4 juin 1989: la répression de la place Tiananmen à travers deux ouvrages

4 juin 1989: la répression de la place Tiananmen à travers deux ouvrages

Publié le :

Lundi 03 Juin 2019 - 12:42

Mise à jour :

Lundi 03 Juin 2019 - 17:44
©Delcourt / ©Phébus
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Sylvain Boulouque, édité par la rédaction.

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Il y a trente ans la répression de la place Tiananmen mettait fin aux espoirs de démocratie en Chine. L’historien et enseignant Sylvain Boulouque revient pour France-Soir sur deux ouvrages mettant en perspective cette révolte et sa répression par le gouvernement chinois.

Alors que le Mur de Berlin tombait, il y a trente ans, les Bérurier noir dans leurs derniers concerts à l’Olympia les 9, 10 et 11 novembre 1989 rendaient un vibrant hommage aux "jeunes dieux du printemps de Pékin", symbole de l’indignation qui avait secoué la planète. Un hommage comme un trait d’union entre les révoltes dans le monde communiste depuis les marins de Kronstadt en 1921 en passant par les insurgés de Berlin en 1953 ou de Budapest en 1956. Encore aujourd’hui, le gouvernement chinois honnit cette date au point d’interdire toutes les références à la révolte des étudiants sur la place Tiananmen sur la toile. Cependant, la planète n’est pas, sur cet aspect du moins, alignée sur la politique chinoise, et le souvenir de la révolte et de la répression reste vif dans un certain nombre de pays.

Dans les nombreux livres publiés sur la révolte de la place Tiananmen, deux retiennent l’attention qui par leur forme permettent une compression facile ce drame. Trente ans après, elle semble loin et fugace l’image de cette statue de la liberté qui avait été érigée sur la place, dont ces deux livres, Tiananmen 1989. Nos espoirs brisés de Lun Zhang, Adrien Gombeaux et Améziane (ed. Delcourt) et Tiananmen 1989-2019 de Vincent Hein (ed. Phébus) constituent en quelque sorte des vibrants hommages.

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Les souvenirs en forme d’autobiographie de Lun Zhuang sont cruels. L’auteur jette un regard froid, sans concession et empli de tristesse sur les espoirs de sa jeunesse. Cette bande dessinée aux couleurs sombres et aux traits réalistes évoque sans concession le drame de la Chine en 1989. L’auteur a quitté la Chine, en fuyant de nuit par Hong Kong et a réussi à s’installer en France. Son récit mêle habilement l’histoire de la Chine et son histoire, d’un fils de paysans bénéficiant des réformes de l’ouverture de la Chine sous Deng Zhao Ping, montrant par la même que le régime s’est créé une base sociale de personnes dévouées. L’extension de la scolarité entraîne un bouillonnement culturel et une envie de pouvoir s’exprimer. La mort du réformateur du Parti, Hyu Yao Bang, sème un vent de révolte. Dès, le 16 avril 1989 les étudiants commencent à manifester. Pendant plus d’un mois, ils conçoivent un rêve fou: la liberté et la démocratie dans un pays communiste. Lun Zhuang montre comment se sont organisées les discussions commencées de manière spontanée. Il souligne le poids de la visite le 14 mai 1989 de Mikhaël Gorbatchev, le président réformateur soviétique, qui représente un des temps forts du mouvement. Le poids symbolique de la déesse de la démocratie, équivalente chinoise de la statue de la liberté. Lun Zhuang rappelle aussi que dès la fin mai, les menaces pesant sur la place auraient dû servir de signaux d’avertissement mais l’euphorie de la liberté a été trop fort. Les occupants de la place Tiananmen paient cette révolte de leur chair et de leur sang. Les sources anglophones évoquent aujourd’hui plus de 10.000 victimes.

Comme un mémorial, le livre de témoignage et d’hommage rassemblés par Vincent Hein permet de saisir la dimension symbolique de la révolte, qui se croise avec les souvenirs de Lun Zhang. L’auteur était étudiant à Pékin en 1989 et a assisté à la révolte et à la répression, sans y participer. Sous un mode très original, la vie amoureuse des étudiants français séjournant à Pékin, il raconte la liberté qu’il a vu naître et se développer puis sa fin sous le regard désemparé de cette petite communauté. Ces témoins du drame expliquent techniquement comment l’armée a nettoyé la place des chars écrasants les barricades suivis des mitrailleuses puis des fantassins qui ont noyé la fête de la démocratie dans le sang.

Les écrits issus du monde littéraire chinois –comme les deux nouvelles de Xue Yiwei un des auteurs prometteurs de la littérature chinoise aujourd’hui exilé au Canada, le poème de Liu Xiaobo– les récits des sinologues et des autres témoins présents en Chine ont empêché, le pouvoir de réprimer dans le silence. En revanche, ce même pouvoir a depuis tout mis en œuvre pour imposer une véritable chape de plomb sur le souvenir même de la répression, comme si l’ombre de la place risquait de réveiller les fantômes de la démocratie.

L’ouvrage de Vincent Hein est enfin une mise en abime par un habile jeu sur les photographies prises pendant ces semaines des étudiants portant fièrement leur banderoles couvertes de dazibao, les visages souriant des étudiants jusqu’à une photo en clair-obscur de militaire saluant le drapeau rouge.

Deux ouvrages originaux pour un triste anniversaire.

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Deux ouvrages originaux pour le triste anniversaire de la répression de Tiananmen.

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