"La folie des fous", de Robert Trivers : logique de la tromperie et de l'auto-tromperie dans la vie humaine

Auteur(s)
Yannick Rolandeau, pour FranceSoir
Publié le 05 février 2022 - 22:20
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Les singes de la sagesse.
Crédits
Wikipedia.org
Sculpture des singes de la sagesse de Hidari Jingoro au sanctuaire Tōshōgū à Nikkō (Japon)
Wikipedia.org

CRITIQUE — Le titre original de cet essai salvateur paru en 2011 (The Folly of Fools: The Logic of Deceit and Self-Deception in Human Life) n'a pas été, hélas, traduit en français, comme chacun des précédents et suivants ouvrages de Robert Trivers, prix Crafoord en 2007 (équivalent du Nobel en biologie), professeur d'anthropologie et de sciences biologiques à l'université Rutgers, de pédiatrie à UMDNJ et de psychologie à l'université Harvard. Né en 1943, il est connu pour avoir mis en évidence des mécanismes élémentaires dans les échanges sociaux comme l'altruisme réciproque en 1971, l'investissement parental en 1972 ou les conflits parents-progéniture en 1974. Il est l'un des auteurs de la théorie de la répartition des sexes de Trivers et Willard, hypothèse complémentaire du principe de Bateman.

C'est dire que Robert Trivers mérite d'être lu et porté à l'attention du grand public. Il s'attaque au mécanisme de l'illusion chez l'être humain. D'une tout autre manière, les lecteurs du philosophe Clément Rosset seront intéressés par cet apport.

Ce qui frappe d'emblée dans La folie des fous est la rigueur scientifique et l'humanisme. Sa grande richesse est d'aborder la complexité avec la plus grande simplicité de ton, voire même avec un humour non dissimulé. Faisant feu de tout bois tout au long de quatorze chapitres, Robert Trivers autopsie le mécanisme de la tromperie et de l'auto-tromperie dans les domaines les plus divers tant biologiques, psychologiques, historiques (les agences gouvernementales, les planificateurs de guerre), religieux, et ce, jusque dans la vie quotidienne, élargissant en cercles concentriques son champ d'investigation pour englober toute l'anthropologie humaine. À chaque fois, le biologiste apporte nombre d'études et ses propres recherches pour démontrer ce qu'il avance. Il n'est pas possible de les aborder ici vu leur incroyable minutie. Sur ce point, le livre est étourdissant. On peut le relire plusieurs fois sans l'épuiser. Ce fut même une gageure que d'en faire un article tant on est obligé d'omettre moult informations importantes.

Robert Trivers se pose la question cruciale : « Comment les processus d'auto-tromperie affectent-ils la structure de la connaissance ? » L'auto-tromperie déforme la fonction cognitive humaine, constate-t-il. Malgré l'extrême sophistication de la vision et du toucher, les informations sont souvent déformées dans notre esprit. Nous projetons sur les autres des traits de caractère qui sont en fait les nôtres, puis nous nous en prenons à eux ! Nous refoulons des souvenirs douloureux, nous en créons de complètement faux, nous rationalisons un comportement immoral, nous agissons de manière répétée pour renforcer l'opinion positive que nous avons de nous et nous faisons preuve d'une série de mécanismes de défense de l'ego. Il écrit : « L'hypothèse de ce livre est que tout cet arrangement contre-intuitif existe au profit de la manipulation des autres. Nous cachons la réalité à notre esprit conscient pour mieux la dissimuler aux yeux des spectateurs. Nous pouvons ou non stocker une copie de cette information en nous-mêmes, mais nous agissons certainement pour l'exclure des autres. » Nous apprenons que quand une charge cognitive est importante, le trompeur fait des pauses plus longues lorsqu'il parle de manière trompeuse. Ou il a une voix plus aiguë ou des tics.

