont les trois quarts sont des filles, ont choisi cette activité scolaire qui leur demande de répéter trois heures par jours six jours sur sept, en plus des longues heures de cours. Le tout pour une vingtaine de représentations par an, majoritairement devant les résidents des maisons de retraite, et l’espoir d’intégrer ensuite le lycée proposant de poursuivre leur apprentissage. 

France-Soir a pu assister à une représentation narrant une histoire que l’on imagine bien éloignée des préoccupations des jeunes interprètes ayant entre 12 et 15 ans: celle d’une femme amoureuse recherchant le sabre que son amant, un samouraï, a perdu, ce qui lui fait risquer le déshonneur et le suicide. La retrouvant dans la campagne, la maîtresse dévouée ne peut plus rentrer en ville dont les portes sont fermées. Elle monte alors au sommet d’un tour de garde et sonne le tocsin pour faire croire à un incendie afin que la cité ouvre ses portes et qu’elle puisse rentrer en douce, malgré les risques pour elle de lancer une fausse alerte… "J’aime beaucoup cette activité, même si c’et vrai que l’entraînement est très sévère", se confie Yuri dont le rôle est de psalmodier le texte de l’héroïne d’une voix particulière et chevrotante, le tout en japonais ancien. "Nous avons conscience que cette tradition est ancienne. Cela nous pousse à prendre bien soin de nos marionnettes pour qu’elles traversent les années", nous explique la jeune fille qui, visiblement, ne se verrait pas ailleurs qu’à son entraînement, où elle-même ne touche pas les imposantes poupées, après ses heures de classe. 

Un signe encourageant pour la relève. Encore faut-il que ces jeunes gens aillent jusqu’au bout de la formation et soient prêts à s’investir pour faire durer la tradition qui s’érode malgré l’intérêt pour cet aspect de la culture traditionnelle nippone poussant les professionnels à se produire aussi à l’étranger (avec une date prévue en France en 2018). Mais le quotidien reste difficile. Pour maintenir l’activité à flots, le théâtre propose quatre pièces… par jour. "Une place pour voir une pièce coûte 1.500 yens (environ 11 euros, NDLR), c’est moins cher qu’une place de cinéma (qui coûte environ 1.800 yens soit environ 13,5 euros, NDLR)" insiste Yasunori Masai le directeur qui peine pourtant à remplir sa salle au-delà des trois premières rangées. "Nous avons aussi de plus en plus de mal à nous fournir en marionnettes de qualité. Avant, la concurrence poussait les artisans à proposer de meilleurs produits. Mais maintenant, il n’y presque plus de fabricants, et le niveau baisse". L'art de la marionnette d'Awaji résume à lui tout seul ce paradoxe de la culture traditionnelle nippone qui attire toujours plus à l'étranger en se battant pour survivre sur son propre sol.

Seule une vingtaine de personnes vivent encore de l’exploitation du théâtre de marionnettes.

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