La naissance, la chute et l'ascension du papier peint moderne

La naissance, la chute et l'ascension du papier peint moderne

Publié le 31/10/2019 à 15:25 - Mise à jour à 16:38
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Auteur(s): Avec Papier Peint des Années 70

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Depuis l'aube de l'humanité, nous avons exprimé notre créativité en décorant nos habitations pour les individualiser, pour les faire nôtres. Dès l'âge de pierre, les peintures rupestres de nos ancêtres ont marqué le début d'une tendance qui a traversé les millénaires, des murs et temples funéraires égyptiens finement décorés jusqu’aux belles fresques qui ornent les églises et palais européens de notre histoire récente. L'une des façons les plus courantes de décorer un mur, en plus de peindre directement dessus, a été le papier peint, un produit dont les origines remontent à plus de deux mille ans et dont l’apparition est évidemment liée à l'invention du papier véritable.
 
 
C'est en Chine, berceau du papier, qu'est née la tendance à coller du papier de riz sur les murs.  En 105 après J.C., un officier de la cour de l'empereur chinois inventa la fabrication du papier à partir de vieux chiffons, donnant naissance au papier tel que nous le connaissons aujourd'hui. Des siècles plus tard, les Arabes, ayant appris l'art de la fabrication du papier auprès de prisonniers chinois, ont perfectionné le procédé en remplaçant le bois et le bambou par des fibres de lin, créant ainsi une feuille de papier plus fine. Avec la naissance du papier moderne, le papier peint est également né. Évidemment, la conception des murs a subi d'énormes transformations au fil du temps, les matériaux utilisés et les méthodes appliquées ont évolué jusqu'à ce que le papier peint atteigne sa maturité.
 
L'utilisation du papier peint a connu des hauts et des bas au cours du siècle dernier, passant du statut de décoration de base de la plupart des ménages à celui de quasi-abandon pendant quelques décennies, la soif du minimalisme balayant les sociétés occidentales. Son histoire complexe suit de près l'évolution des sociétés européennes et il vaut ainsi la peine d'y revenir.
 
 
Le papier peint au Moyen Âge
 
Le papier peint en Europe a une longue et intéressante histoire. Moyen Age, il était très courant pour la royauté et les échelons supérieurs de l'aristocratie d'orner les murs de leurs grandes demeures et châteaux de grandes tapisseries faites main. Il est important de se rappeler qu'à l'époque, les murs de briques étaient normalement laissés à découvert. Bien sûr, l'aristocratie commandait des tableaux à encadrer et à accrocher, mais ceux-ci ne pouvaient couvrir les très grandes surfaces des salles de bal et des salles de réunion.
Pour répondre à ces exigences, les aristocrates (ainsi que les églises) ont commencé à commander des tapisseries murales, des tentures murales tissées qui représentaient une scène ou un tableau célèbre. La conception de ces tapisseries se mit à évoluer au fil du temps : au début, elles avaient tendance à représenter principalement des scènes religieuses tirées de la Bible ou d'un saint local. Plus tard, en écho aux évolutions artistiques, ces tapisseries ont commencé à être utilisées pour représenter des événements historiques. Les rois, ainsi que d'autres nobles ont fait appel à des artistes pour créer des tapisseries représentant des batailles historiques ainsi que d'autres événements durant lesquels ils avaient été engagés. Évidemment, la tendance consistait à préférer des batailles victorieuses faisant honneur à leur foyer et à leur nom.
Outre la décoration, ces tapisseries avaient une autre fonction importante : les châteaux, les églises et autres bâtiments imposants étaient en pierre, dépourvus de fenêtres modernes ou de toute autre forme d'isolation, les rendant extrêmement vulnérables au froid des longs hivers européens. Les tapisseries jouaient un rôle important d’isolant et aidaient à garder les pièces centrales au chaud.
 
 
Au cours des siècles marquant l’apogée de leur succès, les tapisseries ont été produites à partir d'une grande variété de tissus, dont la laine, la soie, le coton et le lin, permettant une large gamme de couleurs et des prix variant en fonction du matériau. D'un rôle principalement majestueux et cérémoniel, les tapisseries devinrent rapidement objets d'art et même de mode, la noblesse se disputant les plus belles et les plus scéniques. Outre les scènes religieuses et les scènes de bataille, les expéditions de chasse, les banquets et autres événements festifs commencèrent bientôt à devenir monnaie courante car ceux qui les avaient commandés voulaient que leur vie soit immortalisée sur leur mur à la vue de tous.
Au fur et à mesure que les scènes ci-dessus devenaient courantes au sein des demeures seigneuriales, les tapisseries ont évolué de nouveau et ont commencé à être utilisées pour représenter la population locale dans des situations normales de travail et de vie, essayant souvent de raconter une histoire, fournissant ainsi un témoignage très précieux de la vie à cette époque aux historiens contemporains.
 