Robert Trivers fait souvent des allusions ou des comparaisons avec le monde animal pour bien indiquer que la tromperie n'est pas une simple défaillance chez l'humain. Par exemple, chez des pieuvres qui ont développé un camouflage remarquable : chaque cellule de couleur de peau est innervée par un seul neurone, permettant un ajustement quasi parfait à l'arrière-plan en deux secondes environ. L'animal peut se déplacer sur une grande variété de fonds, restant presque invisible pour les autres en ajustant sa couleur à chaque nouvelle surface.

Le biologiste analyse ce mimétisme par la sélection dépendante de la fréquence entre les animaux. Une espèce est délicieuse pour ses prédateurs, mais imite l'une des cinq espèces vénéneuses apparentées. Chaque forme mimétique perd de sa valeur lorsqu'elle devient trop commune par rapport à son modèle. Une des implications de la dépendance à la fréquence est une prime perpétuelle à la nouveauté. Plus les trompeurs sont fréquents, plus ils commencent à se diversifier, afin d'éviter d'être détectés. Un organisme travaille inconsciemment pour favoriser les intérêts de l'organisme trompeur, l'un et l'autre étant enfermés dans une lutte co-évolutive dans laquelle les améliorations génétiques d'un côté favorisent les améliorations de l'autre.

Mais l'être humain est passé maître dans cet art de l'auto-tromperie par le langage. Robert Trivers le dit : le langage si nécessaire dans la science a élargi les possibilités de tromperie et d'auto-tromperie comme l'excès de confiance, l'une des formes les plus anciennes et les plus dangereuses d'auto-tromperie. Selon lui, des travaux ont montré qu'une région appelée cortex préfrontal médian (MPFC) semble souvent être impliquée dans le traitement des informations liées à soi. On peut supprimer l'activité neuronale dans cette région (en appliquant une force magnétique sur le crâne où se déroule l'activité cérébrale), donc les tendances d'un individu à se mettre en valeur. Or la suppression dans d'autres régions n'a pas d'effet. Il s'agirait pour l'organisme de sauvegarder les avantages réels ou symboliques de son territoire (ou ce qu'il croit comme tels) même si les répercussions peuvent être néfastes. Donc au détriment de la « réalité réelle » et ce pourquoi il est si difficile de débusquer ce mécanisme pernicieux.

L'auto-tromperie a des coûts immunitaires. Il remplirait donc une fonction défensive en protégeant notre degré de « bonheur ». Le système immunitaire traite un problème majeur : les parasites. Il conserve une vaste bibliothèque des attaques précédentes avec la contre-réaction appropriée. En revanche, le système immunitaire psychologique ne fonctionne pas en réparant notre malheur, mais en le rationalisant, et en mentant à son sujet. L'auto-tromperie nous piège, offrant au mieux des gains temporaires sans s'attaquer aux vrais problèmes.

Les règles de l'effet placebo sont cohérentes avec la théorie de la dissonance cognitive : plus une personne s'engage dans une position, plus elle a besoin de rationaliser son engagement, et une plus grande rationalisation produit des effets positifs plus importants. Les opérations fictives produisent virtuellement les mêmes bénéfices que les opérations réelles, ce qui suggère que ces dernières étaient bénéfiques en tant que placebos. De nombreuses études ont montré que les véritables antidépresseurs représentent environ 25% de l'amélioration, tandis que l'effet placebo en représente les 75% restants. La méta-analyse la plus récente montre que les placebos fonctionnent aussi bien que les antidépresseurs pour les dépressions légères, mais pour les dépressions sévères, les médicaments réels présentent de forts avantages et les placebos presque aucun. Les gens peuvent presque induire des effets immunitaires positifs à l'aide de l'auto-tromperie. C'est dire qu'il est difficile d'enrayer ce mécanisme qui met en jeu des éléments vitaux.

