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Les eaux troubles du glacier des Bossons

Publié le 24 juillet 2010 à 06h00
Mis à jour le 23 juillet 2010 à 16h47

Alors que le réchauffement climatique entraîne une fonte rapide des glaciers dans le monde, une équipe de chercheurs installée sur le glacier des Bossons met en évidence que les eaux libérées en quantité pourraient constituer une menace pour l’équilibre environnemental.

A partir de l’entrée du tunnel du Mont-Blanc, deux heures de marche sont nécessaires pour atteindre l’extrémité du glacier des Bossons. Une marche qui s’effectue sur un sentier en pente raide, au petit matin de préférence, à l’ombre des sapins, des épicéas et des mélèzes qui, l’été venu, protègent du soleil naissant. Il y a trente ans de cela, il suffisait d’une quinzaine de minutes à peine pour se rendre au pied du même glacier…

« J’ai toujours été fasciné par les glaciers. Quand j’étais enfant, de retour d’Italie, avec mes parents, nous passions en voiture par Chamonix. J’étais subjugué… » raconte Jean-François Buoncristiani, responsable du projet développé aux Bossons par l’Agence nationale de recherche (ANR).

Dans quelle mesure, la fonte des glaciers peut-elle avoir un impact sur l’environnement ? C’est ce que cherche à déterminer, avec son équipe, le géologue de l’Université de Dijon.

Installés dans la vallée de Chamonix depuis plus d’un an, les scientifiques prélèvent, de façon méthodique, des échantillons d’eau et de glaces en amont et en aval du glacier. Les premiers résultats de leurs travaux sont surprenants, à bien des égards. « On a déjà connu des périodes où les glaciers se retiraient. Pour autant, on n’imputait pas, comme aujourd’hui, ce retrait des glaces au réchauffement climatique », souligne Jean-François Buoncristiani qui se définit lui-même comme un « climatosceptique ». Il précise : « Ce qui actuellement affole surtout les glaciologues, les climatologues et les géologues, ce n’est pas tant que les glaciers fondent mais la vitesse à laquelle ils fondent. »

Celui des Bossons s’est rétracté sur plus de 900 mètres depuis le début des années 1980. Un retrait dont les conséquences sont multiples. « Avant, la pluie tombait sur la glace qui l’absorbait. Aujourd’hui, elle se déverse sur des zones découvertes, ce qui multiplie les risques de coulées de boues et d’éboulements », note le scientifique. A présent, dans les parties dénudées de glace, on ne trouve en effet que pierres et blocs de roche mélangés à de la terre. Les arbres et les plantes ne parviennent pas à « recoloniser » ces zones situées en très haute altitude. Des couloirs d’avalanches sont ainsi créés. La glace était donc une protection pour les hommes et les habitations qui vivaient et s’élevaient auprès d’elle. Mais pas seulement pour eux. « La fonte des glaciers implique, c’est évident, une plus grande quantité d’eau libérée mais aussi, et c’est peu connu, une modification de la composition de cette eau », avertit le chercheur. La terre et le sable ayant remplacé la glace, « le surplus de sédiments que désormais les rivières charrient pourrait provoquer un ensablement de ces dernières, la modification de leur lit et, par contrecoup, des inondations », estime-t-il. « Les particules et les sédiments en suspension pourraient, quant à eux, altérer la qualité des eaux qui s’écoulent dans les rivières et avoir un impact sur l’équilibre de l’environnement », ajoute encore le géologue. En clair, la végétation et les cultures situées en contrebas, dans le cœur des vallées, pourraient pâtir de ce changement de nature de l’eau et, au final, se retrouver menacées.

« On observe l’apparition d’algues dans les torrents glaciaires sur lesquels nous travaillons, révèle ainsi Jean-François Buoncristiani. Nous essayons de comprendre pourquoi ces algues sont là. Les eaux des glaciers sont normalement peu minéralisées, il n’y a pas grand-chose dedans, pas grand-chose à manger, c’est donc étonnant de les trouver ici », indique-t-il.


Les glaciers, victimes et coupables du réchauffement climatiques

« On assiste souvent à des éboulements. Nous sommes là depuis sept ans. A notre arrivée, le torrent n’était qu’un mince filet d’eau. Son débit grossit d’année en année. D’ailleurs, nous avons dû changer la passerelle qui l’enjambe », témoigne Florence Tarantola, propriétaire du chalet Le Cerro, une buvette de haute montagne, située sur le flanc du glacier des Bossons… aujourd’hui disparu. « L’hiver, ça va devenir un couloir d’avalanches, s’inquiète-t-elle. On avait demandé la permission de couper les arbres qui bouchaient la vue, mais ce n’est plus la peine, il n’y a plus rien à voir ! » A l’intérieur du chalet Le Cerro, sur des photos accrochées aux murs, on peut voir des clients, assis en terrasse, en train de déguster une fondue. Derrière eux, se profile la masse de glace des Bossons. Les clichés datent du début des années 1990. « Quand nous étions enfants, nous jouions sur le glacier. A la hauteur de la buvette, il y avait même une grotte de glace », se souvient encore Mme Tarantola.

« Les glaciers sont à la fois victimes et coupables du réchauffement climatique, considère Jean-François Buoncristiani. Ils fondent, explique-t-il, à cause de la quantité trop élevée de gaz carbonique (CO2) présente dans l’atmosphère et, en même temps, ils sont, au même titre que les forêts, des réservoirs naturels pour ce gaz » qui provient de la combustion des énergies fossiles (pétrole, gaz). C’est le volet le plus important de la mission de l’ANR. Elle tente de déterminer quelle quantité de gaz CO2 stockent des glaciers comme celui des Bossons. Pour mesurer cette capacité de stockage, les scientifiques prélèvent des échantillons d’eau en plusieurs points, à la source du glacier et dans les torrents qui s’en échappent. Une eau qui contient le fameux gaz carbonique dissout. « Comme la surface des glaciers diminue, on peut supposer que leur capacité de stockage en gaz carbonique va diminuer d’autant, et cela un peu partout dans le monde. Encore une fois, ce sont des réservoirs, comme les arbres et la végétation. Et si des réservoirs de substitution ne voient pas le jour, on peut supposer que le taux de gaz carbonique sera trop élevé dans l’atmosphère, ce qui entraînera une augmentation de la température (le fameux effet de serre, NDLR) », prévient le chercheur. Bref, les glaciers victimes du réchauffement climatique accélèrent ce dernier en fondant ! « Cependant, tempère le géologue, les glaciers du Mont-Blanc ne pourront jamais complètement disparaître du fait de l’altitude. Et on peut imaginer que les rivières, dont la quantité d’eau sera augmentée par la fonte des glaces, remplacent ces glaciers réservoirs. »

Les résultats des expériences menées aux Bossons devraient trouver un écho au-delà de la vallée de Chamonix et de la France. La fonte des glaces, notamment celle des pôles, laisse supposer une montée des eaux à l’échelle de la planète. « Nous espérons pouvoir pérenniser cette mission et multiplier les observations et les expériences dans d’autres parties du monde, indique Jean-François Buoncristiani. Son rêve : « Trouver quelques millions d’euros et monter des stations en Alaska, au Groenland, en Islande et dans l’Himalaya où l’on trouve d’immenses glaciers. »
Par Envoyé spécial à Chamonix, Jean-Claude Galli
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