 
La montée des classes moyennes
 
Dans un schéma qui n'a pas changé au cours des siècles jusqu'aux temps modernes, les classes moyennes et supérieures ont suivi ce que faisaient les « VIP » de l'époque et ont essayé de les copier, afin de pouvoir à leur tour reproduire leur image. Les classes sociales supérieures scrutaient en effet ce que l'élite possédait et cherchaient ainsi de grandes tapisseries à accrocher aux murs de leurs maisons. 
 
Les tapisseries étaient extrêmement chères et seuls les plus aisés pouvaient se les offrir. C’est ainsi que les bourgeois les moins fortunés, incapables d'acheter des tapisseries en raison de leur prix élevé, se tournèrent vers le papier peint, fabriqué par la technique de la gravure sur bois, pour décorer leurs maisons.
Initialement, ces papiers peints étaient décorés de scènes semblables à celles représentées sur les tapisseries. Les images représentant des scènes picturales étaient très souvent collées aux murs, plutôt qu'encadrées et accrochées. Cela était particulièrement le cas pour les plus grands tirages, qui étaient livrés sur plusieurs feuilles.
Le papier peint gagnant en popularité, certains artistes ont commencé à s'en rendre compte. L'un d'eux était le célèbre peintre allemand Albrecht Dürer. Son parrain, Anton Koberger, a été l'un des éditeurs les plus prospères du pays, possédant plus de 24 presses à imprimer, avec des bureaux en Allemagne et à l'étranger. Probablement inspiré par le succès de son parrain, Albert Dürer a appris très jeune la sculpture sur bois et, plus tard, il a acquis en Italie la technique de la pointe sèche et de la gravure sur bois.
 
Son chef-d'œuvre fut "L'Arc de Triomphe", commandé initialement en 1512 par l'empereur Maximilien Ier et finalement achevé en 1515. Colossal, Il mesurait 3,57 mètres sur 2,95 mètres et était composé de 192 feuilles. Il était destiné à être accroché sur les murs des hôtels de ville des municipalités ou aux palais des princes. La première édition a été imprimée à 700 exemplaires, en noir et blanc, car elle devait ensuite être colorée à la main. 
Malheureusement, très peu de copies de ces estampes originales subsistent, et seuls deux ensembles complets existent aujourd'hui, l'un se trouvant à Berlin, l'autre à Prague.
 
 
La France et l'Angleterre en tête
 
Le marché du papier peint n'a cessé se développer au fil du temps, l'Angleterre et la France étant les principaux fabricants européens. Le papier peint est devenu très populaire en Angleterre après l'excommunication d'Henry VIII de l'Eglise catholique. Pendant des siècles, les aristocrates anglais ont importé des tapisseries de Flandre et d'Arras, et la rupture abrupte entre l'Angleterre et l'Église catholique a entraîné une chute du commerce avec l'Europe. Incapable de se procurer des tapisseries équivalentes auprès des fabricants de tapisseries du pays, l'aristocratie anglaise s'est rapidement tournée vers le papier peint, créant ainsi une industrie prospère.
Une autre guerre commerciale, déclenchée par la guerre de Sept Ans et plus tard par les guerres napoléoniennes, ayant conduit à un niveau élevé de droits d'importation, a favorisé l'essor de l'industrie du papier peint en France.
 
Au milieu du XVIIIe siècle, l'ambassadeur britannique à Paris décora son salon avec du papier « flock bleu » britannique, qui donnait une finition très semblable au velours.  Il est devenu immédiatement très à la mode en France et en 1760, le fabricant français Jean-Baptiste Réveillon a engagé des créateurs de soie et de tapisserie pour produire des scénarii incroyablement luxueux, comme le papier peint bleu ciel avec fleur de lys, utilisé en 1783 dans les premiers ballons des frères Montgolfier. 
Avec la révolution industrielle qui s'annonçait, les machines commencèrent à s'adapter à ce qui avait été un travail essentiellement manuel. A la fin du siècle, une machine à imprimer des encres colorées sur des feuilles de papier peint apparut, puis, en 1799, Louis-Nicolas Robert fit breveter une nouvelle machine capable de produire des longueurs continues de papier, commençant ainsi à industrialiser le processus de la fabrication du papier peint.
 
La fin des guerres napoléoniennes, qui ont décimé le commerce entre l'Europe et la Grande-Bretagne, a vu permis l’émergence d’une grande demande en Europe pour des produits britanniques qui avaient été inaccessibles jusqu’alors, notamment des papiers peints bon marché et colorés. Le développement de l'impression à la vapeur et, en 1840, la première machine d'impression de papiers peints de Potter & Ross en Angleterre, a donné une impulsion massive à cette industrie. Les premiers papiers peints imprimés à la machine étaient minces et incolores, loin des effets plus riches et plus complexes de l'impression en bloc. Comme ils n'étaient pas faits à la main, la plupart des papiers peints imprimés à la machine avaient des motifs floraux et géométriques simples qui se répétaient encore et encore.  Malgré ces inconvénients, la rapidité et l'économie le faible coût avec lesquels les papiers peints pouvaient maintenant être fabriqués les ont rendus immédiatement populaires.
 