La honte, la culpabilité et la dépression sont associées à la baisse de la fonction immunitaire. Les bons mariages, la méditation, l'optimisme, le fait de partager ses pensées sur un traumatisme et même la religiosité semblent être associés à son amélioration. Les personnes en bonne santé sont heureuses, ont le sentiment de mieux maîtriser leur vie, etc. Puisque l'auto-tromperie peut parfois créer ces effets, elle est sélectionnée pour le faire. Nous trafiquons les faits, nous biaisons la logique, bref, nous nous mentons à nous-mêmes. Nous disposons d'un "centre de raisonnabilité" qui détermine jusqu'à quel point nous sommes autorisés à protéger notre bonheur par l'auto-tromperie.

Mais le dénigrement des autres ou d'un groupe est l'image miroir de l'auto-tromperie quand votre propre image a été dépréciée. Cette déviation apparaît plus souvent comme une stratégie défensive que les gens adoptent lorsqu'ils sont menacés ou quand nous avons défini un individu comme appartenant à un groupe extérieur. Nous dégradons son image et réservons les bons traits d'un membre de l'intérieur du groupe.

L'hypocrisie morale fait partie intégrante de notre nature : c'est la tendance à juger les autres plus sévèrement que nous ne le faisons nous-mêmes pour la même infraction, ou à le faire pour les membres d'autres groupes par rapport aux membres de notre propre groupe. Il faudrait posséder un observateur interne impartial pour contrôler notre comportement et permettre à celui-ci de juger qui est en faute dans les conflits avec les autres.

Nous créons ainsi de faux récits personnels. Un ancien moi a mal agi ; un moi récent a mieux agi. Lorsqu'on dit quelque chose de négatif ou de positif, on le déplace plus loin dans le passé, ne révélant rien de personnel sur notre moi actuel. C'était un moi antérieur qui agissait. Les faux récits internes impliquent que la perception qu'a un individu de sa motivation peut être biaisée afin de la dissimuler aux autres, offrant une explication alternative. La caractéristique de l'auto-tromperie est le déni, la mise en œuvre inconsciente de stratagèmes égoïstes trompeurs, la création d'une image publique d'altruiste et de personne efficace. La suppression de la réalité et la création d'une nouvelle réalité. L'esprit conscient se consacre à la construction d'une fausse image et ignore les preuves contraires.

La conscience semble être à la traîne de l'inconscient, tant au niveau de l'action que de la perception. Les détails précis de la neurobiologie de la suppression de la pensée active suggèrent qu'une partie du cerveau a été cooptée au cours de l'évolution pour supprimer une autre partie. Des travaux montrent que la suppression de l'activité neuronale dans une zone du cerveau liée au mensonge semble améliorer le mensonge, comme si moins on était conscient, plus on réussissait. D'autres travaux (2008) donnent une image de l'activité neuronale préconsciente. Un signal neuronal passe de l'orteil au cerveau en vingt millisecondes environ, mais il faut vingt-cinq fois plus de temps, une demi-seconde, pour être enregistré dans la conscience, ce qui laisse du temps aux préjugés inconscients de nous affecter dans la préparation des décisions. La conscience ressemble davantage à un évaluateur ou un commentateur de notre comportement qu'à être l'initiateur de celui-ci. Deux études récentes menées en Chine suggèrent que le cerveau des personnes considérées comme des menteurs pathologiques présente davantage de matière blanche (cellules gliales) dans les zones du cerveau censées être impliquées dans la tromperie.

Tout le monde est concerné. Mais le mécanisme est surprenant. Le cerveau est le tissu le plus actif sur le plan génétique du corps humain. Selon certaines estimations, plus de la moitié de tous les gènes s'y expriment, soit plus de dix mille. Notre cerveau gauche et notre cerveau droit reliés par un corps calleux reçoivent en partie les informations de manière indépendante (oreille gauche, cerveau droit) et agissent de manière indépendante (le cerveau gauche dirige la main droite). Le cerveau gauche est associé à la conscience ; le côté droit est moins conscient et plus honnête sur le plan émotionnel. Or les processus de déni semblent résider de préférence dans le cerveau gauche et inhibés par le cerveau droit. Ce phénomène est fréquent chez les personnes présentant des lésions importantes du côté central droit du cerveau.

