Emmanuelle Laborit : “Je ne suis pas une personne handicapée”

Sur scène, deux personnages : Emmanuelle Laborit, faisant usage du langage des signes, et feu Guillaume Depardieu, dans une lecture enregistrée en 2004.

En coproduction avec l’Opéra national de Montpellier, le Théâtre des Treize Vents, l’Institut national de l’audiovisuel et le Groupement de recherches musicales, le Festival de Radio France et de Montpellier affiche Parole perdue, un ouvrage acousmatique de Daniel Teruggi.

FRANCE-SOIR. Quel est le synopsis de Parole perdue ?
EMMANUELLE LABORIT.
Jean Vermeil, qui signe le livret, s’est inspiré de La Voix humaine de Jean Cocteau, mise en musique par Francis Poulenc, en en inversant la situation : dans Parole perdue il ne s’agit plus d’une femme éperdue d’amour pour son amant qui l’a quittée, mais d’un homme qui tente de reconquérir le cœur de sa bien-aimée. Pour ce faire, il y a la voix, sa propre voix, aux intonations multiples, aux significations diverses, qu’il donne à entendre au téléphone. La femme écoute cette voix-là, l’analyse, la décortique, exprime son ressenti. Ces ingrédients constituent le fil rouge du drame qui se noue.

Le matériau musical qui sous-tend ce drame s’appuie sur un dispositif sonore électroacoustique. Est-ce à dire que cette œuvre n’est destinée qu’à un public de connaisseurs ?
Il n’existe pourtant sans doute rien de plus éternel que le drame de l’amour. La rupture entre deux êtres, la volonté de l’un des deux protagonistes de renouer les fils de la passion, des millions d’individus les vivent. Cette problématique s’inscrit au cœur même de l’existence humaine. Elle concerne tout un chacun, que l’on soit une femme ou un homme, riche ou pauvre, jeune ou âgé. Elle transcende toutes les considérations sexuelles et tous les critères sociaux.

En tant que personne sourde et muette, quel regard portez-vous sur l’emploi des personnes handicapées dans le monde des arts et du spectacle ?
Je ne suis pas muette puisque je vous parle. Je ne me sens pas du tout une personne handicapée. D’ailleurs, que veut dire personne handicapée ? Rien, à bien y regarder. Une personne se définit bien autrement : par ce qu’elle ressent, par ce qu’elle pense, par ce qu’elle exprime, par le regard qu’elle porte sur le monde.

Quoi que vous en disiez, lorsque vous avez été la récipiendaire du Molière de la révélation théâtrale en 1993, l’on en a beaucoup parlé, l’on a longuement souligné que vous étiez alors la première comédienne sourde et muette à se voir attribuer une telle récompense.
J’ose espérer que ce n’est pas la comédienne sourde et muette que l’on a distinguée, mais la comédienne tout court. J’en suis même convaincue. Si le doute m’avait assaillie, soyez-en certain, je ne me serais pas même déplacée pour recevoir mon prix.

En quoi le langage des signes peut-il, peut-être plus qu’aucune autre forme d’expression artistique, correspondre au jeu théâtral ?
Parce que le langage des signes est un langage proprement dit. Il est une expression du verbe et du corps en même temps ; il est une manière d’occuper l’espace. Le patrimoine théâtral dont nous disposons peut parfaitement s’adapter à ce langage-là. Et ce sans déperdition du message originel voulu par l’auteur.

Remerciements pour cette interview à l’interprète Corinne Gache.
Théâtre des Treize Vents, lundi et mercredi, 20 heures. Rens. : 04.67.02.02.01.

Emmanuelle Laborit / DR © Emmanuelle Laborit / DR

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