La production en Grande-Bretagne est passée d'environ un million de rouleaux en 1834 à près de neuf millions de rouleaux en 1860. Cela a entraîné une chute spectaculaire du prix du papier peint, le transformant d'un produit exclusif aux classes moyennes et supérieures à un bien accessible à tous sauf aux plus pauvres.
Le papier peint a donc connu un énorme « boom » de popularité au cours du XIXe siècle. On en trouvait dans la plupart des pièces des maisons bourgeoises et on considérait qu’il s’agissait d’un moyen bon marché et efficace d'éclairer les pièces, en particulier dans les quartiers ouvriers étroits et sombres. 
 
 
Le papier peint au 20e siècle
 
Au 20e siècle, le papier peint s'est imposé comme l'un des articles ménagers les plus populaires dans le monde occidental, des deux côtés de l'Atlantique. Pendant la plus grande partie du siècle, les dessins de papiers peints étaient restés assez traditionnels. 
Tout a changé avec la révolution culturelle des années 60. C'était une époque qui a connu l'augmentation de la consommation de masse, l'ère de l'espace et du Pop Art. Un mouvement populaire, mené par de nombreux artistes, s'opposa aux dessins ternes et traditionnels qui dominaient. De nouvelles idées de design d'intérieur innovantes ont été développées, basées sur l'idée que le design était censé fournir une expérience émotionnelle et sensuelle. Les vieux concepts ont été abandonnés, faisant place à des motifs « funky » et à des formes audacieuses, colorées et joyeuses à la fois.
 
Cette tendance s'est poursuivie pendant plus de 20 ans, jusqu'à ce que le minimalisme devienne une tendance incontournable dans les années 90. Amenée par le design scandinave et popularisée par IKEA, l'idée de murs blancs et d'un décor minimal a fait disparaitre les papiers peints des murs européens pour la première fois en plus de deux siècles. 
 
 
Le papier peint fait son come-back
 
Dans le nouveau millénaire, le papier peint a connu une renaissance importante, tant dans les espaces privés que professionnels. L'évolution technologique a apporté de nouveaux matériaux qui offrent une flexibilité et une variété incroyables dans la conception et l'utilisation, ce qui facilite grandement l'application et le remplacement sans avoir à subir de procédures complexes.
Son utilisation a également évolué au fil du temps, car nous ne cherchons plus à tapisser les quatre murs d'un espace, choisissant plutôt de mettre en valeur l'un d'eux avec un motif unique. La combinaison d'un mur d'accent avec un mobilier assorti est devenue un élément de base des solutions d'aménagement intérieur modernes, un concept relativement peu onéreux qui produit des résultats remarquables.
 
Ce qui n'était auparavant qu'un moyen banal et pratique de couvrir les imperfections des murs, d'isoler et de fournir de la chaleur a évolué au fil des siècles et est maintenant un accessoire de mode, une déclaration de la sensibilité et de l'individualité de son propriétaire.
 
Le papier peint est aujourd'hui considéré comme l'un des outils essentiels pour les décorateurs d'intérieur, que ce soit pour les maisons, les bureaux ou les espaces commerciaux. Les grandes maisons de mode, tant en Europe qu'à l'étranger, ont pris conscience et ont réalisé qu'elles pouvaient appliquer leur savoir-faire et leur art à ce nouveau domaine avec grand succès. C'est ainsi qu'est apparu le papier peint design, avec à la fois des artistes internationaux et des maisons de mode établies (comme Versace, pour ne citer qu'un exemple) qui sont entrés sur ce marché, autrefois occupé par des fabricants sans nom. 
 
 
La mode est vouée à un éternel recommencement. Les créations originales, jadis innovantes des années 70 et 80, font un retour en force. Ceci est en partie alimenté par les nombreuses séries télévisées (de sociétés comme HBO ou Netflix) qui génèrent une certaine nostalgie en récréant une interprétation fidèle de l'Amérique des années 1980, comme dans « Stranger Things », ou de l'Union soviétique, dans le drame télévisé « Chernobyl ». Bien que les sujets et les décennies soient clairement différents, les deux spectacles ont en commun l'omniprésence des papiers peints.  Il en a résulté une demande accrue de motifs vintage pour les papiers peints modernes, avec un nouvel éclat dû aux matériaux modernes disponibles aujourd'hui.
Personne ne sait ce que l'avenir nous réserve en matière de revêtements muraux, mais il est facile d'imaginer que les technologies de l'information numérique pénétreront lentement cette partie de la maison, avec des papiers peints capables de changer de couleur et de design, de conduire l'électricité et des signaux sans fil. Une chose est sûre, le papier peint n’a pas fini de nous surprendre !
 

Auteur(s): Avec Papier Peint des Années 70


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