Robert Trivers élargit son cercle en autopsiant la famille notamment avec la période d'investissement parental où existent de nombreuses possibilités de manipulation consciente et inconsciente, dans laquelle le parent peut induire un modèle d'auto-tromperie chez la progéniture qui peut ne pas être en mesure de se libérer d'une telle auto-tromperie jusqu'à ce qu'elle n'ait plus besoin de l'investissement parental, d'où son hostilité. De plus, les parents ne forment pas une unité ; ils sont un père et une mère, qui ont des intérêts différents dans la manipulation.

La parenté divise l'organisme en plusieurs "moi". Les différents gènes qui nous composent ont des règles d'hérédité différentes. Il existe des centaines de gènes qui ne sont actifs que s'ils sont hérités de notre mère, appelés gènes actifs maternels, et un nombre à peu près égal de gènes hérités du père, appelés gènes actifs paternels. Cela génère un conflit génétique interne dans lequel deux "moi" génétiques distincts se disputent le contrôle de notre comportement et de notre phénotype au sens large. Ainsi, avec l'augmentation des conflits conjugaux, l'intensité du conflit interne de l'enfant peut augmenter au niveau génétique et biochimique ainsi qu'au niveau psychologique.

À l'âge de deux ou trois ans, les enfants font preuve d'une grande variété de tromperies. Les premiers signes apparaissent vers l'âge de six mois. Les faux pleurs et les faux rires sont parmi les plus précoces. À huit mois, les nourrissons sont capables de dissimuler des activités interdites et de détourner l'attention des parents. La tromperie chez les enfants commence même avant la naissance. Dans le dernier trimestre de la grossesse, un changement dans le contrôle des principales variables sanguines de la mère s'opère. Celui-ci passe à la progéniture qui produit les mêmes substances chimiques, mais à des concentrations cent à mille fois supérieures. Le contrôle s'est déplacé vers le fœtus à son avantage qui agit pour augmenter le taux de sucre dans le sang et le pouls de la mère au-delà de ce qu'elle souhaite.

La tromperie est fréquente dans les différences entre les sexes concernant les relations sexuelles même : la paternité incertaine, le cycle mensuel et l'intérêt sexuel féminin, la trahison... On imagine toutes les tromperies qui peuvent avoir lieu dans ce domaine, et ce chapitre piquant intéressera ceux qui veulent en apprendre plus sur leur propre manipulation.

Dans l'évolution, il y a deux variables importantes : les gènes et l'investissement parental. Les deux sexes sont décrits par leur investissement parental relatif. Les femmes produisent des ovules, nombre limité par leur coût. Les hommes produisent des spermatozoïdes si peu coûteux que 100 millions d'entre eux ne pèsent pas un gramme et qu'un homme au repos peut en produire autant en moins d'une heure. Chez les humains, le choix de la femme se concentre sur le statut, les ressources et la volonté d'investissement du mâle, ainsi que sur les signes de qualité génétique (surtout en période d'ovulation). Le choix de l'homme se concentre sur les preuves de fertilité et de fécondité (jeunesse, rapport taille/hanche, taille et symétrie des seins) et de qualité génétique (symétrie et féminité du visage). En résulte une différence psychologique et stratégique importante entre les sexes en ce qui concerne le sexe lui-même.

Dans le monde entier, les hommes montrent une plus grande préférence pour la variété sexuelle que les femmes. Ils désirent plus de partenaires sexuels, sont plus enclins à consentir à des rapports sexuels avec une étrangère attirante, ont deux fois plus de fantasmes sexuels par unité de temps, et sont plus enclins à rechercher des prostituées et à abaisser leurs critères de choix de femmes pour des relations à court terme. Les femmes sont plus séduisantes au moment de l'ovulation pour les hommes génétiquement plus attirants (symétrie, signes de qualité génétique) et pour les relations sexuelles extraconjugales sans investissement paternel. Elles dénigrent le physique des autres femmes plus qu'à d'autres moments du cycle. Là où les femmes sont contrariées, c'est en réponse à deux tromperies connexes : les hommes qui déforment la profondeur de leurs sentiments avant le premier rapport sexuel et les hommes qui ne les contactent pas après le rapport sexuel.

Robert Trivers élargit son champ d'investigation aux faux récits historiques que nous nous racontons pour glorifier et légitimer des actions tragiques. Ils agissent au niveau du groupe afin d'en réaliser l'unité. Sujet hautement polémique vu que les groupes acceptent ces fictions comme véridiques, occasionnant carnages, meurtres, esclavage, exploitation sexuelle. Version héroïque où l'autre est toujours coupable et donc les représailles envers lui admises.

Deux longs chapitres avec moult rappels historiques s'attaquent principalement à la politique américaine et israélienne dans les conflits où la tromperie et l'auto-tromperie opèrent pour justifier l'extermination des ennemis et sa propre responsabilité. Robert Trivers s'en prend à « l'exceptionnalisme américain » dans tout un tas de guerres ou de coups d'États avec comme justification, l'instabilité menaçant les Américains et leurs biens. La fonction réelle était de subvertir la démocratie locale en faveur des intérêts commerciaux. En quelques semaines, les généraux de rang inférieur du Pentagone savaient que les États-Unis avaient l'intention de s'attaquer à l'Irak et qu'un plan ambitieux avait été élaboré pour l'attaque successive de pays après lui : la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et enfin l'Iran. Rappelons-nous les fameuses AMD évoquées aussi par le biologiste.

Sans oublier Christophe Colomb et le génocide des Indiens, Robert Trivers s'en prend à l'histoire des États-Unis qui ont soutenu les guerres et les génocides contre le Mexique, l'Amérique centrale, les massacres à grande échelle commis contre les Coréens pendant la guerre de Corée et contre les Vietnamiens, les Cambodgiens et les Laotiens pendant la guerre du Vietnam. Les États-Unis ont largué plus de 2,75 millions de tonnes de bombes entre 1966 et 1973, au cours de 250 000 missions sur plus de 100 000 sites, plus que l'ensemble des Alliés sur l'Allemagne et le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, y compris les deux bombes atomiques. La quête de territoire n'a pas de prix.

Robert Trivers démonte longuement la fiction de l'histoire d'Israël (pays sans frontière) depuis le début (Haïfa qui a été une horreur particulière, après le massacre du village de Deir Yassin) et encore de nos jours (Gaza en 2008-2009). Bref, le nettoyage ethnique à l'encontre de 700 000 Palestiniens. Sa critique virulente s'en prend à une terre qui aurait été occupée par de lointains ancêtres avec un livre qui donnait celle-ci à perpétuité de la part du Dieu. « Si cette règle absurde était appliquée de manière générale, elle nécessiterait la réinstallation en masse des peuples du monde, cette réinstallation étant rendue nécessaire par l'allongement de l'horizon temporel. » Il n'hésite pas à accuser les dirigeants de se servir de l'antisémitisme pour faire taire les critiques au nom de la lutte contre le terrorisme tout en utilisant le terrorisme d'État comme arme avec les prétextes habituels des colonisateurs : génocide des peuples environnants, colonisation de nouvelles terres, supériorité raciale, croyance commune fondée sur la parole de Dieu. Il met en cause l'incroyable aveuglement des États-Unis face aux outrages moraux perpétrés par leur État client, Israël, et développe par le concept de sionisme chrétien à cet égard (récit historique qui lie le christianisme, le judaïsme et l'exceptionnalisme américain). « Ainsi, le langage, qui permet d'exprimer, de communiquer et de se souvenir du passé, de manière vivante et détaillée, offre d'immenses possibilités d'habiller le passé ou de le nier, pour tous, pour le présent et pour l'avenir » écrit-il.

Dans ce domaine guerrier, les deux grands moteurs de l'auto-tromperie sont la confiance excessive et l'évitement des inconvénients de ses décisions. La surestimation de sa propre moralité est un biais critique, car elle conduit naturellement à surestimer la force de votre propre position et à sous-estimer celle de vos adversaires. Plus nous sommes convaincus par notre fantasme d'action impériale, plus il nous est facile de nous unir et d'unir les autres dans la poursuite de ce fantasme. S'il est difficile pour nous de tuer ou de torturer une personne, nous devons nous éloigner de l'humanité de l'autre groupe pour le faire. Sans la déshumanisation, le mal serait impossible et celle-ci est un moyen de surmonter ses réticences. La voie du génocide vous tend alors les bras.

Robert Trivers a un côté « anarchiste » dans sa virulence à attaquer les puissants dans leurs guerres où ceux-ci décident et envoient les autres à la mort. Le fait d'être placé au pouvoir réduit l'orientation d'une personne vers le point de vue des autres, leur bien-être et leurs émotions. Peu de distinctions sont aussi puissantes dans notre vie psychologique que celle entre le groupe d'appartenance et le groupe d'exclusion, ce dernier pouvant facilement faire l'objet de mépris, de déshumanisation et d'attaques ouvertes, dans le but d'être éliminé ou subjugué.

Sa critique envers les religions est radicale pour justifier les croyances et les actions. Pour lui, le comportement et la pratique religieuse semblent être positivement corrélés à la santé notamment en ce qui concerne les charges parasitaires. En bref, une charge parasitaire élevée accroît l'ethnocentrisme, l'amour au sein du groupe et l'hostilité envers les étrangers. « Plus les religions sont nombreuses dans les régions riches en parasites, plus on s'attend à ce qu'elles soient xénophobes, dures envers les femmes, conformistes, etc. » Le double visage de la religion est : extérieur, hostile et égocentrique ; intérieur, contemplatif et anti-égoïste.

L'objectif de Robert Trivers est clair dans sa critique. Car la tromperie et l'auto-tromperie ne sont pas de petites bévues passagères, mais deviennent d'une dangerosité extrême. Pire encore : « Un récit historique vrai pourrait nous obliger à réparer les crimes du passé et à nous confronter plus directement à leurs effets persistants. Un récit faux nous permet de poursuivre une politique de déni, de contre-attaque et d'expansion aux dépens des autres. »

Enfin, le biologiste évoque souvent ses propres auto-tromperies, la personnelle, qui affecte la façon dont il entre en relation avec ceux qui l'entourent, et la générale, qui se réfèrent à son travail scientifique et au problème de l'interprétation de la société. Aucun groupe humain n'a le monopole de la tromperie et personne n'est à l'abri. « Pourquoi nous répétons-nous si souvent ? Pourquoi avons-nous des compulsions qui réapparaissent malgré tous nos efforts pour les supprimer ? Pourquoi avons-nous toute une vie de disputes intérieures qui ne changent guère et ne sont jamais résolues ? Pourquoi ne pas apprendre ? Les détails diffèrent selon les cas, mais je crois que la génétique est presque toujours en cause. » Il reste que l'auto-tromperie est compréhensible, rationnellement détectable avec une certaine dose d'humilité. Les personnes qui ont un faible niveau d'auto-tromperie apprécient davantage l'humour que celles qui ont un niveau élevé d'auto-tromperie.

Cet ouvrage essentiel et monumental devrait susciter une introspection de nous-mêmes envers ce mécanisme qui occasionne non seulement de petits mensonges, mais d'immenses tragédies pour ne jamais déroger de ses intérêts concernant son territoire réel et symbolique. Il faut donc espérer qu'il soit enfin un jour traduit. Et relu.

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